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Conversation avec Lucien Hoffmann

«Dans 50 ans, notre climat aura des éléments typiques du climat méditerranéen»



L’impact énergétique des bâtiments est une priorité, insiste Lucien Hoffmann. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

L’impact énergétique des bâtiments est une priorité, insiste Lucien Hoffmann. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

La COP26, organisée du 31 octobre au 12 novembre prochains à Glasgow, en Écosse, ressemble à une réunion de la dernière chance dans la poursuite des objectifs de réduction des gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Pour le directeur du département Environmental Research and Innovation (Erin) du List, Lucien Hoffmann, l’heure est au sursaut collectif.

Les attentes sont fortes autour de la conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP26) qui réunira à Glasgow des leaders du monde entier du 31 octobre au 12 novembre prochains. Pour atteindre les objectifs de l’accord de Paris, à savoir limiter la hausse des températures à 1,5 degré, l’UE vise 55% de baisse des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 et la neutralité carbone en 2050. Cela vous semble-t-il réalisable?

Lucien Hoffmann. – «La neutralité carbone désigne l’équilibre entre les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine – les hydrocarbures représentent environ 80% de l’énergie que nous consommons – et leur absorption par des puits de carbone naturels (les sols, les océans) ou technologiques – captage et séquestration du CO2 – à l’échelle mondiale. Or la capacité de la biosphère à absorber nos émissions est limitée: nous assistons à une déforestation importante des forêts tropicales; en plus, les forêts souffrent du réchauffement et les océans s’acidifient et se réchauffent – deux effets qui réduisent leur capacité d’absorption.

Quant aux solutions technologiques, elles sont, au mieux, anecdotiques – en 2020, les 26 installations de captage du CO2 installées dans le monde ont capté 40 millions de tonnes de CO2, soit moins d’un millième des émissions mondiales. Une infrastructure de captage et séquestration à grande échelle – plus d’un milliard de tonnes par an – serait équivalente à toute l’infrastructure de l’industrie pétrolière aujourd’hui.

La priorité absolue reste donc la réduction de nos émissions…

«Oui. Et l’ordre de grandeur évoqué est d’environ 5% par an, tous les ans, jusqu’en 2050. Ce chiffre est, à peu de chose près, la réduction mondiale connue entre 2019 et 2020 en raison de la pandémie et des confinements. Il faudrait donc maintenir cette réduction perpétuellement tous les ans. Malheureusement, 2021 est en train de deve­nir une année record en termes de rebond à cause de la reprise économique. L’objectif reste techniquement réalisable, mais il réclame un changement radical de l’économie, de la gouvernance et des comportements.

Pour atteindre son objectif de 55% de ré­duc­tion des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle nationale d’ici 2030, le gouvernement a fixé des objectifs sectoriels en juillet dernier. Le transport est de loin le plus important facteur d’émissions au Luxembourg (61% en 2020). La baisse est déjà bien engagée. L’objectif de réduire les émissions de 57% d’ici 2030 est-il à portée de main?

«Pas vraiment, non. Tout dépend de la vitesse de la transformation du parc automobile et donc des subsides, mais aussi des contraintes – par exemple, de plus en plus de villes interdisent les voitures diesel. Si on regarde les chiffres au niveau de l’e-mobilité, qui sont en forte augmentation, cela a tout de même bien pris. Cela dit, le nombre de voitures par personne au Luxembourg est bien plus important que dans n’importe quel autre pays… Il faudra parvenir à changer les mentalités. Le transport public doit aussi s’améliorer: le Luxembourg reste un pays essentiellement rural et les petits villages ne sont pas suffisamment desservis.

Si l’année 2020 a vu la plus forte progression d’installation de centrales éoliennes et photo­voltaïques dans le monde, augmenter encore la part de renouvelable dans le réseau pose certains défis.
Lucien Hoffmann

Lucien Hoffmann,  directeur du département Erin,  List

Du fait de la pollution due à la production et au recyclage des batteries, les voitures électriques ne posent-elles pas autant de problèmes qu’elles n’en résolvent?

