POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Sixième train de sanctions contre la Russie

Pétrole russe: un embargo a minima



Les réserves stratégiques de pétrole du Luxembourg ne seront pas impactées par les approvisionnements alternatifs causés par l’embargo sur le pétrole russe, selon le ministre de l’Énergie, Claude Turmes. (Photo: Jessica Theis/archives)

Les réserves stratégiques de pétrole du Luxembourg ne seront pas impactées par les approvisionnements alternatifs causés par l’embargo sur le pétrole russe, selon le ministre de l’Énergie, Claude Turmes. (Photo: Jessica Theis/archives)

La Commission européenne a publié son projet d’embargo sur le pétrole russe. Le faible volume des importations du Luxembourg et sa capacité à accéder aux marchés mondiaux minimisent l’impact sur les prix et les réserves stratégiques.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a présenté le sixième train de sanctions contre la Russie devant le Parlement européen qui se tenait en séance plénière à Strasbourg, ce mercredi 4 mai. Parmi les nouvelles mesures de rétorsion économique, l’exécutif européen envisage un embargo complet sur les importations de pétrole en provenance de Russie.

«Soyons clairs: ce ne sera pas facile», a d’emblée expliqué Ursula von der Leyen aux membres du Parlement européen, car «certains États membres sont fortement dépendants du pétrole russe».

L’interdiction d’importation porte sur tout le pétrole russe brut et raffiné, aussi bien transporté par voie maritime que par oléoducs. La Commission envisage une approche graduelle, visant à interdire le pétrole brut d’ici six mois et les produits raffinés d’ici la fin de l’année. «Ainsi, nous maximisons la pression sur la Russie, tout en minimisant les dommages collatéraux pour nous et nos partenaires dans le monde.»

Une des raisons pour que l’embargo soit étalé sur plusieurs mois est de minimiser l’impact sur les prix.
Claude Turmes

Claude Turmes,  ministre de l’Énergie et de l’Aménagement du territoire

Pour sa part, le ministre de l’Énergie et de l’Aménagement du territoire,  Claude Turmes  (déi Gréng), contacté par Paperjam, confirme que, du fait qu’il s’agit d’un embargo progressif, «l’impact sera modéré». Et il ajoute: «Une des raisons pour que l’embargo soit étalé sur plusieurs mois est de minimiser l’impact sur les prix.»

24,8% des importations européennes

Bien qu’ambitieux, l’embargo sur le pétrole russe n’est pas encore acquis. Les 27 gouvernements des États membres ont reçu la proposition de sanctions le 3 mai au soir de la part de la Commission européenne. Les discussions commenceront au niveau du Conseil européen à partir de ce 4 mai. Même si une décision est attendue dans le courant de la semaine, certaines divergences pourraient émerger entre les différents pays. Pour rappel, les trains de sanctions ne peuvent être adoptés qu’à l’unanimité par le Conseil.

À noter que, le 29 avril dernier, les députés luxembourgeois ont rejeté un embargo sur le pétrole russe.

La proposition de la Commission inclut justement des exceptions pour la Hongrie et la Slovaquie qui devraient leur permettre de poursuivre leurs commandes de pétrole russe jusqu’à la fin de 2023. Selon l’International Energy Agency (IEA), la Hongrie et la Slovaquie dépendaient respectivement à 54,3% et 59,9% de la Russie pour leurs importations de pétrole en 2020.

En 2021, les importations de pétrole contribuaient à 70,9% des importations énergétiques de l’Union européenne, selon l’Office européen des statistiques, Eurostat. La même année, la Russie alimentait 24,8% de ces importations, étant le principal fournisseur en pétrole des États membres.

4,7% des importations luxembourgeoises

Alors que l’IEA estime que les importations luxembourgeoises de pétrole russe s’élevaient à 4,7% en 2020, Claude Turmes tient à nuancer ce chiffre: «C’est difficile à dire, car nous n’avons pas de pétrole russe qui arrive directement à Luxembourg. Le pétrole russe arrive surtout à Rotterdam, et une partie du pétrole qui arrive à Luxembourg provient de Rotterdam (où se trouvent une partie des réserves stratégiques luxembourgeoises, ndlr). À Rotterdam, il provient à 25-30% de Russie, mais ce pourcentage était en forte chute ces dernières semaines.»

Nous n’avons pas de pétrole russe qui arrive directement à Luxembourg. Le pétrole russe arrive surtout à Rotterdam, et une partie du pétrole qui arrive à Luxembourg provient de Rotterdam.
Claude Turmes

Claude Turmes,  ministre de l’Énergie et de l’Aménagement du territoire

Le ministre de l’Énergie explique que «chaque pays européen est obligé d’avoir 90 jours de réserve de pétrole». Et il précise que «les nôtres sont partiellement au Luxembourg, partiellement dans la Grande Région et partiellement à Rotterdam», soulignant que «l’embargo n’aura pas d’impact sur ces réserves», car le «marché pétrolier est mondialisé». Claude Turmes s’attend donc à un simple changement de fournisseurs «avec des approvisionnements du Moyen-Orient et des États-Unis».

Dans la perspective de ces approvisionnements alternatifs, le ministre de l’Énergie indique qu’«il n’y a pas de contrainte pour les bateaux à délivrer le pétrole dans les ports européens». L’enjeu reste cependant différent pour une poignée d’autres États membres. «La contrainte sur le pétrole russe est surtout en Hongrie, en Slovaquie, en Tchéquie et en Allemagne, car ils sont directement alimentés par des pipelines qui viennent directement de Russie.»

Un risque de représailles

Certains commentateurs se montrent toutefois critiques à la proposition de la Commission. «L’embargo progressif de l’UE sur le pétrole russe est un pari risqué, car, à court terme, il pourrait maintenir les revenus russes élevés, tout en impliquant des conséquences négatives pour l’UE et l’économie mondiale en termes de prix plus élevés», a précisé à Paperjam Simone Tagliapietra, senior fellow chez Bruegel, un think tank basé à Bruxelles, spécialisé dans les affaires économiques européennes.

«C’est sans parler des risques de représailles sur les approvisionnements en gaz naturel», ajoute Simone Tagliapietra. Puisque progressif, la Russie pourrait tout simplement couper le robinet de pétrole vers certains pays européens, tout comme elle avait annoncé le 26 avril de stopper les flux de gaz vers la Pologne et la Bulgarie en raison d’un non-respect de ses conditions de paiements en roubles.

L’embargo progressif de l’UE sur le pétrole russe est un pari risqué, car à court terme, il pourrait maintenir les revenus russes élevés, tout en impliquant des conséquences négatives pour l’UE et l’économie mondiale en termes de prix plus élevés.
Simone Tagliapietra

Simone Tagliapietra,  senior fellow,  Bruegel

L’idée d’un embargo sur le pétrole russe n’est pas neuve. À la suite de l’entrée des troupes russes sur le territoire ukrainien, le Conseil européen avait organisé une réunion informelle des chefs d’États ou de gouvernements à Versailles, les 10 et 11 mars derniers, notamment pour dessiner la souveraineté stratégique de l’Union. Cette réunion avait donné lieu à la Déclaration de Versailles, dans laquelle les représentants des États membres se sont accordés à se «défaire progressivement de notre dépendance aux importations de gaz, de pétrole et de charbon russes, et ce dès que possible». Le 7 avril, l’Union européenne décidait un embargo sur le charbon russe.

De son côté, Washington annonçait, déjà le 8 mars, la signature d’un décret exécutif par le président Biden pour interdire les importations américaines de pétrole, de gaz naturel liquéfié et de charbon russes.