PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Tanguy van de Werve (Efama)

«Nous venons de vivre un stress test grandeur nature»



Tanguy van de Werve: «Le secteur de la gestion de fonds, dans son ensemble, est gagnant dans la stricte mesure où il a fait preuve jusqu’à présent de sa capacité à gérer un nombre très élevé de rachats.» (Photo: Efama)

Tanguy van de Werve: «Le secteur de la gestion de fonds, dans son ensemble, est gagnant dans la stricte mesure où il a fait preuve jusqu’à présent de sa capacité à gérer un nombre très élevé de rachats.» (Photo: Efama)

Pour Tanguy van de Werve, secrétaire général de l’European Fund and Asset Management Association (Efama), le secteur des fonds d’investissement vient de vivre un moment particulièrement délicat, et a su limiter les dégâts. Mais attention à ne pas crier victoire trop vite. Tout danger n’est pas écarté, et des réformes devront être envisagées pour préserver l’attrait et la rentabilité du secteur.

Après un peu plus de deux mois de crise sanitaire, quel bilan tirez-vous de cette période pour le secteur des fonds d’investissement en Europe?

Tanguy van de Werve. – «Notre industrie est parvenue à retomber sur ses pattes très rapidement et à faire face à cette crise et à ce qu’elle a engendré comme complexité logistique et opérationnelle. Évidemment, si l’on regarde les chiffres du mois de mars, on observe un nombre très important de rachats.

Mais malgré des chiffres très élevés, la situation est toujours restée sous contrôle. Sur les 34.000 fonds Ucits présents en Europe, on ne dénombre, selon les estimations récentes de Fitch, qu’environ 80 fonds qui ont fait l’objet d’une suspension, c’est-à-dire qui ont bloqué temporairement les demandes de rachat afin de préserver l’égalité des porteurs. C’est excessivement peu.

On note par ailleurs que de nombreux managers ont utilisé les outils de gestion de la liquidité à leur disposition, comme le swing pricing – l’ajustement (à la hausse ou à la baisse) de la valeur liquidative d’un fonds en fonction des mouvements de passif – et le gating, qui permet d’étaler temporairement les demandes de rachat sur plusieurs valeurs liquidatives dès lors qu’elles excèdent un certain niveau préalablement déterminé.

La période n’a donc pas été trop catastrophique?

«Non. Le bilan est, à ce jour, largement positif au niveau de la gestion du risque de liquidité. Nous venons de vivre un stress test grandeur nature qui a démontré toute l’utilité de ces outils, qui sont une revendication historique de l’Efama. Depuis plusieurs années, nous nous battons en effet pour qu’ils soient disponibles dans l’ensemble des juridictions de l’Union européenne, ce qui n’est toujours pas le cas.

On doit noter une très bonne coopération entre les asset managers et les autorités de marché. Le dialogue a bien fonctionné, et les autorités ont fait preuve de compréhension et de pragmatisme.
Tanguy van de Werve

Tanguy van de Werve,   secrétaire général de l’Efama

Dans certains pays qui ne les ont pas encore adoptés, on assiste toutefois, ces derniers mois, à une accélération du processus législatif pour intégrer les différents outils de gestion de la liquidité dans l’arsenal réglementaire. C’est très encourageant. Un autre point positif est que l’utilisation de ces outils par les asset managers a été bien perçue par les marchés et les superviseurs. Tous ont bien compris que les mesures prises le sont toujours dans l’intérêt des investisseurs.

Enfin, on doit noter une très bonne coopération entre les asset managers et les autorités de marché. Le dialogue a bien fonctionné, et les autorités ont fait preuve de compréhension et de pragmatisme, notamment en accordant davantage de flexibilité aux asset managers.

Quels ont été les plus gros problèmes rencontrés par les acteurs du secteur?

«Un grand problème a été celui de l’évaluation de certains actifs financiers au plus fort de la crise, ce qui rendait impossible un juste calcul de la valeur nette d’inventaire. Cela s’est notamment vu dans certains fonds investissant dans des obligations à haut rendement ou encore dans des fonds immobiliers, ce qui a pu engendrer leur suspension temporaire.

Mais, globalement, jusqu’à présent, l’industrie s’est très bien comportée. Nous n’avons pas rencontré de problème majeur. Les marchés financiers se sont très vite redressés après la dégringolade de début mars.

Les acteurs du secteur des fonds se montrent-ils rassurés?

«Ils sont rassurés par la capacité qu’ils ont eue, jusqu’à présent, à faire face aux demandes de rachat. Cela prouve que les procédures de risk management fonctionnent correctement. Par rapport au marché, le rebond observé depuis la fin du mois de mars est aussi à nuancer. Il prend des proportions différentes selon les indices.

Le S&P 500, qui intègre de nombreuses actions technologiques et pharmaceutiques, est remonté nettement plus que le CAC 40 à Paris ou le Bel 20 à Bruxelles, par exemple. Aujourd’hui, les asset managers craignent avant tout les conséquences de la crise sanitaire sur l’économie. On s’attend à une hausse du chômage, une augmentation des défauts, un recul des investissements et une diminution des rentrées fiscales pour les États. L’environnement n’est pas porteur.

On sait aussi qu’un jour, les États vont devoir lever de nouvelles taxes pour compenser les aides apportées aujourd’hui aux secteurs en difficulté.
Tanguy van de Werve

Tanguy van de Werve,   secrétaire général de l’Efama

À cela, il faut aussi ajouter une diminution des dividendes versés par de très nombreuses entreprises, ce qui impacte les fonds visant à générer des revenus de manière régulière. On sait aussi qu’un jour, les États vont devoir lever de nouvelles taxes pour compenser les aides apportées aujourd’hui aux secteurs en difficulté. La crainte du secteur est que ces nouvelles taxes visent les revenus du capital, alors que les revenus du travail sont déjà fortement taxés dans de nombreux pays. Ce ne serait évidemment pas bon pour les investisseurs ni pour le projet européen d’union des marchés de capitaux.