«La voiture électrique permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre d’un déplacement par rapport à un véhicule thermique comparable, et ce, même lorsqu’elle est chargée à l’électricité d’origine fossile, puisque son train moteur est trois fois plus efficace pour convertir l’énergie en mouvement. Mais elle transporte une batterie de plusieurs centaines de kilos, composée, selon la technologie, de lithium, de nickel, de manganèse et de cobalt, ou de fer et de phosphate. Ces matériaux, contrairement au pétrole, au gaz ou au charbon, ne sont pas dissipés à l’usage: il est possible de les récupérer dans les batteries usagées. Mais il faut que la demande en recyclage atteigne une masse suffisamment critique pour démarrer une filière à grande échelle.

Le réseau électrique permettrait-il d’absorber, dans un cas hypothétique, un parc automobile entièrement électrifié?

«De l’avis même de Creos (gestionnaire de réseaux d’électricité et de gaz naturel, ndlr), il ne pourrait pas aujourd’hui supporter la recharge simultanée du parc de véhicules national si celui-ci était électrifié. Il y a deux pistes principales: piloter les recharges en développant les réseaux intelligents – les smart grids –, qui moduleraient la demande afin qu’elle n’atteigne pas la capacité du réseau. Et renforcer le réseau lui-même, notamment les interconnexions, afin d’accepter plus de puissance dans les lignes.

Le bâtiment est aussi un important facteur d’émissions – le deuxième dans le pays, avec 20% des émissions en 2020…

«Énormément d’efforts sont à faire. Quand on voit de grands projets comme à Belval ou à la Cloche d’Or, c’est rarement bon. Les villes doivent planifier un effort combiné sur le parc immobilier existant et sur les constructions nouvelles.

De quelle manière?

«Le parc de bâtiments existants doit être rénové pour améliorer son efficacité énergétique et opérer une transition vers des sources d’énergies renouvelables. Et les bâtiments nouveaux doivent afficher une consommation énergétique presque nulle – ce qui est le cas au Luxembourg puisque, depuis 2017, les nouveaux bâtiments d’habitation doivent être des bâtiments NZEB (Nearly Zero Energy Building).

L’industrie, qui représente 6,2% des émissions, doit aussi opérer sa transition. La Fedil a d’ailleurs récemment émis un certain nombre de demandes au gouvernement pour faciliter sa transition. L’industrie est-elle sur la bonne voie?

«Ce sont, au Luxembourg, des contributeurs importants en termes d’émissions, mais les industriels sont sur la bonne voie. ArcelorMittal va vers le green steel, des émetteurs importants comme Cimalux essaient de trouver des solutions. La prise de conscience est importante à leur niveau.

La décarbonation de l’industrie ou des transports dépend essentiellement de leur transition vers une électricité propre. Les technologies comme l’éolien ou le photovoltaïque sont-elles réalistes pour remplacer les énergies fossiles?

«Si l’année 2020 a vu la plus forte progression d’installation de centrales éoliennes et photo­voltaïques dans le monde, augmenter encore la part de renouvelable dans le réseau pose certains défis. Car la production doit satisfaire la demande à tout moment, ce qui est une équation difficile à résoudre lorsque les sources dépendent de la météo.

L’absence de vent ou la présence de nuages peuvent ainsi priver le réseau d’électricité solaire et éolienne pendant des heures, voire des jours. Pour les pays ayant la chance d’avoir des centrales hydroélectriques, ce n’est pas un problème. Pour les autres, il faut trouver une solution de stockage à long terme, à déployer rapidement ces prochaines années, une condition sine qua non à l’abandon des ressources fossiles.

Il n’y a aujourd’hui aucun réseau au monde dépendant uniquement du solaire et de l’éolien. Des scénarios ‘100% renouvelables’ existent. Mais les enseignements de ces scénarios sont assez similaires: la demande électrique finale doit absolument diminuer, le réseau doit être complètement rénové, que ce soit en termes de stockage ou de renforcement des lignes, et les coûts et l’acceptabilité sociale maîtrisés.

Les plus impactants du point de vue de la santé, ce sont les vagues de chaleur qui entraînent une augmentation des cas de décès prématurés. Et la combinaison de canicules et de niveaux d’humidité accrus menace.
Lucien Hoffmann

Lucien Hoffmann,  directeur du département Erin,  List

Quelles solutions de stockage représentent des pistes d’avenir satisfaisantes?

