PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Conversation avec Diane Pierret

«Les banques doivent diminuer leurs coûts et gagner en efficience»



Pour Diane Pierret, le secteur bancaire de demain sera composé de grandes banques autour desquelles graviteront des fintech et des plateformes de services bancaires. (Photo: Guy Wolff/Maison Moderne)

Pour Diane Pierret, le secteur bancaire de demain sera composé de grandes banques autour desquelles graviteront des fintech et des plateformes de services bancaires. (Photo: Guy Wolff/Maison Moderne)

Entre des taux d’intérêt historiquement bas et une transformation nécessaire, la santé des banques européennes inquiète les autorités. Diane Pierret, professeur assistant à la Luxembourg School of Finance, trace les perspectives d’un secteur qui tente de retrouver le chemin de la rentabilité.

La baisse de rentabilité des banques n’est-elle qu’une parenthèse dans leur histoire ou devient-elle structurelle ?

Diane Pierret. – «Cette baisse de rentabilité est clairement structurelle. Son origine remonte à la crise de 2008. Avant, le secteur était extrêmement profitable. Ce qui, en soi, n’était pas forcément une bonne nouvelle, car il existe des rentabilités saines et des rentabilités malsaines. Et, jusqu’en 2008, on était dans ce dernier cas de figure.

En général, une rentabilité très élevée chez une banque signifie qu’elle a pris des risques également très élevés. La rentabilité sans risque en finance, cela n’existe pas. Avant la crise de 2008, les établissements financiers avaient investi dans des actifs dont les prix n’étaient pas liés à leur valeur fondamentale. En général, quand la valeur de marché dévie trop fortement de la valeur fondamentale, c’est que l’on est face à une bulle. Les banques se sont pourtant jetées sur ces actifs dont la croissance constante entraînait pour elles une rentabilité très élevée.

Depuis, la problématique s’est inversée. Les établissements financiers ont dû énormément augmenter leurs fonds propres. Ce que, à 95%, elles ont fait non pas en allant sur les marchés, mais en puisant dans leurs profits, réduisant d’autant tout effet de levier potentiel. Et dans un monde où se financer par des fonds propres coûte plus d’argent que se financer par la dette, la rentabilité diminue encore plus.

Dans le même temps, la supervision a évolué dans un sens où les établissements financiers ne peuvent plus prendre autant de risques qu’ils ne le faisaient auparavant, ce qui pèse également sur leur rentabilité.

Sur quels leviers les banques peuvent-elles jouer pour renouer avec la rentabilité?

«Principalement en diminuant leurs coûts et en gagnant en efficience. C’est-à-dire en restructurant et en recourant encore plus aux technologies digitales. C’est leur première marge de manœuvre en fait.

La seconde, c’est la créativité. Le secteur bancaire est très compétitif; pourtant, d’une banque à l’autre, on ne relève pas ces dernières années beaucoup d’évolution dans les produits qu’elles proposent au consommateur. C’est pourtant là où se livre la bataille. Elles doivent proposer des alternatives pour faire face à cette concurrence, mais également à celle des fintech et autres plateformes de services qui n’ont pas à subir toutes les régulations et contraintes qui frappent les banques.

Doivent-elles se poser la question de la pertinence de leur modèle d’affaires et de leur pérennité ?

«Nous n’allons pas vers un monde sans banque parce que l’économie a besoin des banques. Leur rôle – leur fonction sociale – est de faire se rencontrer les gens qui disposent de trop de liquidités et ceux qui en manquent. Si elles n’existaient pas, on ne saurait pas à quelle porte aller toquer… Je pense que le modèle de la banque va rester sinon on va revenir au Moyen Âge. Les banques sont à la fois le moteur et la plomberie de l’économie.

Pour les entreprises, cela devient compliqué de se faire financer par des banques sur des projets risqués.
Diane Pierret

Diane Pierret,  professeur assistant,  Luxembourg School of Finance

Les banques se sont longtemps plaintes des taux d’intérêt trop bas. Leur remontée programmée n’est-elle cependant pas autant un risque?

«D’abord, si remontée des taux il y a, elle se fera par paliers, et la Banque centrale européenne fera en sorte de pouvoir rediminuer rapidement les taux si cela s’avérait nécessaire.

Après, l’impact d’une hausse ou d’une baisse des taux dépend vraiment de la structure et du business model d’une banque. Prenons l’exemple des établissements dont les taux de dépôts représentent l’essentiel de la dette. Lorsque les taux sont descendus au-dessous de zéro, cela a été un gros problème de répercuter cela aux déposants en leur faisant payer les dépôts. Cela aurait été l’équivalent de demander à un épargnant de vous apporter de l’argent pour vous financer et exiger qu’il vous paye pour cela. Certaines banques ont cependant indirectement répercuté ce coût en jouant sur les frais.

De plus, ces banques n’ont pas pu bénéficier des taux bas pour se financer par rapport à d’autres établissements dépendant moins des dépôts et allant chercher leurs liquidités sur les marchés.

