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Conversation avec Norbert Eilenbecker

«Nous cherchons à nous positionner dans la course au cannabis»



Norbert Eilenbecker (à droite) avec son associé André Steinmetz (à gauche) ont créé la société Cannad’Our il y a 25 ans. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Norbert Eilenbecker (à droite) avec son associé André Steinmetz (à gauche) ont créé la société Cannad’Our il y a 25 ans. (Photo: Andrés Lejona/Maison Moderne)

Pionnier de la culture du chanvre au Luxembourg, Norbert Eilenbecker s’impatiente de voir le cannabis récréatif être légalisé. Le gouvernement Bettel l’a promis d’ici à la fin de sa législature, en 2023. Mais entre-temps, le Covid-19 est passé par là.

Vous êtes un ancien producteur de lait qui a décidé de se reconvertir dans le chanvre. Quand et pourquoi est-ce arrivé?

Norbert Eilenbecker. – «Les vaches et le lait, je ne suis pas marié avec. Un jour, je me suis demandé comment j’allais finir ma vie. J’ai demandé à mes cinq neveux et nièces si l’un d’entre eux voulait produire du lait. Personne ne voulait le faire. Alors, j’ai décidé d’arrêter, car le fait d’avoir des vaches implique de travailler 7 jours sur 7, et au-delà de 60 ans, cela devient très difficile. J’avais encore 60 vaches laitières. Mais pour produire du lait et de la viande de manière rentable, il faut entre 200 et 400 vaches. Je ne voulais pas faire une usine.

Donc, vous avez décidé de vous tourner vers le chanvre…

«J’ai décidé de m’occuper des plantes, et surtout du chanvre. Cela fait 25 ans que je cultive le chanvre à travers la société Cannad’Our. Pour moi, c’est une plante exceptionnelle, avec tous les usages que l’on peut en faire, notamment du thé ou de l’huile à partir des fleurs – une huile très saine, car riche en acides gras essentiels oméga-3 et oméga-6. C’est aussi une plante un peu mystérieuse.

Peu connue du grand public, on l’assimile vite au cannabis. Qu’a-t-elle de si particulier?

«Chanvre et cannabis sont des synonymes pour des variétés appartenant à la même espèce végétale, le Cannabis Sativa. Seulement, par sélection, différentes variétés ont été créées; certaines ont surtout un usage industriel (fibres, textiles, cordages, papier, isolant, etc.), alors que d’autres ont surtout un usage récréatif (marijuana, haschich). Le chanvre industriel est en principe relativement riche en cannabidiol (CBD) et pauvre en tétrahydrocannabinol (THC), qui est un composé psychotrope. Par ‘cannabis’, par contre, on entend surtout les variétés riches en THC et contenant relativement peu de CBD. Le chanvre est aussi une plante très intéressante pour l’environnement, bonne pour le sol et pour le climat. Un hectare de chanvre fixe 5 à 6 fois plus de CO2 qu’un hectare de forêt sur une année!

Parlez-nous de vos plantes…

«Je cultive exclusivement du chanvre industriel, le seul que nous ayons l’autorisation de planter. Les plantes ne sont traitées ni par des pesticides ni par des herbicides. Les fleurs de ce chanvre industriel sont récoltées à la main et immédiatement mises à sécher. Si on attend plus d’une heure, elles deviennent inutilisables.

Concrètement, comment se passe la culture du chanvre?

«Nous faisons les semis entre fin avril et début mai. La germination est relativement lente, mais une fois que les plantes atteignent 30 à 40 cm, leur croissance est vraiment lancée. Avec des températures optimales en juillet, elles poussent d’environ 10 cm par jour. C’est fantastique à voir. Nous récoltons les graines en septembre.

Quel usage faites-vous des fleurs et des graines?

