ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

GRANDE INTERVIEW DE GAËLLE HAAG ET THIERRY SMETS (1/2)

«Les changements viendront des citoyens»



Thierry Smets cofounder, et Gaëlle Haag, CEO et cofounder de Startalers. (Photo: Anthony Dehez)

Thierry Smets cofounder, et Gaëlle Haag, CEO et cofounder de Startalers. (Photo: Anthony Dehez)

2020 sera une année-clé pour Startalers, la start-up née de la vision de Gaëlle Haag et de sa rencontre avec Thierry Smets, au carrefour de leurs expériences dans un monde bancaire bousculé par des jeunes pousses. Après la levée de fonds avec la Bourse de Luxembourg, la plate-forme destinée à aider les femmes à investir grâce à des conseils simples et un effet communautaire doit voir le jour dans les prochains mois.

L’un et l’autre pensaient avoir fait le tour de l’industrie de la finance. Quand Gaëlle Haag a proposé à Thierry Smets de se lancer dans une nouvelle aventure, personnelle, individuelle, pour avoir un impact, il a dit banco. Deux ans plus tard, dans leurs locaux, chez The Office, la trentenaire détaille le plan de bataille pour 2020, tandis que son associé reste dans l’ombre, concentré sur l’opérationnel.

Gaëlle, êtes-vous surprise par l’engouement que vous suscitez depuis quelques mois, ou est-ce que cela correspond à un momentum?

Gaëlle Haag. – «Il y a plusieurs aspects. Il y a tout d’abord une réalité: un projet fintech porté par une femme, sur un segment de clientèle aussi particulier – les femmes – dans l’investissement durable. Ce sont des thématiques assez ‘trendy’ qui suscitent un engouement. C’est dans l’air du temps. Quand vous lancez votre start-up, tout cela est plutôt bon à prendre.

Derrière, la réalité est qu’il faut pouvoir répondre à un marché et, dans notre cas, donner la possibilité d’ouvrir un compte pour investir. Il y a un vrai besoin. J’ai eu pas mal de workshops durant les derniers mois pour comprendre quels étaient les freins et les leviers pour convaincre les femmes de passer le cap de l’investissement, quelles étaient les problématiques d’investissement durable et quelles étaient les batailles qu’il fallait choisir, avec quelles thématiques commencer avant de se diversifier.

Cela ne vous a pas parfois fatiguée d’être un peu le porte-drapeau de ces thématiques?

G.H. «Le battage médiatique sur ces questions, comme avec Greta Thunberg ou MeToo, c’est comme pour tout: quand vous devenez trop extrémiste dans vos discours, vous commencez à énerver une certaine partie de la population qui va surcommuniquer de l’autre côté. Nous ne sommes pas dans l’extrémisme, puisque notre plate-forme est aussi ouverte aux hommes. Nous adressons simplement un message particulier, pour une clientèle particulière. Mais tous ceux qui se retrouveraient dans notre manière de gérer notre approche sont les bienvenus.

J’essaie d’être transparente. Je ne suis pas une superwoman! Je maîtrise certaines choses, et pas d’autres.
Gaëlle Haag

Gaëlle Haag,  CEO et cofounder,  Startalers

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Thierry? Au point de faire un bout de chemin ensemble?

Thierry Smets. – «On était collègues. C’est une question d’opportunités, à un moment de notre carrière, quand la quête de sens devient ce qu’il y a de plus important. Gaëlle a quitté KBL avant moi, et on avait eu une petite discussion concernant nos frustrations liées au secteur bancaire, nos valeurs et nos vues. Quand je suis parti à mon tour, Gaëlle m’a appelé.

Est-ce que le soutien dont vous bénéficiez met la pression?

G.H. «C’est plutôt la pression que vous vous mettez à vous-même. Il faut assumer!

T.S. «Si nos soutiens se convertissent tous en clients, c’est parfait!

G.H. «C’est une de mes forces et une des choses qui ont un impact direct sur la qualité de mon sommeil. Ce projet, j’y crois! Cette surexposition lui sert-elle? Je ne vais pas toujours être capable d’être à la hauteur de ces attentes. À un moment donné, les choses ne vont pas se passer comme les gens le voudraient. J’essaie d’être transparente. Je ne suis pas une superwoman! Je maîtrise certaines choses, et pas d’autres. D’où l’intérêt de trouver des compétences.

