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Fonds d’investissement

Le private equity dans l’expectative



Au Grand-Duché, la LPEA s’attend à des corrections de valorisation comprises entre 15 et 20% sur les portefeuilles existants. (Illustration: Shutterstock)

Au Grand-Duché, la LPEA s’attend à des corrections de valorisation comprises entre 15 et 20% sur les portefeuilles existants. (Illustration: Shutterstock)

Les fonds de private equity souffrent de l’arrêt des transactions et des difficultés que connaissent les sociétés sur lesquelles ils ont misé. Mais le secteur ne manque pas d’atouts pour rebondir: entre autres, un épais matelas de cash prêt à être investi dès que l’économie redémarrera.

Le temps est suspendu pour le secteur du private equity. Deals et levées de fonds ont été mis sur pause, et les fonds retiennent leur souffle en attendant de connaître, fin juin, les résultats des sociétés dans lesquelles ils ont investi. Les fonds de private equity (ou capital-investissement) investissent, en moyenne, dans des entreprises pendant une durée d’environ sept ans. Et par un effet de ricochet, si les sociétés qu’ils ont choisies souffrent, ils en pâtissent aussi. Avec une économie à l’arrêt à cause de la pandémie de coronavirus, ce sont doncles transactions, mais aussi les rendements, qui se retrouvent perturbées. Reste à sa­voir dans quelles proportions et pour combien de temps...

Selon une étude du cabinet spécialisé Preqin, «les fonds de la cuvée 2012-2017 devraient voir leurs rendements déprimés par la pandémie. Au global, ils dé­tiennent 77% du capital non réalisé investi dans le capital-inves­tissement, ce qui suggère que l’effet pourrait être important.» Les fonds de capital-investissement qui ont six ou sept ans d’existence et qui sont totalement investis sont logiquement plus exposés qu’un fonds créé il y a un an et qui n’a pas encore investi tous ses deniers. Mais les impacts sur le rendement dé­pendent aussi de la composition du portefeuille.

Au Grand-Duché, la LPEA s’attend à des corrections de valorisation comprises entre 15 et 20% sur les portefeuilles existants. Quant aux jeunes pousses qui comptaient faire appel à des fonds de capital-risque (ou venture capital, VC) pour les aider dans leur développement, la situation reste complexe… La crise pousse en effet les VC à la prudence, en particulier vis-à-vis des start-up pour lesquelles ils avaient déjà des doutes pour ce qui est de la visibilité du business à long terme.

Identification des impacts

Dans ce contexte, les investisseurs cherchent à prendre la mesure la plus précise de la situation, en analysant les conséquences de la crise, afin d’optimiser la performance de leurs investissements. «Il est vital qu’ils aient l’image la plus claire possible des flux de trésorerie futurs et de leur impact sur la stratégie d’investissement globale», estime Preqin. L’exposition aux risques économiques potentiels, les possibilités de restructuration des coûts, de priorisation des investissements et d’optimisation des flux de trésorerie doivent être passées au crible. Les fonds pourront ainsi décider si (et combien) ils doivent remettre au pot, dans le cas d’appels de fonds de leurs sociétés en portefeuille, et quelles sont celles qu’ils doivent aider en priorité.

Les fonds de VC suivent aussi de très près les jeunes chefs d’entreprise et les conseillent, le cas échéant. «Certains fondateurs ou managements de start-up prennent bien la mesure du contexte. Mais d’autres en anticipent moins bien les impacts, et ne comprennent pas qu’ils ne peuvent pas attendre la même valorisation de leur entreprise qu’avant la crise. Il y a donc beaucoup d’éducation et d’accompagnement à faire», explique Pascal Bouvier, managing partner de MiddleGame Ventures. Il poursuit: «Lorsque l’on est investi dans une start-up, il est nécessaire d’avoir un suivi régulier avec elle, pour s’assurer qu’elle intègre les nouvelles problématiques dans ses décisions opérationnelles. Nous les aidons le plus possible, avec un arsenal de questions, d’exemples et de recommandations d’actions et de prises de décision.»