«Avec les fleurs, nous produisons une tisane composée à 100% de fleurs de chanvre, ainsi que trois tisanes ‘mélanges’, avec à chaque fois 70% de fleurs de chanvre — plus 30% de fenouil pour la première, 30% de verveine pour la deuxième, et, enfin, un mix de 23% d’orties et 7% de gingembre pour la dernière. Avec les fleurs, nous produisons aussi des huiles CBD.

Quelles sont les indications de l’usage du CBD sur les gens?

«Le CBD est décrit comme étant relaxant, il agit contre les inflammations, contre les douleurs, contre les spasmes. C’est aussi un bon complément en cas de chimiothérapie, car il en réduit les effets secondaires.

Le CBD est aussi préconisé chez les animaux. Dans quel but?

«Surtout contre l’arthrose et les tumeurs chez les chiens et les chats, mais aussi chez les chevaux. Les doses administrées sont tout simplement plus élevées chez les chevaux. Une clinique vétérinaire dans le pays utilise nos produits.

Et avec les graines, qu’est-ce que vous faites?

«On les récolte et on les sèche immédiatement. On peut ainsi les stocker sans problème. En fonction de la demande, on fait de l’huile par pression à froid, des graines décortiquées (qui se mangent, ndlr), ainsi que de la farine.

Dans quel périmètre écoulez-vous votre production?

«L’huile CBD est vendue au Luxembourg et dans les pays limitrophes, ainsi qu’en Suisse, en Pologne et en Slovénie. Les exportations représentent actuellement 30% de notre activité.

Beaucoup de boutiques de CBD ont fleuri ces dernières années au Luxembourg. Est-ce qu’elles vendent vos produits, ou pas spécialement?

«Pas vraiment. Elles préfèrent vendre des produits qui viennent de l’étranger.

Vous le regrettez?

«Oui. Si on produit dans le pays, on veut aussi vendre dans le pays. Mais je peux aussi comprendre qu’on ne veuille pas acheter notre produit si on peut s’en procurer auprès de grands producteurs à l’étranger qui vendent les huiles moins cher, car le plus souvent obtenues par extraction au CO2 hypercritique.

Qu’est-ce qui fait la force du Luxembourg pour la culture du chanvre?

«Je suis le premier, et pour ainsi dire le seul, au Grand-Duché et dans la Grande Région, à cultiver le chanvre [sourire]. Quinze années de culture m’ont donné une grande expérience dans différentes applications. Le Luxembourg est bien placé, au centre de l’Europe, entre la France, la Belgique et l’Allemagne.

Qu’est-ce qui différencie le CBD luxembourgeois de ses concurrents étrangers?

«Nous faisons une extraction à l’alcool, alors que la plupart des huiles sur le marché sont produites par extraction au CO2 hypercritique. Il y a donc une différence dans la composition de l’huile, dans son goût et dans sa couleur. Notre huile contient de la chlorophylle et est, par conséquent, verte, alors que les huiles extraites par CO2 hypercritique ont une couleur ambre. Chacun de nos lots d’extraits est analysé au Laboratoire de l’État, à Dudelange, pour connaître la concentration en CBD et en THC.

À quelles obligations êtes-vous soumis?

«Pour la culture du chanvre industriel, les normes européennes prévoient une limite autorisée de 0,3% de THC dans les parties aériennes des plantes séchées. La variété que nous utilisons affiche un taux de THC d’environ 0,06% et de CBD de 2%.

Vous vous situez parfois à la frontière de la légalité avec vos produits. Comment l’expliquer?

«La majorité de nos produits de chanvre ont un taux de THC suffisamment bas pour être légaux. Quelques produits, cependant, ont un taux légèrement supérieur. Ce qui est important, en principe, c’est le rapport CBD/THC qui, dans notre cas, est d’environ 30/1. Pour le reste, on peut jouer sur la dilution. Le chanvre est un produit naturel: la teneur en CBD et en THC change avec les conditions climatologiques telles que la température et l’ensoleillement. C’est pour cela que nous faisons réaliser des analyses sur chacun des lots. Le ministère de la Santé sait ce que l’on fait, nous n’avons jamais rien caché.