J’ai été honnête avec mes investisseurs, en leur disant: ‘Voilà ce que j’attends de mes investisseurs, de mes administrateurs, de mon board. Vous êtes là pour m’aider.’ Je crois très fort en l’authenticité et en la réciprocité.

Vous avez récemment annoncé une levée de fonds. Qui retrouve-t-on autour de vous?

G.H. «Le principal acteur est la Bourse de Luxem­bourg. À l’origine, j’ai contacté Julie Becker (membre du comité exécutif et fondatrice du Luxembourg Green Exchange , ndlr) parce que je trouvais leur initiative de Luxembourg Green Exchange intéressante. J’avais simplement envie de comprendre ce qui les motivait, comment ça se passait. Julie Becker a ensuite suivi notre développement. Au moment de notre levée de fonds, elle m’a dit qu’ils étaient potentiellement intéressés, à notre agréable surprise. C’est le premier projet en B2C dans lequel ils investissent. Ils en ont annoncé d’autres depuis.

Ce n’est pas un peu bizarre d’avoir la Bourse comme actionnaire?

G.H. «La Bourse a beaucoup évolué par rapport à l’image que j’en avais, avant de la connaître de l’intérieur. Ils ont une équipe dirigeante qui est très ouverte et qui s’est aussi rajeunie. Quand je suis allée présenter le projet aux employés, Robert Scharfe (CEO, ndlr) a eu une phrase assez visionnaire: ‘Le métier que nous exerçons aujour­d’hui, dans cinq ans, n’existera peut-être plus. Notre rôle est d’anticiper ce qu’il pourra être à l’avenir.’ Ils sont obligés de se réinventer. C’est aussi une force luxembourgeoise.

Les derniers investisseurs sont des femmes qui investissent en direct via une structure que nous avons créée. C’est presque de cela que je suis le plus fière.
Gaëlle Haag

Gaëlle Haag,  CEO et cofounder,  Startalers

Qui sont les autres investisseurs?

G.H. «Il y a un fonds de capital-risque belge. Eux sont en convertibles et rentreront davantage, le cas échéant, au prochain tour. Ils ont investi dans des start-up belges, dont Look&Fin – l’associé est rentré dans notre board. C’était la première fintech à faire du financement participatif en Belgique. Donc il y a eu énormément de boulot avec le régulateur. Notre modèle a beaucoup de similarités. Ils peuvent nous aider et transformer leur investissement.

Les derniers investisseurs sont des femmes qui investissent en direct via une structure que nous avons créée. C’est presque de cela que je suis le plus fière. Ce sont de futurs clients. Arriver à les convaincre d’investir, et d’investir chez nous… Ils sont super impliqués. Je valide, je teste, avec eux. Ils sont dans le marketing, dans le juridique… Ils n’ont pas forcément de profil financier. C’est très enthousiasmant de compter sur cette communauté, qui me rassure dans le fait que je ne suis pas la seule à croire en ce projet.

Et à terme, comment imaginez-vous votre start-up? Rachetée par une banque?

G.H. «On a dû réfléchir à l’exit dès le début, puisque les investisseurs nous le demandaient. À l’horizon cinq-sept ans, les pistes les plus probables sont de se faire racheter par une banque ou par un équivalent Gafa qui veut se lancer dans l’investissement via une autre voie, via un autre modèle. Ou un assureur. Ou quelqu’un qui veut un canal d’acquisition qu’il n’a pas encore. Ou une néobanque qui veut faire de l’investissement.

Quelles sont les prochaines étapes?

G.H. «Le dossier d’agrément est en cours, nous espérons pouvoir le valider avant l’été. On croise les doigts pour avoir une licence de PSF et de gérant de fortune. En parallèle, nous allons lancer le simulateur, pour être capables de lancer un plan financier, de faire de premiers investissements sans prendre de risque monétaire dès le premier trimestre. On va sans doute faire un bêta avant, et un vrai lancement à la rentrée. Nous voulons ‘passeporter’ dès le lancement pour opérer sur les marchés belge et français. Luxembourg est un super marché pour tester, mais on ne peut pas s’en contenter.»

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