ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

La folle course à l’espace

Thomas Pesquet éclipse la guerre des satellites



Une grappe des satellites de Starlink. La constellation d’Elon Musk est lancée à coup de 60 satellites à chaque fois et son autorisation à descendre à 500 kilomètres énerve ses concurrents. Un choix totalement différent de celui de SES. (Photo: Starlink)

Une grappe des satellites de Starlink. La constellation d’Elon Musk est lancée à coup de 60 satellites à chaque fois et son autorisation à descendre à 500 kilomètres énerve ses concurrents. Un choix totalement différent de celui de SES. (Photo: Starlink)

Le nouveau commandant de la Station spatiale internationale, Thomas Pesquet, manie les réseaux sociaux comme personne dans l’espace. Pendant que le Français tweete et partage, la course à l’espace s’est accélérée la semaine dernière.

Il tweete. Il parle. Il partage. Il est partout, Thomas Pesquet, depuis qu’il est confiné à bord de la Station spatiale internationale. Le Français prend toute la lumière pendant que, sur Terre, la planète se déchire pour savoir qui gagnera la bataille de la «fibre de l’espace». Une guerre commerciale et idéologique à plusieurs entrées, selon qu’on la regarde comme la volonté de bousculer les acteurs qui amènent connectivité et télévision dans les ménages «aisés», comme l’envie d’amener de la connectivité à ceux qui en sont démunis ou comme celle de ne pas subir de guerre idéologique depuis les nuages.

Mercredi, entre le lancement vers l’ISS et la récupération des astronautes qui en venaient, SpaceX a mis sur orbite 60 nouveaux satellites de sa constellation, Starlink. Et l’État américain, décidément très bienveillant, a accordé à Elon Musk l’autorisation d’expédier les 2.814 prochains satellites à 570 kilomètres au lieu de 1.100 pour les premiers 1.584 satellites. La différence est double: moins de perdition de signal et une latence plus faible. Le signal arrive plus vite et dans de meilleures conditions. Le gourou de la conquête de Mars entend expédier plus de 12.000 satellites à basse orbite, ce qui lui permettra de ne pas avoir de problèmes de couverture.

La semaine dernière aussi, Eutelsat, qui a son quartier général au Kirchberg, a annoncé mettre 550 millions de dollars sur la table de OneWeb . En difficulté pour se réinventer, l’opérateur va y parvenir grâce à la constellation de 648 satellites sur laquelle Bharti Global et le gouvernement britannique ont mis le grappin. Un demi-milliard contre 24% des parts de cette flotte. 36 nouveaux satellites ont rejoint les 182 exemplaires déjà en orbite. A priori, la vente de connectivité commencera cette année, mais ne sera opérationnelle à 100% que d’ici 2023, et un an après ce cap, l’opérateur prévoit de générer un chiffre d’affaires d’un milliard de dollars.

SES prête pour l’été 2022

Au moment venu, bon courage à ceux qui vont établir les benchmarks de ces nouveaux pourvoyeurs de connectivité à ultra-haut débit: le débit comptera autant que la couverture et la latence – c’est-à-dire le temps mis par le signal pour effectuer le voyage entre l’émetteur et le téléspectateur ou le conducteur au volant de sa voiture connectée… Le tout sur fond de partenariat, par exemple avec Microsoft pour SES et avec Atos pour Eutelsat.

C’est exactement à cet endroit que les observateurs pourtant patentés oublient un autre opérateur luxembourgeois, SES, rien de moins que numéro un mondial, et dont la «petite» constellation O3b mPower pourra largement rivaliser avec les constellations à basse orbite de ses prestigieux concurrents. Les trois premiers satellites devraient être lancés au troisième trimestre de cette année, les trois suivants au premier trimestre 2022 pour un lancement commercial au troisième trimestre 2022.

Dans un communiqué, aussi expédié la semaine dernière, l’opérateur luxembourgeois confirme la construction de huit stations de base: à  Dubbo en Australie (exploitée par Pivotel)  et  Thermopyles en Grèce (exploitée par OTE) , Merredin et Perth en Australie; Phoenix aux États-Unis; au Chili; aux Émirats arabes unis et au Sénégal, qui s’ajoutent à la propre station terrestre satellite de SES à Hawaï. Quatre des huit sites seront  colocalisés et exploités avec les centres de données Azure de Microsoft . Ces stations terrestres satellites comprennent une nouvelle génération d’antennes en fibre de carbone de 5,5 mètres à installation rapide sans avoir recours à une photogrammétrie coûteuse et chronophage. En outre, ils utiliseront des amplificateurs de puissance à semi-conducteurs écoénergétiques et une faible charge électrique pour l’unité de commande d’antenne (ACU).

Amazon Kuiper boude le lanceur de Bezos

Car, outre SpaceX et OneWeb-Eutelsat, un autre acteur est énervé. Amazon Kuiper. Tellement en retard sur ses concurrents que la filiale d’Amazon a préféré United Launch Alliance pour lancer ses 3.236 satellites d’ici 2029, pour profiter des 85% de taux de réussite du lanceur.

Et tant qu’à essayer de réunir tous ces projets fous de constellations, citons aussi les 298 satellites que Telesat a commandés à Thales Alenia Space, à lancer d’ici 2023; le premier des quatre satellites Pléiades Neo 3 d’Airbus lancés par Vega, le lanceur d’Arianespace, la semaine dernière aussi; les 12.992 satellites de la constellation chinoise Guowang ou les 2.000 autres satellites du coréen Hanwha Systems, connu pour ses activités dans la défense et les communications, entre 2023 et 2025.

Ces milliers de satellites à basse orbite pourront-ils cohabiter? Pas sûr. Pour la deuxième fois, début avril, un satellite de Starlink a failli percuter un autre satellite, en l’occurrence de OneWeb, après avoir eu un problème similaire avec un satellite de l’ESA en 2010. Dans les deux cas, les équipes d’Elon Musk considèrent que leur système anticollision suffit à éviter les problèmes. Sauf, disent les uns et les autres, qu’en cas d’alerte donnée, comme ici, par le 18e escadron de contrôle spatial de la Force spatiale américaine, personne ne sait qui doit bouger…

«Il semble à première vue qu’Elon Musk soit le méchant qui pollue l’espace, mais je dois les féliciter, son équipe et lui, pour avoir développé cette idée de mégaconstellations», a déclaré Rolf Densing, directeur des opérations de l’ESA au Financial Times. «Ils ne sont pas aussi mauvais qu’il y paraît parfois.» Comme si les 26.000 débris de l’espace n’étaient pas déjà assez compliqués à gérer.