«Ce sont principalement les batteries. Avec les véhicules électriques, l’essor a été très important ces dernières années. Et beaucoup d’efforts ont été faits afin d’augmenter leur rendement ou diminuer leur poids. Mais les batteries ne sont pas capables de stocker suffisamment ni assez longtemps pour le moment. Beaucoup de recherches sont faites pour optimiser le stockage. Cela devrait aller vite: on peut attendre des solutions d’ici 10 ou 20 ans. Il y a aussi la possibilité de stocker l’électricité produite sous une autre forme, par exemple sous forme d’hydrogène.

Le ministre de l’Énergie, Claude Turmes (déi Gréng), a justement présenté fin septembre la stratégie hydrogène du Luxembourg. S’agit-il d’une énergie viable d’un point de vue environnemental?

«Aujourd’hui, 96% de l’hydrogène est produit à partir de ressources fossiles, dont la moitié par vaporeformage du gaz naturel – ce qu’on appelle l’hydrogène ‘gris’ (la molécule de méthane, principal composant du gaz naturel, qui possède quatre atomes d’hydrogène, est cassée avec de la vapeur d’eau à haute température pour produire de l’hydrogène, ndlr). C’est un procédé émetteur de carbone, environ 10 kilos de CO2 par kilo d’hydrogène. L’autre moitié est produite par oxydation partielle du pétrole ou gazéification du charbon.

Seuls 4% sont issus de l’électrolyse, le seul procédé potentiellement propre. Mais encore faut-il alimenter ce procédé en électricité bas carbone. C’est ce dernier procédé, qui consiste à casser des molécules d’eau, qui est aujourd’hui qualifié de ‘vert’ et sur lequel reposent beaucoup d’espoirs.

Notons qu’il est techniquement possible de produire de l’hydrogène gris en captant le CO2 émis lors du vaporeformage et en le stockant: c’est ce qu’on appelle l’hydrogène ‘bleu’. Cependant, et comme le note la stratégie hydrogène du Luxembourg, ce procédé n’est pas compatible avec une logique de décarbonation profonde, puisqu’il repose toujours sur une ressource fossile.

L’électricité européenne est aujourd’hui trop carbonée pour produire de l’hydrogène en émettant moins de carbone que l’hydrogène gris. Il faut donc en priorité décarboner notre électricité. De plus, l’hydrogène gris est aujourd’hui très bon marché, avec un prix de revient d’environ 1€/kg, alors que l’hydrogène vert revient à 3-6€/kg selon le prix de l’électricité utilisée – l’électrolyse est en effet un procédé très énergivore: il faut 50kWh pour produire un kilo d’hydrogène d’un pouvoir calorifique de 33kWh. Cependant, avec un prix du gaz et du carbone qui continue d’augmenter, et celui de l’électricité qui devrait diminuer à long terme, l’hydrogène vert pourra être compétitif d’ici 10 ou 20 ans.

Le gouvernement s’oppose à l’énergie nucléaire et réclame la fermeture de la centrale française de Cattenom, située à la frontière. Le nucléaire ne représente-t-il pourtant pas une solution efficace pour décarboner?

«Si on regarde uniquement par rapport aux objectifs climatiques, c’est évidemment une technique intéressante. Mais, dans l’analyse globale, il ne faut pas perdre de vue les autres aspects, notamment tout le volet concernant la sécurité et la gestion des déchets, qui représentent quand même des risques importants.

Pour les pays qui le souhaitent, la fission nucléaire est compatible avec les objectifs climatiques. C’est une source pilotable, non renouvelable, mais très dense énergétiquement (une pastille d’uranium de 7g contient autant d’énergie qu’une tonne de charbon) et qui a déjà fait ses preuves en offrant à la France ou à la Suède l’électricité la plus décarbonée d’Europe.

Le Luxembourg n’est pas épargné par le réchauffement climatique. Il atteint +1,6°C dans le pays par rapport aux niveaux préindustriels, a rappelé récemment le ministère de l’Environnement – plus que le +1,1°C enregistré au niveau mondial. Pourquoi?

«Les températures de l’air à la surface de la planète ne sont pas uniformes en raison de la diversité géographique. Océans et continents, plaines et montagnes, calottes glaciaires et déserts présentent tous des taux de réchauffement différents. On s’attend à ce que le réchauffement à long terme des zones continentales, donc aussi du Luxembourg, soit plus élevé que le réchauffement océanique.