Opportunités à saisir

Le contexte actuel peut aussi constituer une opportunité pour les fonds qui ne sont pas encore totalement investis. «Le fait que les general partners (GPs) n’aient pas mis à profit leur capital engagé – parce que les affaires étaient trop rares ou trop chères – devient leur avantage concurrentiel. Les liquidités disponibles en temps de crise ont leurs avantages et constituent un indicateur raisonnable de rendements intéressants», souligne le CFA Institute, dans une analyse parue fin mars.

Preqin fait le même constat concernant les fonds qui n’ont pas déployé tous leurs capitaux: «Avant la crise, les prévisions laissaient entendre que les fonds du millésime 2018/2019 auraient du mal à obtenir des rendements satisfaisants pour les investisseurs, car ils étaient confrontés à des prix d’actifs records et à une concurrence féroce. Mais dans le contexte actuel, ces véhicules seront idéalement placés pour acquérir des sociétés situées au bas de la courbe des prix, une fois que les marchés se seront stabilisés.»

Les fonds de capital-risque sont dans la même situation: «Si le fonds arrive en fin de cycle, son rendement peut être obéré, s’il clôture», constate Pascal Bouvier, le sien ayant réalisé un premier tour de table fin novembre 2019. MiddleGame Ventures a encore 12 à 15 mois avant la clôture de son fonds, qui disposera ensuite d’un horizon d’investissement de 10 ans. «Par contre, le private equity dispose d’un peu plus de liquidités et de marge de manœuvre que le capital-risque», reconnaît-il.

Selon les dernières estimations de McKinsey, le private equity dispose de 1.400 milliards de dollars en «poudre sèche», qui attendent d’être investis. «Il existe au­jourd’hui un gisement de liquidités très important dans les bilans des fonds. Cet argent sera forcément réinvesti, car le cash ne rapporte rien», analyse un observateur averti du marché. Le cabinet d’avocats Loyens & Loeff prévoit même que, vu le niveau record de «poudre sèche», le nombre de transactions atteindra à nouveau les niveaux de la phase pré-coronavirus.

Et les «bonnes affaires» ne manqueront pas: «Le secteur du private equity n’est peut-être pas à l’abri de la crise actuelle, mais comme la plupart font des paris à long terme, la récession imminente offre aux gestionnaires de fonds une opportunité record d’acheter à bas prix après le plus long marché haussier de l’histoire financière récente», constate Preqin.

Leçons à tirer

L’industrie commence à tirer des premiers enseignements de la crise. À l’avenir, les transactions «à distance», sans discussions de visu au préalable avec les entreprises ciblées, devraient augmenter. Tout comme le recours aux outils de certification à distance.

Les due diligences (ensemble des vérifications que réalise un investisseur en vue d’une transaction) devraient également évoluer, à l’aune de cette crise. «Personne n’a vu venir cette pandémie, mais cela souligne l’importance de modéliser une série de scénarios dans le cadre de la due diligence et de se préparer au pire. Un bon exemple mis en évidence par la crise actuelle est l’importance d’évaluer la résilience d’une cible face à l’affaiblissement de sa chaîne d’ap­pro­visionnement. La capacité à modéliser un effondrement temporaire ou à long terme des marchés mondiaux sera un élément essentiel pour déterminer la capacité d’une entreprise à gagner», analyse le cabinet Bain & Company, dans une étude sur l’impact du Covid-19 sur le private equity datant du 9 avril.

Enfin, dans le domaine du capital-risque, la crise met en relief les points faibles des start-up: «Cette crise révèle certaines situations malsaines, comme des valorisations excessives de sociétés, des résultats qui ne sont pas en adéquation avec les valorisations, ou encore des équipes qui ne s’avèrent pas forcément aussi bonnes que ce que les investisseurs pouvaient penser», conclut Pascal Bouvier.