PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Un CEO face à la crise

«L’essentiel est de protéger au maximum les entreprises»



Keith O’Donnell est un grand collectionneur de crayons. Depuis le confinement, il les taille à la maison. (Photo: Edouard Olszewski/Archives Paperjam)

Keith O’Donnell est un grand collectionneur de crayons. Depuis le confinement, il les taille à la maison. (Photo: Edouard Olszewski/Archives Paperjam)

Managing partner d’Atoz, Keith O’Donnell porte un regard affûté sur l’activité globale de la place financière et sur l’activité économique de manière générale. Dans le contexte de la crise du Covid-19, il approuve les mesures gouvernementales de report des obligations fiscales. La meilleure chose à faire actuellement.

Comment vous êtes-vous organisé chez Atoz pour assurer le travail?

Keith O’Donnell . – «Nous sommes quasiment tous en télétravail depuis deux semaines. Nos activités peuvent en grande partie être assurées à distance. Il s’agissait surtout d’une question de logistique et d’IT. En 24 heures, 150 personnes ont pu être installées à domicile. Mais nous restons en contact au niveau des équipes par vidéoconférence. C’est important.

Même s’il est agréable d’éviter les trajets vers le bureau, le contact humain vient vite à nous manquer. Nous essayons donc d’assurer le maintien de la communication. Nous fonctionnons de la même manière avec nos clients. Nous les connaissons assez bien, pour la plupart ils se situent à l’étranger, beaucoup de contacts et d’échanges se faisaient déjà par conférence téléphonique ou par e-mail.

Vous avez donc su vous adapter facilement?

«Les conséquences étant imprévisibles à moyen terme, il faut rester flexible avant tout. Nous avons la chance d’être une entreprise suffisamment grande pour gérer les problématiques qui se posent et, en même temps, assez petite pour pouvoir se montrer flexible. Au niveau de l’emploi, nous respectons bien entendu les engagements qui ont été signés, mais nous ne procéderons probablement pas à de nouveaux recrutements à court terme. Il faut se montrer prudent. Je pense que beaucoup d’entreprises au Luxembourg réagiront comme nous.

Tout le monde parvient visiblement à travailler, les activités sont très largement dématérialisées. Mais il ne faut pas se leurrer, l’économie a subi un sacré choc.
Keith O’ Donnell

Keith O’ Donnell,  managing partner d’Atoz

De ce que vous voyez, peut-on dire que l’activité de la place financière se poursuit normalement?

«Tout le monde parvient visiblement à travailler, les activités sont très largement dématérialisées. Mais il ne faut pas se leurrer, l’économie a subi un sacré choc. Et au Luxembourg, l’industrie financière dépend en grande partie de rémunérations basées sur la valeur des actifs, que ce soit au niveau des fonds d’investissement ou de la banque privée. Après une chute des marchés de 20% à 30%, les effets sont donc évidents. La Place fonctionne donc, mais certainement pas de manière normale et avec une visibilité très réduite à court et moyen terme.

C’est la chute des marchés boursiers qui a causé les plus gros dégâts?

«La chute des bourses est la manifestation la plus visible et celle qui a l’impact le plus immédiat au Luxembourg. Mais c’est seulement le symptôme de quelque chose de plus profond qui est en train de se passer. Nous subissons un gros choc économique global, qui est venu de Chine et s’est répandu au reste du monde. De nombreuses industries se sont arrêtées pour des soucis de logistique et le chômage monte en flèche dans certains pays…

Quelles pourraient être les conséquences à plus long terme pour le secteur financier?

«C’est très difficile à dire actuellement. Ce qui est clair, c’est que le secteur financier est au service d’autres pans d’activité. Sa bonne santé dépend donc de celle des autres secteurs de l’économie. Or, actuellement, il n’est pas encore possible de définir quel type de crise nous subissons. Certains parlent d’un choc en ‘V’, avec une remontée rapide de l’activité. Mais on pourrait subir des changements à plus long terme, étant donné les questions fondamentales qui sont posées sur la globalisation notamment. Une fois l’impact sur l’économie générale connu, on y verra plus clair quant aux conséquences pour le secteur financier.

Comment analysez-vous les mesures prises au niveau local pour contrer cette crise?

«Le gouvernement a agi vite et bien. Ce n’était pas aussi évident de sortir des mesures pareilles aussi rapidement. C’est la force du modèle luxembourgeois, les gens ont réussi à se parler rapidement en mettant de côté leurs positions historiques et politiques pour avancer. Sur le plan économique, l’essentiel était de protéger au maximum les entreprises, surtout les plus fragiles, notamment celles qui ont reçu l’ordre de fermer.

Le gouvernement a su très vite leur apporter un maximum de support. Pour la suite, les différents programmes de financement et de garanties sont positifs et courageux. Ils représentent une partie importante du PIB, mais c’est la bonne démarche. Cela donne confiance et permet aux entreprises de continuer.

Le point de départ est de ne pas devoir sortir de cash actuellement. Les aides à moyen et long terme par rapport aux entreprises devront être à géométrie variable.
Keith O’ Donnell

Keith O’ Donnell,  managing partner d’Atoz

Au niveau des aides en matière fiscale, on parle actuellement surtout de reports. Ce sera suffisant ou cela ne fait que retarder le problème?

«Les programmes de report d’imposition plutôt que d’exemption sont assez judicieux. Lorsqu’on entre dans une crise comme celle-ci, à court terme, la chose importante à protéger est la trésorerie. Le point de départ est de ne pas devoir sortir de cash actuellement. Les aides à moyen et long terme par rapport aux entreprises devront être à géométrie variable.

Quelles mesures fiscales pourraient encore être décidées pour aider les entreprises?

«On pourrait imaginer des réductions passagères dans le taux de certains impôts, mais pour 2020, on peut imaginer que beaucoup d’entreprises feront très peu de bénéfices ou seront en perte et n’auront donc pas d’impôts à payer. La meilleure solution reste donc de ne pas exiger d’avances à des entreprises qui ne devraient rien payer au final.

Par la suite, ce sont surtout des aides directes ou des subventions qui auront le plus d’impact. Ce qui pourrait aussi les aider, c’est d’accepter une certaine flexibilité au niveau de la remise de déclarations de documents. Au niveau de la place financière, on pourrait imaginer cela pour le reporting de DAC 6, qui doit intervenir pour la première fois le 31 août. C’est un gros effort qui n’apportera pas d’impôts à court terme ni au Luxembourg ni au niveau européen. On doit permettre aux entreprises de concentrer leurs efforts sur des choses essentielles.»