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Vue des marchés

Quel avenir pour le pétrole?



L’actuelle reprise de la demande de pétrole va à contre-courant de la transition vers des énergies propres. (Photo: Shutterstock)

L’actuelle reprise de la demande de pétrole va à contre-courant de la transition vers des énergies propres. (Photo: Shutterstock)

Selon les dernières données de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la demande de pétrole devrait dépasser son niveau d’avant-covid d’ici la fin de l’année. L’AIE s’alarme des effets de cette demande sur le réchauffement climatique et sur les investissements dans le secteur.

Après un déclin record de 8,6 millions de barils par jour (Mb/j) en 2020, la demande mondiale en pétrole devrait rebondir de 5,4Mb/j cette année, puis de 3,1Mb/j l’an prochain, pour s’établir à 99,5Mb/j en moyenne. Elle devrait être de 100,6Mb/j au quatrième trimestre 2022, estime l’AIE dans un rapport contenant ses premières prévisions détaillées pour l’an prochain. Pour mémoire, le pic de la demande mondiale avait été atteint fin 2019, juste avant le déclenchement de la crise, à 100,5Mb/j. «Répondre à la croissance attendue de la demande ne devrait pas représenter un problème», estime l’AIE, en considérant les capacités de production supplémentaires disponibles.

L’actuel rallye pétrolier devrait se poursuivre sous l’impulsion de plusieurs facteurs: une hausse de la demande soutenue par la reprise de l’économie, la reprise du trafic aérien, la «driving season» aux États-Unis (les Américains reprennent plus facilement le volant avec l’arrivée des beaux jours), l’orthodoxie de l’Opep et ses alliés, dont la Russie, en matière de production – comprendre: une augmentation prudente et progressive de la production – et la tendance baissière du dollar.

Beaucoup d’analystes estiment que les matières premières – et donc le pétrole – sont devant un nouveau «super cycle». Lors du dernier, entre 2003 et 2008, les prix réels de l’énergie et des métaux avaient plus que doublé, atteignant des records historiques. 

Ce qui inquiète l’Agence, c’est la trajectoire vers la neutralité carbone et la limitation du réchauffement climatique. «La demande pétrolière devrait continuer à augmenter, soulignant les énormes efforts nécessaires pour atteindre les ambitions affichées», insiste-t-elle. En mai dernier, dans un rapport, l’AIE préconisait notamment d’oublier dès maintenant tout projet d’exploration pétrolière ou gazière et de ne plus vendre de voitures thermiques neuves au-delà de 2035.

Vers une réduction du capital alloué

Soit un changement fondamental pour les entreprises pétrolières et gazières. «Est-il encore intéressant d’investir dans ce secteur?», s’interroge Randeep Somel, gérant du fonds M&G (Lux) Climate Solutions Fund chez M&G Investments.

«La feuille de route ‘zéro émission nette’ récemment publiée par l’AIE appelle à une action immédiate pour tenter de décarboner le secteur d’ici à 2050. Elle préconise une accélération radicale des ambitions et une mobilisation sans faille de la part des gouvernements, en particulier au cours des dix prochaines années, qu’elle considère comme cruciales. Si l’AIE considère l’électrification comme le moyen majeur d’atteindre cet objectif, principalement par le biais de la production d’énergie renouvelable, elle reconnaît néanmoins que cela ne suffira pas. Elle préconise de la compléter par d’autres sources d’énergie et technologies telles que la capture du carbone, la bioénergie et l’hydrogène.»

Une telle évolution impliquera un changement radical pour les compagnies pétrolières et gazières, estime le gestionnaire, pour qui les investisseurs encore tentés par le secteur doivent se positionner en fonction de l’horizon temporel.

«Il est évident qu’à plus long terme, il faudra passer du pétrole et du gaz à des sources d’énergie renouvelable. Certaines grandes compagnies pétrolières ont déjà entamé ce processus, notamment les compagnies européennes telles que Total, BP et Shell, qui construisent activement des projets d’énergie renouvelable et qui participent à des appels d’offres. Les activités émettrices de carbone resteront dans la ligne de mire des régulateurs à l’avenir et risquent de faire l’objet de restrictions et/ou de pénalités sur leurs activités, comme une taxation plus élevée. Le risque associé à ces investissements s’en trouvera donc accru. La prise de conscience des investisseurs quant aux émissions carbone de leurs portefeuilles (alignement sur Paris) va de plus en plus réduire la réserve de capital disponible pour ces activités et, au final, le volume de capital global alloué à ce secteur.»

Aider à la transition vers les énergies propres

À court terme, les investisseurs auront des opportunités à saisir. Comme le gaz naturel qui «continuera à jouer un rôle essentiel en tant que combustible de transition, à mesure que se développe l’infrastructure relative aux énergies renouvelables et que nous nous détournons du charbon et du pétrole et des formes d’énergie beaucoup plus polluantes.

À long terme, la feuille de route de l’AIE aura également des répercussions en termes d’actionnariat actif et/ou d’allocation d’actifs. Pour Randeep Somel, alors qu’il devient toujours plus compliqué de lever de l’argent à investir dans les énergies fossiles, l’engagement auprès des compagnies pétrolières et gazières est, et restera, essentiel.

«Pour assurer l’avenir de ces entreprises, il est nécessaire que les investisseurs s’impliquent activement afin de contribuer au recyclage des capitaux et des investissements dans les énergies propres et que ces entreprises définissent clairement leur stratégie de décarbonation d’ici 2050. Environ un tiers des émissions mondiales actuelles proviennent d’activités qu’il n’est peut-être pas possible d’électrifier (comme la fabrication d’acier et de ciment et l’industrie aéronautique). Les grandes compagnies pétrolières ont là une occasion unique de s’intéresser à des technologies énergétiques nouvelles et plus écologiques, comme l’hydrogène vert. Par ailleurs, dans les régions où la production d’hydrocarbures reste encore nécessaire, un écosystème de capture et de stockage du carbone devra être mis en place pour atteindre les objectifs de neutralité carbone. De récents cas très médiatisés ont démontré que les entreprises qui ne manifestent pas d’urgence en la matière voient ces décisions échapper à leur contrôle. Les compagnies pétrolières qui s’en tiennent principalement à un avenir fondé sur les hydrocarbures ou qui ne font pas preuve d’une urgence suffisante dans leurs actions auront des défis majeurs à relever.»