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Les fonds durables à l’abordage



Kelly Hebert: «Les fonds ESG ont effectivement mieux résisté à la crise actuelle.» (Photo: Shutterstock)

Kelly Hebert: «Les fonds ESG ont effectivement mieux résisté à la crise actuelle.» (Photo: Shutterstock)

La déflagration qui a fait reculer les marchés financiers de plus de 20% en mars dernier a prouvé la meilleure résilience des fonds durables. Les observations liées à l’état de la planète et aux manques dans le secteur de la santé font aussi bouger les priorités des investisseurs en leur faveur.

Peut-on raisonnablement croire à un «monde d’après» dans lequel, selon la volonté des citoyens, toute initiative dans la sphère économique devra être analysée en fonction de son effet sur la planète et des relations entre les gens? Des signes commencent en tout cas à apparaître. Certains gouvernements, comme au Luxembourg, veulent donner la priorité aux investissements durables pour assurer la relance. Depuis peu, également, des patrons de grandes entreprises multinationales s’unissent pour réclamer une relance «zéro carbone».

Et dans le secteur financier? La crise du Covid-19 sera-t-elle retenue à l’avenir comme le véritable moment du réel démarrage des fonds durables? Il s’agit en tout cas de leur premier grand test de passage, comme le souligne Morningstar, pointant le fait que leur développement remonte aux cinq dernières années et que leur impact était donc très faible au cours de la crise financière de 2008.

L’industrie et les matériaux sont aussi parmi les secteurs qui se sont le moins bien comportés depuis la crise, et ils sont également rarement repris dans les fonds durables.
Kelly Hebert

Kelly Hebert,  country head Belux,  M&G Investments

Cette société spécialisée dans l’information sur les placements a fait part de ses calculs pour les trois premiers mois de l’année 2020, prenant donc en compte le choc subi par les marchés financiers au cours du mois de mars. Or, ces chiffres sont relativement rassurants pour les investisseurs qui misent sur des fonds dits ESG – qui mettent l’accent sur l’environnement, le social ou la gouvernance. De janvier à mars 2020, les 2.528 fonds durables recensés en Europe ont récolté 30 milliards d’euros. Au cours de la même période, l’univers global des fonds européens a subi une décollecte de 148 milliards d’euros.

De son côté, BlackRock, géant mondial de la gestion d’actifs, a également fait ses calculs et constate une progression de 41% de la récolte de fonds durables ouverts de janvier à mars par rapport à la même période de 2019. Pour le gestionnaire américain, «ces chiffres contredisent les craintes, souvent exprimées avant la crise du Covid-19, de voir les investisseurs négliger un peu plus les enjeux de durabilité au cours des épisodes de correction brutale des marchés.»

Une image valorisée

Les fonds durables n’ont évidemment pas été épargnés par la crise, mais ils se sont montrés plus résilients. Les 30 milliards d’euros de collecte, cités par Morningstar, sont liés à janvier (+14 milliards) et février (+18,5 milliards). En mars, la décrue a été de 3,3 milliards… alors que l’ensemble du secteur glissait de 245,5 milliards. Si l’on regarde les actifs sous gestion au niveau européen, on voit que les actifs des fonds durables sont passés de 694 milliards d’euros fin décembre 2019 à 621 milliards fin mars – une baisse de 10,6%. Mais, sur le même trimestre, les actifs logés dans l’ensemble des fonds reculaient de 16,2%.

«Les fonds ESG ont effectivement mieux résisté à la crise actuelle», confirme Kelly Hebert, country head Belux chez M&G Investments. Elle pointe différentes caractéristiques dans la composition de ces fonds qui leur ont permis de mieux tenir la distance. «Ces fonds excluent différents secteurs de leur stratégie, comme celui de l’énergie fossile. Or, note-t-elle, depuis le début de la crise, c’est un de ceux qui ont le moins bien performé. Il a subi une chute de 35%. L’industrie et les matériaux sont aussi parmi les secteurs qui se sont le moins bien comportés depuis la crise, et ils sont également rarement repris dans les fonds durables.»

