POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Robert Goebbels

«Fermer les frontières est un réflexe archaïque»



«Les ennemis éternels de l’UE utilisent chaque crise pour annoncer sa fin», prévient Robert Goebbels. (Photo: Edouard Olszewski/archives Paperjam)

«Les ennemis éternels de l’UE utilisent chaque crise pour annoncer sa fin», prévient Robert Goebbels. (Photo: Edouard Olszewski/archives Paperjam)

L’ancien secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Robert Goebbels (LSAP), estime que la fermeture des frontières au sein de l’UE pour faire face à la pandémie de Covid-19 est une mesure illogique et disproportionnée. Celui qui a signé l’accord de Schengen pour le Luxembourg le 14 juin 1985 regrette par ailleurs les moyens et les compétences limités de l’UE.

Que pensez-vous de la fermeture des frontières au sein de l’UE pour faire face à la pandémie de Covid-19?

Robert Goebbels (LSAP). – «La fermeture des frontières est disproportionnée et illogique. C’est un réflexe archaïque. Comme si le virus allait se présenter au douanier. Le coronavirus sera vaincu par les scientifiques et les médecins, pas par la police et la douane.

Mais les États ont été surpris, ils étaient mal préparés. Et ils ont réagi, voire surréagi. D’où des décisions unilatérales, sans concertations. Dont la fermeture des frontières.

D’ailleurs, les États qui ont fermé leurs frontières ont besoin de les ouvrir à nouveau, ne serait-ce que pour s’approvisionner. Les libertés de circulation restent nécessaires. Il faut laisser les marchandises passer et les gens travailler.

Les États qui ont fermé leurs frontières ont besoin de les ouvrir à nouveau, ne serait-ce que pour s’approvisionner.
Robert Goebbels

Robert Goebbels

Au sein de l’UE, deux millions de citoyens européens sont des travailleurs frontaliers qui doivent continuer de se rendre à leur travail. Et on les laisse faire, car ce n’est pas possible autrement. Ainsi, dans le domaine de l’agriculture, l’Allemagne a dû à nouveau ouvrir ses frontières pour laisser passer 80.000 saisonniers.

Et il y a l’exemple du Royaume-Uni. Ils n’ont jamais été dans Schengen. Ils ont toujours contrôlé leurs frontières. Et il s’agit d’une île donc le contrôle aux frontières est facile. Or, ce pays n’a pas été épargné par les attaques terroristes. Et il a le coronavirus. Où est la protection des frontières?

Le projet européen se trouve-t-il remis en question par la fermeture des frontières et les prises de décisions unilatérales de ses États membres?

«Bien sûr, dans la période actuelle, avec ces réflexes de se recroqueviller sur soi-même, ce n’est pas très positif. Mais depuis que l’UE existe, les tensions ont toujours existé. Les ennemis éternels de l’UE utilisent chaque crise pour annoncer sa fin. Mais celle-ci survit, et généralement assez bien.

Car il n’existe pas d’alternative à l’UE. On le voit avec le Brexit: le Royaume-Uni n’a pas les moyens de le réaliser. L’UE est une machine à fabriquer des normes, qui sont acceptées par le monde entier, car le marché européen est le marché le plus liquide du monde, même davantage que celui des États-Unis. Tous les États du monde veulent exporter vers l’UE et, pour ce faire, ils doivent respecter les règles de l’UE. C’est une méthode très efficace pour se protéger. Même des pays tiers comme la Suisse ont fait en sorte d’en bénéficier. Et le Royaume-Uni fera de même.

Il faudrait peut-être lancer une Europe sanitaire à dix ou quinze.
Robert Goebbels

Robert Goebbels

L’UE a-t-elle su finalement bien réagir face à la pandémie de Covid-19?

«L’UE ne peut pas être trop blâmée, car elle n’a pas les compétences en matière sanitaire et de santé publique. C’est une compétence nationale, voire régionale dans certains pays, comme en Allemagne.

Malgré tout, elle a mobilisé ses piètres ressources. Car il faut rappeler qu’elle a un budget de misère: moins de 1% du PIB européen. La Commission a toutefois réussi à mobiliser des moyens pour le chômage partiel, des aides pour les entreprises avec la BEI, le fonds du mécanisme européen de stabilité (MES) pour les États qui ont des problèmes budgétaires et, surtout, 750 milliards d’euros de la BCE pour acheter la dette des États.

Comment sortir de l’impasse sanitaire dans laquelle se trouve l’UE? Comment inciter les États membres à coordonner leurs actions?

«Les traités européens ont créé l’Union européenne et pas les États-Unis d’Europe. Or, il est compliqué de les modifier. Donc c’est très difficile de sortir de l’impasse. Les ressources restent auprès des États. Et les pouvoirs de l’UE et de la Commission demeurent très limités.

De mon côté, je crois en la nécessité d’une Europe à plusieurs vitesses. Schengen a commencé avec six États, l’Euro avec onze. Il faudrait peut-être lancer une Europe sanitaire à dix ou quinze.»