Il faut également envisager l’impact d’une hausse des taux sur leurs investisseurs qui peuvent, en fonction de l’évolution des taux, préférer investir dans des actifs divers comme les actions et les obligations au lieu de laisser leur argent à la banque. Enfin, la BCE doit faire attention aux inégalités économiques entre les pays pour ne pas aggraver celles-ci. Il y a une dimension politique qui est extrêmement importante et qu’il ne faut pas négliger.

Vous dites que les banques sont réticentes à répercuter les taux négatifs sur leur clientèle. Ce tabou n’est-il pas tombé?

«C’est, pour les banques, un sujet complexe. Si elles le font toutes, il n’y aura pas de problème de concurrence les unes par rapport aux autres. D’autant que, même s’il ne doit pas exister de frais si vous voulez changer d’établissement bancaire, cela reste en pratique compliqué… sous réserve que les banques trouvent le juste tarif, pour éviter que leurs clients ne retirent leurs dépôts pour les garder sous leur matelas ou les investir dans d’autres produits financiers, ce qui reviendrait pour les banques à perdre leur principale source de financement.

À chaque nouvelle réglementation, régulateurs et superviseurs doivent anticiper les éventuelles échappatoires et penser au pire des scénarios.
Diane Pierret

Diane Pierret,  professeur assistant,  Luxembourg School of Finance

Les banques ne peuvent plus prendre de risque compte tenu des contraintes réglementaires auxquelles elles sont soumises. La nature ayant horreur du vide, qui peut prendre leur place?

«Les investisseurs n’ont pas besoin des banques pour prendre des risques. Vous pouvez toujours investir dans une start-up ou dans des produits financiers directement. Ce qui est vrai, c’est que, pour les entreprises, cela devient compliqué de se faire financer par des banques sur des projets risqués. Et sachant que le marché des obligations corporate est beaucoup moins développé en Europe qu’aux États-Unis, les sociétés restent, dans une large mesure, tributaires des banques.

Les grandes banques européennes – les « grands champions » – sont très discrètes sur le marché américain. Est-ce dû à un manque d’ambition ou de moyens?

«Le marché américain est un marché où on trouve beaucoup de barrières à l’entrée en ce moment. Des barrières réglementaires. Beaucoup de banques européennes traditionnellement très récentes aux États-Unis – notamment la Deutsche Bank, – ont diminué voire cessé leur activité outre-Atlantique à cause de la régulation américaine qui est plus sévère que la régulation européenne.

D’instinct, on aurait pu penser que c’était le contraire. En quoi le régulateur américain est-il plus sévère que le régu­lateur européen?

«Durant la crise de 2008, les autorités américaines ont été plus réactives et rapides que leurs homologues européens. En Europe, on est plus resté dans l’expectative. Notamment parce qu’on n’avait pas à l’époque les ressources pour réguler et superviser les banques comme aux États-Unis. Là-bas, les établissements financiers ont été obligés de se décapitaliser immédiatement après la crise, ce qui a directement stabilisé le secteur. En Europe, le mouvement de recapitalisation a été plus tardif et a commencé en 2011. En jouant la carte de la recommandation plutôt que de l’obligation.

Deux ans de délai, c’est énorme, car les casseroles restent. Si vous ajoutez à cela la crise de la dette souveraine, cela explique pourquoi le secteur bancaire européen à une rentabilité plus basse que le secteur bancaire américain.

Doit-on voir dans cela la raison de l’apparition de nouveaux acteurs qui financent l’économie hors du système bancaire traditionnel comme le private equity?

«Oui, bien sûr.

Tous ces acteurs que l’on regroupe sous la dénomination «shadow banking» peuvent-ils faire peser sur l’économie un risque systémique similaire à celui porté par les banques en 2008? Et devrait-on les réguler aussi sévèrement que le sont les banques?

«Risque systémique, c’est un bien grand mot qui recouvre beaucoup de choses. La régulation, c’est un peu comme un serpent qui se mord la queue. Après la crise de 1929, les gouvernements ont institué une assurance sur les dépôts. Si un établissement financier venait à faire faillite, le gouvernement assurait les dépôts des déposants. Ce mécanisme a changé les incitants des banques qui, voyant qu’une grosse part de leur modèle d’affaires – qui est d’être financé par les dépôts – était assurée, ont pu ainsi prendre plus de risques.

Ce trop-plein de risques a conduit à une nouvelle crise qui a entraîné de nouvelles régulations dont on commence à voir les effets secondaires: comme le fait que, face aux nouvelles exigences en termes de capitaux propres, les banques ont commencé à aller chercher des actifs qui ne demandaient pas trop de capital d’un point de vue de la régulation, mais qui restaient fort risqués. Elles ont donc continué à prendre des risques en faisant de l’arbitrage régulateur. Autrement dit, elles ont investi dans des actifs qui n’étaient pas sur les écrans du régulateur.

En résumé, lorsqu’une réglementation ferme une porte, les banques en ouvrent d’autres.