Sur 10 ans, jusqu’à fin mars 2020, le portefeuille Top 40 a généré une performance 3,8 fois supérieure à celui du Flop 40.

Luc Olivier,  analyste financier et ISR,  La Financière de l’Échiquier

En revanche, des fonds qui surpondèrent des secteurs comme la santé et les technologies, généralement attentifs aux normes ESG, ont contribué aux meilleures performances. Enfin, la responsable de M&G Belux souligne aussi le fait que, depuis la crise, les radars se sont orientés vers les sociétés de qualité, bien gérées, visant le long terme et mettant en pratique des stratégies par rapport aux normes ESG.

Pour évaluer la performance des fonds durables, La Financière de l’Échiquier (LFDE) publie annuellement une étude, ISR & Performance. Pour mieux analyser l’impact des stratégies ESG développées par les entreprises, elle s’est constitué deux portefeuilles fictifs: l’un reprenant les 40 entreprises dotées des meilleurs profils ESG (Top 40), l’autre reprenant les pires (Flop 40).

«Sur 10 ans, jusqu’à fin mars 2020, le portefeuille Top 40 a généré une performance 3,8 fois supérieure à celui du Flop 40, rapporte Luc Olivier, analyste financier et ISR auprès de la société de gestion. Un écart qui s’est rapidement accentué puisqu’il n’était que de 2,6 fois fin 2019 et qui montre bien la surperformance des meilleurs profils ESG depuis la crise.»

Durabilité et performance

Bien entendu, la glissade spectaculaire des marchés en mars a cogné dur pour les investissements durables également. Toujours selon les statistiques de LFDE, le portefeuille Top 40 a chuté de 19,1% au cours du premier trimestre de l’année. Mais sur le même laps de temps, le Flop 40 a reculé de 27,9%. Il a fait moins bien que tous les indices européens.

Dans son étude ISR & Performance de 2020, la société française de gestion de portefeuilles apporte plusieurs explications à la résilience dont font preuve les entreprises attentives à l’empreinte ESG depuis le début de la crise. Souvent bien gérées, dotées de bilans solides, leurs actions sont désormais considérées en période de crise comme des valeurs refuges. En mettant l’accent sur la protection des salariés et des clients, elles peuvent rebondir plus facilement et de manière pérenne. Enfin, elles obtiennent un succès croissant auprès des investisseurs qui alimentent leur cours de bourse.

La pandémie a eu des répercussions telles sur la société que cela a vraiment changé la manière dont les individus, et donc les investisseurs également, voient le monde et perçoivent leurs priorités.
Kelly Hebert

Kelly Hebert,  country head Belux,  M&G Investments

Petit à petit, les investisseurs intègrent également le fait que performance et objectifs du­rables ne sont pas antinomiques, bien au contraire. Ainsi, la nouvelle étude de LFDE montre qu’en 10 ans, le portefeuille constitué des meilleurs profils ESG a généré une performance de 354%, contre seulement 137% pour les pires profils. Et la crise sanitaire actuelle n’a fait qu’accentuer cet intérêt.

«La pandémie a eu des répercussions telles sur la société que cela a vraiment changé la manière dont les individus, et donc les investisseurs également, voient le monde et perçoivent leurs priorités», note Kelly Hebert. Elle observe que les dernières semaines ont permis à de nombreux investisseurs de se rendre compte de l’importance des défis sociaux dans nos sociétés, les amenant à revoir le cadre de leurs investissements. «La crise sanitaire a fait prendre conscience que les rendements financiers sont importants, mais ne peuvent pas être le seul objectif quand on vit dans un pays au bord de la rupture sociale et où le système de santé est défaillant, faute de moyens.»

En fait, ce sont les grands investisseurs institutionnels (fonds de pension, assureurs, fonds souverains) qui, les premiers, ont mis la pression sur les entreprises: en excluant certains secteurs d’activité, d’abord, et en allant, désormais, jusqu’à dénoncer les pratiques d’entreprises en assemblée générale, assumant un rôle d’actionnaire actif.