Comment ce réchauffement climatique se matérialise-t-il dans notre région?

«Dans 50 ans, notre climat aura des éléments typiques du climat méditerranéen. En outre, les événements extrêmes seront plus intenses et plus fréquents à mesure que le réchauffement climatique s’accroîtra.

De quels événements extrêmes parle-t-on concrètement?

«Les plus impactants du point de vue de la santé, ce sont les vagues de chaleur qui entraînent une augmentation des cas de décès prématurés. Et la combinaison de canicules et de niveaux d’humidité accrus menace. Même un réchauffement climatique modeste pourrait ainsi exposer de larges fractions de la population à un stress thermique difficilement supportable.

Côté pluie, si les variations annuelles doivent a priori rester faibles, les variations saisonnières deviendront plus marquées. Cela signifie davantage de pluie en hiver – donc plus de risques d’inondations – et moins de pluie en été, et donc plus de risques de sécheresse. De plus, les saisons estivales risquent d’être marquées par des épisodes météorologiques propices à l’apparition de pluies particulièrement abondantes et intenses à l’échelle locale, allant jusqu’à provoquer des crues éclair avec leurs lots de dégâts matériels considérables. Des phénomènes rarement observés dans nos régions, telles des tornades – comme à Bascharage en 2019 –, pourraient alors devenir plus fréquents.

La taille du territoire fait que nous sommes limités quant à ce que nous pouvons mettre en œuvre. Le pays est par exemple trop petit pour créer des chaînes de valeur autour du recyclage. Il faut envisager cette approche au niveau de la Grande Région.
Lucien Hoffmann

Lucien Hoffmann,  directeur du département Erin,  List

Le Lux­embourg est-il tout de même sur la bonne voie pour atteindre ses objectifs climatiques?

«Ce sera très difficile. La taille du territoire fait que nous sommes limités quant à ce que nous pouvons mettre en œuvre. Le pays est par exemple trop petit pour créer des chaînes de valeur autour du recyclage. Il faut envisager cette approche au niveau de la Grande Région. Nous importons par ailleurs notre énergie (85% de l’électricité est importée par exemple, ndlr), mais aussi beaucoup de produits, à commencer par l’alimentation. Sans compensation, c’est donc difficile d’envi­sager d’atteindre les objectifs. Mais des mesures de compensation ont lieu en dehors du territoire, via des financements.

Le secteur financier, principal moteur de l’économie nationale, est un levier efficace pour respecter nos engagements?

«Avec les mesures de compensation, ce que nous ne pouvons pas faire au Luxembourg, nous pouvons le faire ailleurs. Par exemple en finançant le reboisement d’une zone, ce qui permet de fixer le CO2. Le Luxembourg investit aussi dans les éoliennes en mer Baltique.

Dans ces cas-là, les fonds d’investissement peuvent jouer un rôle important. Or il y a des fonds spécialisés au Luxembourg dans cette matière. Et le pays est l’un des leaders dans tout ce qui est green finance, notamment avec le Luxembourg Green Exchange (LGX) de la Bourse.

Peut-on concevoir que la science apporte les solutions ultimes à la crise climatique?

«La technologie ne va pas, à elle seule, nous sauver. Un changement de notre mode de vie est indispensable. Or beaucoup de décisions climat compatibles sont aussi bénéfiques pour nous: laisser la voiture au garage pour prendre le vélo ou le bus, diminuer sa consommation de viande, s’essayer au jardinage, apprendre à réparer au lieu de jeter, acheter d’occasion…

En outre, historiquement, très peu de nouvelles technologies ont permis une réduction de la consommation d’énergie: les voitures thermiques n’ont jamais été aussi efficaces – pourtant, la demande en pétrole atteint des sommets, car améliorer les moteurs a permis de construire des voitures plus lourdes. Il est donc très difficile de parier sur une amélioration technologique seule sans aborder aussi son usage. C’est un paradoxe qu’il faut absolument résoudre à l’heure de l’urgence climatique.»

Cet article a été rédigé pour l’ édition magazine de Paperjam du mois de novembre  parue le 28 octobre 2021.

Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine, il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

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