PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Carte blanche

Le calme avant la tempête?



Charles Müller, directeur indépendant et avocat à la Cour. (Photo: DR)

Charles Müller, directeur indépendant et avocat à la Cour. (Photo: DR)

Grâce au rebond rapide des marchés financiers, les fonds d’investissement n’ont que moyennement souffert de la crise sanitaire... jusqu’à présent. Directeur indépendant et avocat à la Cour, Charles Müller craint cependant que la crise économique qui s’annonce provoque des incidences plus dommageables pour le secteur.

Pour une fois, le système financier n’a pas été à l’origine de la crise; il fait pour le moment plutôt partie de la solution que du problème. Si le Luxembourg s’en sort actuellement économiquement mieux que beaucoup d’autres, c’est, comme le relève le Statec dans son Conjoncture Flash d’avril, grâce à l’importance de son secteur financier qui a subi une perte d’activité bien moindre que la moyenne durant le confinement.

Cette analyse recoupe les échos du terrain: un working from home qui fonctionne plutôt bien, peu d’échos d’entreprises en difficulté, de recours à des aides gouvernementales, de chômage partiel ou de licenciements. Donc rien à signaler? Rien n’est moins sûr.

La santé du secteur des fonds d’investissement est souvent mesurée sur base du chiffre des avoirs sous gestion (assets under management – AUM). J’ai toujours estimé que c’était un peu court, un peu simplet comme indicateur, car il ne tient pas bien compte du dynamisme du secteur, des nouveaux projets prometteurs qui sont vitaux pour l’avenir de la Place, mais ne sont pas encore importants en termes de capitalisation et donc d’impact sur les AUM.

Il ne faut pas oublier qu’actuellement, plus de 50% des fonds luxembourgeois sont des fonds dits ‘alternatifs’, qui souvent investissent dans de nouvelles idées et de nouveaux secteurs.
Charles Müller

Charles Müller,  directeur indépendant et avocat à la Cour

Il ne faut pas oublier qu’actuellement, plus de 50% des fonds luxembourgeois sont des fonds dits «alternatifs», qui souvent investissent dans de nouvelles idées et de nouveaux secteurs, mais ne représentent qu’environ 20% des AUM.

Cependant, pour mesurer la santé immédiate et à court terme de l’industrie des fonds (et du budget de l’État), les AUM prennent toute leur importance, car: Bon nombre d’acteurs, prestataires de services des fonds, sont rémunérés en pourcentage (ou plutôt en basis points, c’est-à-dire en centièmes de pourcent). Une baisse des AUM équivaut donc à une baisse de revenus avec tout ce que cela implique: baisse du bénéfice, potentiellement de l’emploi, des salaires et des impôts y afférents…

Une baisse non anodine

Les revenus de l’État sont en plus directement liés aux AUM au travers de la taxe d’abonnement calculée également en basis points sur AUM. Cette taxe seule rapportait annuellement, avant la crise, environ 1 milliard d’euros au budget de l’État.

Pour le moment et à court terme, la baisse des AUM n’est pas anodine, mais n’a rien de vraiment inquiétant non plus: elle se situait, fin mars, à un peu plus de 10% par rapport à décembre 2019, et les chiffres de fin avril (non encore disponibles lors de la rédaction de cet article, ndla) devraient plutôt être meilleurs que ceux de mars.

C’est à moyen terme que la situation, directement liée à la santé de l’économie mondiale en général, risque d’être plus compliquée. En effet, les AUM se composent principalement de deux éléments:

Les placements dans les fonds constituent très souvent une tirelire, des réserves récupérables en cas de coup dur, ce qui risque d’être exactement le cas ces prochains mois.
Charles Müller

Charles Müller,  directeur indépendant et avocat à la Cour

- La valeur des avoirs des fonds (actions, obligations, immobilier…): l’évolution de la valeur de ces avoirs est difficile à prédire, mais avec une perte de revenus, de bénéfices, de ratings, une diminution des cours en bourse, une récession… une évolution positive est très improbable;

- Les volumes des souscriptions/rachats: c’est-à-dire le montant d’argent frais qui est placé dans les fonds par rapport aux montants que les investisseurs souhaitent en sortir. Les placements dans les fonds constituent très souvent une tirelire, des réserves récupérables en cas de coup dur, ce qui risque d’être exactement le cas ces prochains mois. C’est particulièrement vrai dans un contexte où l’absence de paiement de dividendes prive notamment les grands fonds de pension de revenus, de sorte qu’ils doivent aller piocher dans leurs réserves afin de faire face à leurs obligations.

Transition écologique

Tant d’impacts assez mécaniques sur lesquels nous n’avons pas d’influence, mais dont nous risquons de subir les conséquences. Et c’est sans parler des défis bien plus importants et à plus long terme, ceux de la transition écologique et du passage vers une économie et une finance durables. Si le monde de demain n’était plus celui d’hier, le secteur des fonds (qui en est un reflet) le sera-t-il?

Déjà avant la crise actuelle, l’Union européenne avait lancé son sustainable finance action plan basé avant tout sur les résolutions de la COP21 et le climat.
Charles Müller

Charles Müller

Déjà avant la crise actuelle, l’Union européenne avait lancé son sustainable finance action plan basé avant tout sur les résolutions de la COP21 et le climat. Des changements réglementaires sont en cours d’adoption ou d’implémentation.

Or, l’ambition affichée de la nouvelle Commission européenne est de continuer, voire d’accélérer, le mouvement, notamment à travers une version renewed de ce plan, le but étant de sortir la finance durable de sa niche pour en faire la norme (mainstreaming) non seulement sur le plan environnemental, mais également en matière de respect des droits de l’Homme (pour lesquels le commissaire européen Didier Reynders vient d’annoncer la rédaction d’une directive européenne spécifique).

Un nouvel exercice

Pour le moins, les acteurs du secteur financier devront à l’avenir prendre en compte (et rendre publics dès l’année prochaine) non seulement les aspects et risques financiers de leurs activités, mais également les aspects de durabilité. Un exercice nouveau, inconnu, compliqué, pour lequel de nouvelles compétences, de nouveaux outils et de nouveaux talents seront indispensables. Or, au-delà des grands effets de manche et d’annonces médiatiques, les efforts du Lux­embourg en la matière restent, comment dire… perfectibles.

Et les mesures d’implémentation de la Sustainable Finance Roadmap, présentée par le gouvernement en 2018, sont actuellement plus que modestes. Or, nous avons par le passé souvent basé notre succès (surtout d’ailleurs dans les fonds d’investissement) sur notre capacité d’anticipation, notre first-mover advantage.

Mieux vaut prévenir que guérir: ce qui est vrai pour la crise sanitaire devrait également l’être pour le secteur financier de demain. Or, pour cette crise-là, la commande de masques n’est pas encore lancée.