«Exactement! Et c’est cela qui est dangereux, car les portes peuvent s’ouvrir vers des champs hors du domaine et du contrôle du régulateur. À chaque nouvelle réglementation, régulateurs et superviseurs doivent anticiper les éventuelles échappatoires et penser au pire des scénarios. C’est d’ailleurs pour cela que les stress tests ont été introduits: pour répondre à la question ‘quel est le pire du pire que les banques pourraient imaginer faire?’ Le régulateur aussi doit se montrer créatif.

Quelles seraient les bonnes mesures à prendre pour solidifier le tissu bancaire européen?

«Même si cela a été un peu tardif, beaucoup a été fait. Notamment avec la création de l’Union bancaire qui met plus de pouvoir au niveau européen et limite ainsi cette tendance qu’ont les banques centrales nationales à souvent défendre d’abord leurs ouailles et à endosser le rôle de lobbyiste au sein du système européen des banques centrales lorsqu’une réglementation contrevient de trop aux intérêts de leurs ressortissants. Mais, surtout, mettre plus de pouvoir au niveau européen contribue à avoir un regard plus uniforme sur les risques bancaires, à récolter des données uniformes – ce qui était loin d’être le cas avant – et à pouvoir comparer des banques hétérogènes et à voir comment elles vont évoluer les unes par rapport aux autres, notamment en fonction de leur capitalisation de départ. Et cela renforce le pouvoir de sanction et donc de dissuasion face à des banques pouvant être tentées de faire de l’arbitrage régulatoire.

Le dernier stress test mené par la Banque centrale européenne (BCE) en juillet dernier concluait que le secteur bancaire était assez solide pour résister à une nouvelle crise. Êtes-vous d’accord avec ce constat?

«Le ratio dette/capital est actuellement à 15% en Europe, ce qui est du jamais-vu. Le fait que les banques aient autant de fonds propres est quelque chose de rassurant. Mais est-ce que cela sera suffisant? Personne ne peut le dire. Ces stress tests sont basés sur les expériences passées. En quelque sorte, on refait la crise. La prochaine sera très probablement très différente, ne serait-ce parce que, par définition, nous sommes bien préparés aux risques que nous avons déjà expérimentés.

Prenez l’exemple de Dexia. L’exposition à la dette souveraine n’était pas considérée comme un risque en 2011. La dette souveraine était tenue comme le meilleur actif en termes de rentabilité et avait une obligation de capital de zéro. Dexia a passé le stress test d’alors haut la main, c’était même une des plus vertueuses. Trois mois après, elle s’effondrait parce qu’une grande partie du bilan était en dette souveraine, et surtout grecque. Ce n’est pas la cause unique de la chute de cette banque, mais cela illustre bien le fait qu’à chaque fois, les régulations sont faites pour répondre aux risques passés. C’est l’exemple typique de l’échec d’un stress test.

Les banques qui vont survivre seront celles qui auront pu faire suffisamment d’économies d’échelle.
Diane Pierret

Diane Pierret,  professeur assistant,  Luxembourg School of Finance

D’où pensez-vous alors que la prochaine crise financière puisse venir?

«On peut tout imaginer: du cyber-risque au risque climatique – risque auquel la BCE commence sérieusement à s’intéresser –, la palette est vaste. Cette crise pourrait aussi venir du secteur bancaire. Je pense qu’un certain nombre de banques sont appelées à disparaître parce qu’elles ne seront plus rentables. Ce qui veut dire que celles qui vont survivre seront celles qui auront pu faire suffisamment d’économies d’échelle. Bref, les grandes banques. Or, une trop grande banque n’est jamais une bonne chose du point de vue du risque systémique. Ce sont des banques qui ont de très grandes chances d’être secourues en cas de crise où elles pourraient faire défaut. Ce qui leur donne des incitants pour prendre des risques.

Une autre source potentielle de danger est la forte imbrication actuelle du risque bancaire avec le risque souverain. À cause de la pandémie, le gouvernement a fortement soutenu les entreprises. Des entreprises auxquelles les banques sont fortement exposées. Maintenant que les soutiens publics à l’économie vont disparaître plus ou moins progressivement, la corrélation entre le risque de la dette souveraine et le risque des banques s’en trouve augmentée.

L’appel au rapprochement entre les acteurs bancaires européens lancé par la BCE n’en est que plus paradoxal. Comment voyez-vous évoluer le secteur dans les années qui viennent?

«On aura, d’un côté, de grandes banques multinationales qui seront très liées aux gouvernements et, autour, toute une armée de fintech et de plateformes qui, sans être des banques, délivreront des services bancaires sans être régulées, comme le sont les banques. Tant que ces firmes resteront modestes en termes de taille, cela ne posera pas de risque. Mais s’il émergeait une fintech ou une plateforme de services à la taille comparable à celle de… disons la Deutsche Bank, il sera alors grand temps que les régulateurs s’inquiètent et commencent à contrôler ce genre de sociétés.»

Cette interview a été rédigée pour  l’édition magazine de Paperjam du mois de décembre  parue le 27 novembre 2021.

Le contenu du magazine est produit en exclusivité pour le magazine, il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.  Cliquez sur ce lien pour vous abonner au magazine.

Votre entreprise est membre du Paperjam Club? Vous pouvez demander un abonnement à votre nom. Dites-le-nous via  [email protected]