Cette crise poussera-t-elle le secteur à se réformer?

«La crise a effectivement mis en avant de nouvelles manières de travailler. Mais c’est le cas pour de nombreux secteurs. Plus spécifiquement, notre industrie risque surtout de devoir revoir la gestion de ses coûts. La rémunération de l’asset manager représente souvent un pourcentage de la valeur des actifs sous gestion.

Or, suite à la chute des marchés et aux nombreux rachats, la valeur de ces actifs a fortement diminué. Cette situation aura un impact sur les bénéfices du secteur et imposera de réduire encore davantage les coûts. On peut s’attendre à ce que le processus de consolidation de l’industrie, déjà entamé avant la crise, se poursuive, en quête d’économies d’échelle.

Certains asset managers pourraient aussi vouloir externaliser certaines fonctions, rationaliser leur gamme de fonds, ou encore revoir leurs modèles de distribution. Les asset managers en profiteront également pour affiner leur processus d’analyse et de gestion des risques, à la lumière des enseignements tirés de cette crise. Il faut aussi garder à l’esprit qu’un nombre conséquent d’asset managers dépend de groupes bancaires ou d’assurances.

Nous constatons en outre que les thématiques ESG rencontrent un succès grandissant. La gamme de ces fonds ne cesse de croître, tout comme le montant des actifs ESG sous gestion.
Tanguy van de Werve

Tanguy van de Werve,   secrétaire général de l’Efama

Leur futur pourrait donc dépendre du devenir de leur maison mère. Imaginons que la crise économique ait un impact négatif sur les banques suite à une hausse importante des défauts de paiement: cela pourrait engendrer une consolidation dans le secteur bancaire, avec d’éventuels impacts indirects pour les filiales d’asset management. Certains secteurs sortent-ils gagnants de cette crise?

«Le secteur de la gestion de fonds, dans son ensemble, est gagnant dans la stricte mesure où il a fait preuve jusqu’à présent de sa capacité à gérer un nombre très élevé de rachats. Mais c’est sans doute là l’un des rares aspects positifs pour notre secteur. Un des secteurs gagnants, selon moi, est celui des infrastructures de marché, notamment les bourses, qui ont joué leur rôle.

Un autre est constitué des superviseurs, qui ont agi de façon prompte et décisive en bonne collaboration avec les entités supervisées, ce qui n’avait pas néces­sairement été toujours le cas lors de la crise de 2008. Au niveau des produits, ce sont les fonds ESG qui semblent tirer leur épingle du jeu. Selon les chiffres qui sortent peu à peu, leur performance récente a été globalement meilleure que celle des autres fonds.

Nous constatons en outre que les thématiques ESG rencontrent un succès grandissant. La gamme de ces fonds ne cesse de croître, tout comme le montant des actifs ESG sous gestion. Enfin, il faudra voir si les gestionnaires qui pratiquent la gestion active auront su profiter de la volatilité accrue pour battre le marché. La hausse presque ininterrompue des marchés ces 10 dernières années ne leur a pas toujours été favorable à cet égard.

Ressentez-vous un changement de comportement des investisseurs depuis cette crise?

«Outre l’intérêt croissant pour les problématiques ESG, je pense que cette crise leur aura permis de mieux comprendre le rôle de l’asset manager. Lorsque le marché est haussier, les investisseurs s’attendent à ce que le gestionnaire fasse encore mieux que le marché. Mais un asset manager est avant tout un gestionnaire de risques-risques de crédit, de marché et de liquidité, notamment. Une crise telle que celle-ci permet de mettre en avant le rôle de l’asset manager comme gestionnaire de risques.

Il faudra aussi faire le bilan de ce que l’on a appris et voir ce que l’on peut améliorer, en termes d’analyse et de gestion des risques.
Tanguy van de Werve

Tanguy van de Werve,   secrétaire général de l’Efama

Par ailleurs, il y a lieu de distinguer les investisseurs institutionnels des investisseurs particuliers. Cette crise – la seconde crise majeure en moins de 12 ans – n’est pas de nature à rassurer les investisseurs particuliers et à les encourager à investir dans les marchés financiers. Et ce, alors même que le problème des retraites en Europe devrait les inciter à le faire.

Après la crise, quelles seront les premières priorités du secteur?

«Une priorité sera de voir comment notre industrie peut jouer un rôle dans la reprise économique en lançant des véhicules d’investissement permettant d’acheminer le capital vers des activités essentielles pour la reprise du pays ou de l’Union européenne. L’industrie de l’asset management a un rôle important à jouer à cet égard, ainsi que dans le financement de la transition énergétique, d’ailleurs. Certains asset managers ne manqueront pas de s’interroger sur leur profitabilité et sur la manière de la restaurer.

Il faudra aussi faire le bilan de ce que l’on a appris et voir ce que l’on peut améliorer, en termes d’analyse et de gestion des risques, par exemple. Enfin, plus généralement, il faudra faire en sorte que les sociétés se financent davantage par le capital plutôt que par la dette. Les taux étant porteurs, les entreprises se sont fortement endettées ces dernières années. Mais ce sont ces mêmes dettes qui mettent aujourd’hui un grand nombre d’entreprises en péril.

Il y a donc là un chantier à mettre en œuvre, ce dont la Commission européenne est bien consciente. Mais une difficulté viendra du fait que les États membres vont tôt ou tard devoir prélever davantage de taxes et risquent de vouloir taxer les revenus du capital, ce qui n’est pas de nature à encourager le développement du capital à risque.»