Vous travaillez dans un environnement truffé de contraintes. Auriez-vous un souhait à émettre au gouvernement?

«Mon souhait est que le gouvernement autorise légalement le THC à une concentration jusqu’à 1% dans nos huiles CBD.

… un taux qui vous permettrait de vendre davantage de produits?

«Effectivement, nous pourrions vendre davantage de produits en collant à la réalité de la demande sur le marché. Cela fait 10 ans que je produis de l’huile CBD, et les discussions entourant sa légalisation n’en finissent pas. Pour l’heure, la question n’est toujours pas tranchée dans son intégralité.

Depuis 2018, au Luxembourg, le cannabis médical est autorisé. Mais le pays se fournit au Canada. Comment percevez-vous le fait que l’État aille chercher si loin son cannabis?

«Je ne suis pas content. Le ministère de la Santé sait qu’on produit le CBD également ici, au Lux­embourg, avec un peu de THC. Nous avons toujours cherché le contact avec le ministère, et nous sommes déçus de n’avoir jamais été contactés, ne serait-ce que pour savoir si nous avions la possibilité de faire du cannabis médical. C’est désolant.

En quoi le cannabis médical est-il différent du CBD que vous produisez?

«Avec un rapport CBD/THC d’environ 30/1, notre huile CBD contient très peu de THC, nettement moins que le cannabis médical Sativex, dans lequel le rapport CBD/THC est d’environ 1/1. En général, le cannabis médical contient plus de THC que de CBD. Le cannabis médical est très souvent administré sous forme de fleurs séchées qui sont soit fumées directement, soit passées dans un vaporisateur spécial pour cannabis. Notre CBD est disponible sous forme d’extraits huileux, donc liquide et facile à doser.

Qu’est-ce qui vous distingue dès lors des fournisseurs de cannabis médical?

«Comme je l’expliquais, nous produisons de l’huile CBD à très faible teneur en THC. Nous sommes aussi une petite entreprise, mais qui peut revendiquer une grande expérience pratique. Notre publicité se limite au bouche-à-oreille. Nous sommes contactés directement par les personnes intéressées. Nous sommes disponibles en permanence pour des conseils ou pour répondre aux questions. Nous avons appris beaucoup sur les effets de l’huile sur différents problèmes de santé, sur les doses ‘optimales’, sur la durée des effets, grâce aux nombreux feed-back que nous avons reçus. Nos livraisons sont très rapides. Nous veillons à ne jamais être en rupture de stock.

Mais avez-vous, actuellement, la possibilité de produire du cannabis médical?

«Pour le moment, non. Mais nous faisons le nécessaire pour remplir les conditions requises, surtout en matière de locaux et d’infrastructures afin de répondre aux normes GMP (Good Manufacturing Practice, ndlr) imposées pour la production de cannabis médical.

Quel investissement cela représente-t-il?

«Je n’ai pas encore de chiffres précis. Mais, il y a quelques semaines, une équipe d’architectes a fait le tour du site pour réaliser des estimations. Développer le cannabis médical est, en tout cas, notre prochain objectif pour étendre nos activités.

Combien de temps cela nécessite-t-il?

«À mon avis, il faut compter environ 6 mois.

Vous avez déjà des idées de pays ou d’institutions à qui vendre ce cannabis médical?

«Nous ne pouvons pas produire de cannabis médical pour tout le monde car nous sommes un petit producteur, donc en rien comparable aux grands producteurs aux États-Unis ou au Canada. Mais pour le marché luxembourgeois, nous voulons faire des produits de haute qualité. La production locale garantirait une disponibilité en continu, sans interruption. Une fois toutes les conditions remplies, nous avons l’intention de soumettre une offre dans le cadre des marchés publics sur le cannabis médical.

Le gouvernement a promis de légaliser le cannabis récréatif d’ici à 2023. Le dossier n’a pas avancé. Quelle est votre impression?

