PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

CHRONIQUE DES CHEFS ÉCONOMISTES

Sans Sénat, peu de chances pour le programme de Joe Biden



Manuel Maleki, économiste États-Unis et matières premières chez Edmond de Rothschild. (Photo: Edmond de Rothschild)

Manuel Maleki, économiste États-Unis et matières premières chez Edmond de Rothschild. (Photo: Edmond de Rothschild)

Les Américains ont voté le 3 novembre pour élire leur nouveau président, mais pas seulement. En plus des élections présidentielles, les électeurs étaient appelés à renouveler les 435 élus à la Chambre des représentants (chambre basse du Congrès) et un tiers des sénateurs (soit 33 sièges).

Malgré l’épidémie de Covid-19 et les règles de distanciation sociale aux États-Unis, les premières estimations font état d’une participation record, à près de 62%, en hausse de plus de 6% par rapport à 2016. Il apparaît donc que les électeurs ont voté en masse pour soutenir leur candidat. On comptabilise plus de 150 millions d’électeurs sur une population d’environ 340 millions de personnes.

Joe Biden semble avoir remporté l’élection, mais Donald Trump conteste juridiquement le résultat

À l’heure actuelle, il apparaît que Joe Biden est le nouveau président des États-Unis. Toutefois, le Collège des grands électeurs qui votent pour élire officiellement le nouveau président ne se réunit que le 14 décembre. La prise de fonction du nouveau président se fera le 20 janvier 2021. Il faut noter que le président sortant, Donald Trump, a déposé des recours auprès de la justice pour contester le résultat de l’élection, et même si, pour l’instant, il n’a que 217 grands électeurs, loin de la barre des 270 qui offre la majorité absolue, il peut théoriquement encore être élu si un certain nombre de ses recours fonctionnent.

Pour le moment, les autorités de l’État de Géorgie, qui compte 16 grands électeurs, ont décidé un recomptage manuel, soit près de cinq millions de bulletins, car l’écart entre les deux candidats est considéré comme faible (14.101 voix en faveur de Joe Biden). Ceci n’est pas sans rappeler l’élection de 2000 entre Al Gore et G.W. Bush, où ce dernier avait remporté l’État de Floride, et ainsi la présidence, avec une avance de 534 voix. Cette situation a généré 55 jours d’incertitude quant à l’identité du vainqueur. Finalement, la Cour suprême des États-Unis avait pris une décision en faveur du candidat républicain.

Même si les démocrates semblent avoir conservé la Chambre des représentants avec 218 sièges (soit la majorité), contre 202 aux républicains, le Sénat leur échappe.
Manuel Maleki

Manuel Maleki,  économiste États-Unis et matières premières,  Edmond de Rothschild

Si, d’un point de vue économique, il ne semble pas que cette période d’incertitude ait eu un quelconque impact sur l’activité économique, avec une croissance trimestrielle annualisée de 2,4% en ligne avec les trimestres précédents, elle avait par contre engendré du stress chez les investisseurs. Sur la période, le taux de 10 ans américain avait perdu jusqu’à 55 points de base, et le S&P avait perdu jusqu’à 8%. Pour le moment, même si ce scénario de forte incertitude quant à l’identité du prochain président semble peu probable, il est théoriquement encore possible. Il est très probable qu’un tel scénario serait mal accueilli par les investisseurs, surtout que l’économie américaine connaît actuellement une des pires crises de son histoire, avec une croissance annuelle qui devrait reculer d’environ 3,5% en 2020, contre 2,5% en 2009 au plus fort de la crise financière.

La victoire de Joe Biden n’implique pas automatiquement qu’il pourra mettre en place son programme

Même si Joe Biden remporte l’élection présidentielle, cela n’implique pas qu’il pourra mettre en place la totalité de son programme économique. Rappelons que ce dernier s’appuie sur trois piliers principaux: une hausse des dépenses publiques et des investissements dans la transition énergétique, un soutien accru aux classes moyennes, et une augmentation des impôts pour les ménages les plus aisés et les grandes entreprises. Ce programme devrait engendrer entre 6.000 et 7.000Md$ de dépenses sur 10 ans, contre 3.000 à 4.000Md$ de recettes.

Toutefois, la mise en application de son programme est conditionnée au contrôle du Congrès: sans un contrôle du Congrès, et plus particulièrement du Sénat, il serait très peu probable que Joe Biden puisse honorer toutes ses promesses de campagne.

