PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Vincent Fromentin (Université de Lorraine)

«Certains attendent que les Places européennes s’entretuent»



Les Places européennes pourraient sortir déforcées de manœuvres destinées à dépecer partiellement la City de Londres. (Photo: Shutterstock)

Les Places européennes pourraient sortir déforcées de manœuvres destinées à dépecer partiellement la City de Londres. (Photo: Shutterstock)

Alors que le Brexit est une réalité depuis le 1er janvier dernier, les aspects liés aux secteurs financiers n’ont pas encore été finalisés. Une situation qu’observe avec attention Vincent Fromentin, maître de conférences HDR à l’Université de Lorraine. Il nous en explique les raisons et fait le point sur les négociations.

Le «Brexit financier» n’est toujours pas une réalité. Comment l’expliquer, alors que l’accord est en vigueur depuis le 1er janvier?

Dans le texte sur le Brexit du 24 décembre 2020 , l’idée centrale était de trouver avant tout un accord entre le Royaume-Uni et l’Europe sur l’aspect commercial afin de ne pas tomber dans les règles de commerce de l’OMC. Le problème, c’est que les principes qui, via le passeport européen, permettaient au Royaume-Uni de commercer et de vendre des produits financiers en Europe, ont été oubliés de cet accord. Ils y sont mentionnés très partiellement, mais l’accord concernant le secteur financier doit seulement être signé à la fin de ce mois de mars.

Qu’est-ce qui explique ce décalage?

C’est surtout parce que la finance a un poids très important et mérite en quelque sorte un accord à part de celui du 24 décembre. Ce mois-ci, des discussions sont menées entre Michel Barnier (le négociateur européen du Brexit, ndlr) et les responsables britanniques sur les aspects de l’industrie financière.

C’est un retard à l’allumage…

Oui. C’est aussi un secteur particulier qui présente un enjeu considérable pour le Royaume-Uni, où la finance représente 7% du PIB, plus d’un million d’emplois et 10% des recettes fiscales. Mais c’est important aussi pour l’Union européenne, notamment parce que la City de Londres est la deuxième place financière mondiale. L’UE pourrait être tentée de freiner la City et de récupérer certaines activités financières et certains emplois. Mais un tel scénario pourrait être au détriment d’une coopération très ancienne entre les Places européennes et, surtout, avec un risque très important que d’autres places financières, comme New York, Singapour ou d’autres, puissent travailler davantage avec la City à l’avenir et capter certaines activités.

Je pense que l’accord doit être mûrement réfléchi et faire la balance entre les deux positions. L’UE peut jouer le jeu de gagner certains emplois pour des Places comme Dublin, Francfort, Paris, Luxembourg ou Amsterdam, mais il ne faut pas oublier que la finance est internationale et que d’autres places financières attendent justement que les Places européennes s’entretuent.

Les déplacements n’ont pas non plus été énormes. On parle de 7.000 emplois sur un million…
Vincent Fromentin

Vincent Fromentin,  maître de conférences HDR,  Université de Lorraine

Vous avez l’air de dire que les grandes manœuvres de transfert entre Londres et l’UE doivent encore se produire alors qu’on a déjà l’impression que les jeux sont faits et que tout a été déplacé…

Je pense que la City restera la place financière de premier ordre en Europe. Elle détient une grande expérience, a noué des coopérations depuis de très nombreuses années, et elle est capable de se positionner dans de nouveaux segments de marché tels que la fintech, la finance verte. Elle était jusqu’à présent une porte d’entrée pour de nombreux pays du monde souhaitant accéder au marché européen. Mais les mouvements vers le continent vont continuer parce que les banques et les sociétés financières auront besoin de s’implanter physiquement dans un pays européen. Ceci dit, on ne peut pas non plus parler de grands mouvements. Jusqu’à présent, les déplacements n’ont pas non plus été énormes. On parle de 7.000 emplois sur un million…

Les discussions actuelles portent sur 39 équivalences réglementaires autorisant les produits financiers des pays tiers…

Oui, exactement. Jusqu’à présent, les Britanniques en ont décroché deux, pour les chambres de compensation et la finalisation des échanges d’actions irlandaises. Mais ce jeu d’équivalence va entrer dans une sorte de balance entre une certaine déréglementation que souhaiterait en partie le Royaume-Uni, notamment le gouverneur de la Banque d’Angleterre, et une position plus équilibrée de la part de Catherine McGuinness (une des responsables de la City, ndlr), qui comprend que cette déréglementation doit être plus limitée et que des équivalences sont nécessaires avec la législation européenne. La question de ce mois est donc de savoir comment l’UE et le Royaume-Uni vont continuer à coopérer, sachant qu’il existe une pression internationale des autres places financières derrière.

L’objectif est que Londres n’opte pas pour une déréglementation massive.
Vincent Fromentin

Vincent Fromentin,  maître de conférences HDR,  Université de Lorraine

À quelle situation faut-il s’attendre après le 31 mars?

Il faut s’attendre à des changements dans les relations en matière financière. Il y aura des discussions, des compromis et des équivalences. Je pense qu’Européens et Britanniques vont trouver un accord, mais qui sera évolutif. Les équivalences seront accordées au compte-gouttes et de manière unilatérale: c’est l’Union européenne qui les accorde au Royaume-Uni et elles peuvent être retirées à tout moment. On assistera donc sans doute à une avancée au mois de mars, mais tout ne sera pas réglé. On verra une évolution au fil du temps sur le nombre d’équivalences qui seront accordées. L’objectif est que Londres n’opte pas pour une déréglementation massive.

Depuis l’entrée en vigueur du Brexit en janvier, qu’est-ce qu’a déjà perdu la Place londonienne?

Pas grand-chose, en fait. Elle a perdu les transactions européennes sur la négociation des titres financiers au profit d’Amsterdam et de Paris. Il est probable que l’opérateur boursier américain ICE veuille déplacer ces échanges de quotas d’émission de CO2 vers Amsterdam. D’un autre côté, Londres a aussi gagné: elle a déjà récupéré certaines activités, liées notamment aux actions suisses qu’elle avait perdues suite à l’intégration et au respect des règles européennes.

Finalement, les Européens ont encore intérêt à s’entendre avec Londres?

Oui, ils doivent être capables de trouver un compromis. En fait, l’Europe se situe actuellement assez loin dans les classements des places financières. Donc, si l’UE tente de fragiliser la City pour en récupérer quelques activités, le risque est de perdre la présence en Europe d’une place financière de premier rang qu’est encore la City, et donc de voir se réduire ses coopérations avec les autres Places du continent. À la fin, toutes risquent de pâtir de la perte de puissance de la Place londonienne et de se retrouver amoindries, au profit d’autres Places sur d’autres continents.