Cette crise met en valeur les obligations sociales qui avaient été vues comme une niche jusqu’à présent.
Julie Becker

Julie Becker,  CEO adjoint,  Bourse de Luxembourg

Tout récemment, le fonds souverain norvégien, le plus grand au monde et dont les moyens viennent pourtant de l’industrie pétrolière nationale, a exclu 12 géants miniers ou énergétiques de sa liste. Soit en raison d’émissions de gaz à effet de serre trop importantes, par le recours à des énergies fossiles polluantes comme le charbon, soit parce qu’ils ont provoqué des dégâts environnementaux importants ou parce qu’ils n’ont pas respecté ou protégé les populations locales.

La percée du facteur social

Désormais, ces géants de l’investissement sont rejoints par un nombre croissant de particuliers. «Même ceux qui ne s’y intéressaient pas auparavant vont vouloir savoir où va leur argent, estime encore Kelly Hebert. Il n’y aura pas de retour en arrière, et les entreprises vont être poussées dans le dos par les individus pour atteindre des objectifs plus ambitieux.»

Mais, en lien avec ce changement de mentalité, la crise a également fait bouger le curseur de l’intérêt des investisseurs. En décembre 2015, la Conférence de Paris sur le climat a provoqué un engouement en faveur de la lutte contre le réchauffement climatique et a mis en exergue les moyens financiers colossaux nécessaires pour la mener à bien. Entre l’environnement, le social et la gouvernance, ce sont les investissements verts, voire directement liés au climat, qui ont été les plus recherchés.

Lors de la récente conférence des résultats annuels de la Bourse de Luxembourg, Julie Becker , CEO adjoint, pointait toutefois du doigt la montée en puissance des obligations à vocation sociale sur la plate-forme du Luxem­bourg Green Exchange, réservée aux investissements durables. «Cette crise met en valeur les obligations sociales qui avaient été vues comme une niche jusqu’à présent. Sur le mois d’avril, le total des émissions atteint 7 milliards de dollars pour une moyenne de 1,2 milliard les mois précédents.» La responsable de l’institution financière luxembourgeoise observait, dans la foulée, un retrait des obligations environnementales par rapport aux prévisions.

Si pris séparément, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance sont tous sources de performance sur le long terme […], le critère social est le plus créateur de valeur.

La Financière de l’Échiquier

Alors que les fonds liés à l’environnement avaient bénéficié récemment d’une importante «campagne de communication», les investisseurs se tournent désormais vers le secteur de la santé ou de l’éducation, et les raisons en sont évidentes.

«Ce sera sans doute le résultat direct le plus important de cette crise. Des flux importants de capitaux seront orientés vers des sociétés qui ont un impact social, analyse la responsable de M&G Invest­ments Belux. Ce sera le véritable démarrage pour les fonds d’impact qui vont bénéficier de ces flux du fait de leur capacité à produire des rendements financiers tout en contribuant au monde post-­Covid.» Ils viseront à financer de nouveaux programmes de recherche liés à la santé, mais aussi de nouvelles infrastructures hospitalières ou des sociétés qui mettent l’accent sur l’importance de leurs salariés, même en périodes difficiles.

Le choix pourrait s’avérer deux fois gagnant. Pour le bien-être général de la société tout autant que pour le portefeuille de l’investisseur. La récente étude de La Financière de l’Échiquier montre ainsi que «si pris séparément, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance sont tous sources de performance sur le long terme […], le critère social est le plus créateur de valeur.» Sur une période de 10 ans, le portefeuille composé des meilleures notes sociales a en effet progressé de 333%. Loin devant le critère de gouvernance (+262%) et d’environnement (+233%). Une donnée que les clients de fonds d’investissement n’ont pas encore intégrée, mais qui pourrait donc encore profiter aux entreprises sociales.