Or, pour le moment, même si les démocrates semblent avoir conservé la Chambre des représentants, avec 218 sièges (soit la majorité) contre 202 aux républicains, le Sénat leur échappe. Or, ce dernier possède des pouvoirs élargis par rapport à la Chambre basse, en particulier à propos des nominations faites par le président et sur sa capacité à bloquer le processus législatif.

Ce n’est que le 5 janvier prochain que l’on connaîtra la couleur du Sénat.
Manuel Maleki

Manuel Maleki,  économiste États-Unis et matières premières,  Edmond de Rothschild

Ce n’est que le 5 janvier prochain que l’on connaîtra la couleur du Sénat. En effet, pour le moment, les républicains ont acquis 50 sièges, contre 48 aux démocrates. Il reste deux sièges à pourvoir dans l’État de Géorgie, qui seront attribués lors d’un second tour, le 5 janvier. Pour le moment, il semble que les républicains soient favoris dans cet État, mais les candidats démocrates pourraient profiter de l’effet d’entraînement de la victoire de Joe Biden.

Ces élections sont cruciales, car le Sénat doit ratifier toutes les lois pour que ces dernières puissent entrer en application. Dès lors, un Sénat républicain pourrait empêcher la mise en place de la politique du président démocrate, en particulier sur la question des hausses d’impôts que ce dernier veut faire remonter de 21% à 28% pour les entreprises. Du côté des dépenses, il est probable qu’il bloquerait le volet social du programme (hausse des bourses pour les étudiants, abaissement de l’âge permettant de profiter de la couverture médicale…). La question des infrastructures pourrait être moins problématique. Toutefois, il est très peu probable que les républicains acceptent le volet portant sur le financement des énergies «renouvelables».

Là où le Sénat pourrait s’accorder, c’est sur la mise en place d’un nouveau plan de soutien à l’économie pour faire face à l’épidémie de Covid-19. Pour le moment, le soutien budgétaire atteint près de 3.000 milliards de dollars, soit près de 13% du PIB. Avant les élections, les deux partis négociaient un nouveau plan. Les démocrates voulaient un montant de 2.200Md$, tandis que les républicains proposaient 1.800Md$. Devant l’urgence et l’ampleur du choc économique, les deux camps pourraient trouver assez rapidement un accord pour soutenir encore plus fortement l’économie américaine.

Il est peu probable que la majorité actuelle puisse faire voter des lois importantes, car la minorité sénatoriale possède de nombreux moyens d’obstruction connus sous le nom de ‘flibuste’.
Manuel Maleki

Manuel Maleki,  économiste États-Unis et matières premières,  Edmond de Rothschild

En plus de la question cruciale des finances publiques, le Sénat doit donner son accord quant aux nominations faites par le président.

En particulier, il donne son accord aux nominations faites par le président des États-Unis pour les postes de:

- membres du cabinet présidentiel, les secrétaires à la tête des départements fédéraux.

- juges fédéraux, notamment ceux de la Cour suprême des États-Unis. Notons qu’en 2010 seulement un tiers des nominations de juges fédéraux proposées par Barack Obama avaient été validées, tandis que, sous l’ère Reagan, ce taux s’élevait à 90%.

- ambassadeurs et certains hauts fonctionnaires fédéraux.

En 2013, le président des États-Unis avait la possibilité de nommer plus de 70.000 fonctionnaires fédéraux. Bien que la plupart des nominations se fassent de manière routinière, certaines deviennent de véritables enjeux politiques.

Toutefois, jusqu’à la rentrée parlementaire du 4 janvier, le Congrès se trouve dans la situation de «lame duck», qui correspond à la période de transition entre l’élection et la rentrée parlementaire. Il est peu probable que la majorité actuelle puisse faire voter des lois importantes, car la minorité sénatoriale possède de nombreux moyens d’obstruction connus sous le nom de «flibuste», comme, par exemple, entamer des discours sans fin puisqu’il est interdit d’interrompre un sénateur qui parle. À noter que cette méthode a été largement utilisée sous la présidence Obama.

En conclusion, un Sénat républicain pourrait signifier une situation de blocage au moins jusqu’aux élections de «mid-term», qui auront lieu dans deux ans et qui offriraient une chance aux démocrates d’emporter le Sénat. Dans le cas d’un Congrès démocrate, Joe Biden pourrait mettre en place sa politique économique qui, d’un côté, pourrait peser sur les entreprises à cause des hausses d’impôts, mais qui, d’un autre côté, pourrait être profitable par une accélération de la croissance grâce à un accroissement des dépenses publiques. Dès lors, il faudra attendre le 5 janvier 2021 pour avoir une idée claire de ce que sera la politique économique américaine sous une présidence Biden.