ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

L’IA et son potentiel encore inconnu

Quand une maison de disques signe avec un algorithme



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Plus de 255 millions de personnes ont un abonnement payant à un site de streaming musical. La musique, un monde dans lequel les artistes auront de moins en moins de place. (Photo: Shutterstock)

Hors concerts, le chiffre d’affaires de la musique dépassera cette année les 20 milliards de dollars pour la première fois depuis 2005. Si tout le monde assure que l’intelligence artificielle va révolutionner ce marché, le premier morceau généré par ordinateur a... 50 ans!

Bienvenue dans un monde où les artistes auront de moins en moins de place. Il y a 15 ans, Laurent Kratz et son vieux complice Pierre Gérard lançaient Jamendo, premier site pour écouter de la musique en ligne sans rien débourser. Le streaming n’avait pas encore généré ses premiers dollars dans un marché du disque à 18 milliards de dollars. Les Luxembourgeois offraient une solution gratuite, sans artiste vraiment connu, mais sympathique.

Quinze ans plus tard, tandis que Spotify et Apple bombardent le marché de communiqués pour montrer qu’ils sont les plus puissants, les Chinois rigolent. Avec 800 millions d’utilisateurs sur ses quatre plates-formes (QQ Music, Kugou Music, Kuwo Music et WeSing), Tencent rendrait presque ridicules Spotify (100 millions d’abonnements payants pour la première fois début mai) et Apple Music (50 millions).

Les revenus du streaming sont près de deux fois plus élevés que ceux des CD et autres vinyles, et quatre fois plus élevés que les téléchargements, selon le rapport 2019 de la Fédération internationale de l’industrie phonographique (Ifpi).

À quoi bon posséder ces morceaux si l’on peut y avoir accès à tout instant?

Et le mouvement va s’accentuer, affirme Goldman Sachs dans un rapport consacré à l’industrie de la musique, qui prédit des recettes à 80 milliards de dollars en 2030, plus 38 milliards liés aux concerts et autres lives.

Un triple mouvement dû à l’intelligence artificielle

Cela pourrait être beaucoup plus. Grâce à l’intelligence artificielle. Pour l’instant, on ne l’imagine bien souvent que dans la création de musique, à l’instar de la solution luxembourgeoise d’Aiva Technologies. Seuls quelques milliers de clients individuels ont eu accès à ce nouveau produit, pour ne pas risquer de faire tomber les serveurs luxembourgeois.

Le vainqueur 2017 du Pitch Your Startup avait créé l’événement en 2017 lors de la Fête nationale.

Mais un mois plus tard, une star de YouTube, Taryn Southern, publiait le premier morceau d’un album de neuf titres , entièrement composé grâce à l’intelligence artificielle.

L’autre polémique Huawei

Les exploits se poursuivent. Récemment, le chinois Huawei a confié à son intelligence artificielle le soin de terminer la symphonie inachevée... de Schubert.

L’histoire a quand même déclenché une polémique dans le petit monde des professionnels de la musique classique. Pour réussir cet exploit, l’intelligence artificielle a été nourrie des autres musiques du compositeur et des morceaux qu’il aimait et qui auraient pu l’inspirer. Problème, c’est un homme qui validait manuellement l’intégration de ces morceaux dans l’IA. 

Dernier épisode spectaculaire, en mars, Warner Music annonce avoir signé un premier contrat avec un algorithme. Celui de la start-up berlinoise Endel, qui devra publier 20 albums par an... de musique d’ambiance. Les cinq premiers albums ont vocation à faire dormir ou, au moins, à déstresser les auditeurs.

L’application demande l’accès aux données de santé de l’utilisateur, notamment son rythme cardiaque, pour adapter la musique automatiquement et instantanément. L’offre, de 5 euros pour un mois à 100 euros à vie, doit s’enrichir d’albums pour d’autres situations de la vie courante. Pourquoi ne pas adosser ces données de santé à des playlists chez des opérateurs de streaming, demandent déjà d’aucuns?

Aucune de ces initiatives ne constitue vraiment une nouveauté: il y a cinquante ans que Lejaren Hiller et Leonard Isaacson ont publié le premier morceau composé par ordinateur sur lequel ils travaillaient depuis 1955 à l’université de l’Illinois. L’Illiac Suite for String Quartet, que raconte très bien le site Musica Informatica .

Cibler l’utilisateur, action-clé

Plus que la création personnalisée, c’est la rétention personnalisée qui apporte des revenus supplémentaires au secteur, annonce aussi Goldman Sachs.

Pour que les utilisateurs de 18 à 34 ans, qui dépensent aux États-Unis 163 dollars de musique par an, continuent à investir dans les plates-formes, celles-ci doivent connaître et deviner leurs goûts et leurs envies.

Il y a cinq ans (déjà!) que Spotify a réussi son OPA sur The Nest, une start-up née dans la cuisine du MIT. Celle-ci s’était intéressée à la manière dont des consommateurs utilisaient les recommandations pour aller écouter de nouveaux titres ou de nouvelles playlists.

Logiquement, la tentation suivante est d’essayer de prédire ce qui va marcher. Ce à quoi s’est, par exemple, attachée l’Université d’Anvers.

À partir de tous les titres de 1985 à 2014, elle était capable de prédire les succès de 2015 à 65% dans le top 10, et même 70% pour six titres sur dix du top 10. Et plus une intelligence artificielle est nourrie de données, plus elle devient efficace.

À moins que les artistes, comme toujours, prennent le contre-pied. Rebelles un jour, rebelles toujours.