«C’est une bonne question. On en a parlé il y a des années, notamment avec Cannamedica qui demandait plus d’informations sur la voie que le ministère allait prendre. L’annonce de la légalisation a fait beaucoup de bruit, mais peu de gens savent comment la mettre en pratique. J’espère que ça va venir, mais il faut des licences et un contrôle adéquat.

Pensez-vous que la légalisation se fera ou qu’il est déjà trop tard?

«Je pense que le mieux à faire est de bien se préparer pour que le déploiement se passe sans encombre. De mon point de vue, tout a été mis sous cocon, mais avec le CBD, il n’y a pas eu de base vraiment légale pendant plusieurs années. Et le ministère de la Santé a longtemps toléré cette situation. Nous espérons que la législation du cannabis récréatif se fera.

Vous semblez douter du cadre juridique actuel…

«Pour le moment, il existe toujours un risque à produire du CBD… En tant qu’entrepreneur, si vous voulez investir dans un secteur, vous devez bénéficier d’un peu de sécurité. Si vous ne disposez pas de cette sécurité, mieux vaut ne pas le faire. C’est un peu le problème, actuellement.

Vous pensez que le Luxembourg a pris du retard?

«Oui. On a déjà perdu beaucoup de temps, car nous faisons du CBD depuis presque 10 ans déjà. Nous étions les premiers en Europe à en faire. Nous n’avons pas reçu le moindre encouragement pour nous lancer dans cette voie, excepté de la part du ministère de l’Agriculture. Nous avions contacté Luxinnovation, nous voulions faire un projet de recherche avec l’Université, le ministère de la Santé et le ministère de l’Économie, mais nous n’avons pas été entendus. C’est dommage.

Et si demain le THC est légalisé?

«Il faut voir. Il faudra des licences de l’État pour réglementer le marché. À l’annonce de la légalisation prévue du cannabis, Européens, Américains et autres venaient s’informer en envisageant de cultiver du cannabis au Luxembourg. Si cela arrive, les producteurs luxembourgeois peuvent arrêter. Il faudra des licences afin de protéger la production luxembourgeoise et maximiser les chances de réussite.

Vous seriez prêt à cultiver du cannabis récréatif?

«Oui, pourquoi pas.

Mais, par rapport à ce projet aussi, vous auriez un problème d’infrastructures?

«Pour l’instant, nous disposons d’infrastructures pour produire des huiles à faible teneur en THC car nous pouvons faire les cultures à l’extérieur. S’il s’agit de cultiver des plantes avec plus de THC, il faudra d’autres infrastructures, notamment des serres spéciales sécurisées.

De quels moyens financiers auriez-vous besoin?

«Cela dépend de la taille d’infrastructure que l’on vise. Je dirais que ça peut aller de 200.000 à 2 millions d’euros… c’est la fourchette. Mais je crains que le risque ne soit plus grand que le bénéfice.

J’ai entendu dire que des gens essaient de vous voler du chanvre. Est-ce exact?

«Il y en a qui essaient et qui emmènent quelques plantes pour les vendre [rires]. Mais leurs ‘clients’ se rendent vite compte que le produit ne correspond pas à ce qu’ils recherchent [sourire].

Redoutez-vous une forte concurrence le jour où le cannabis récréatif sera légalisé au Luxembourg?

«Je cultive le chanvre depuis 25 ans. Les 12 premières années, j’ai travaillé sans faire de bénéfice. Mais j’ai été guidé par mon enthousiasme pour la plante. Quand il y a de l’argent à gagner, il faut toujours s’attendre à une concurrence. Mais le marché du chanvre est, en réalité, un marché difficile.

Vous n’avez pas gagné d’argent pendant les 12 premières années?

«Effectivement. Au début, nous avons seulement fait de l’huile ‘pression à froid’ à partir de graines de chanvre. Depuis, nous avons développé quatre sortes d’huiles, celle de chanvre était plus chère, mais les gens n’osaient pas trop l’acheter par peur d’être drogués.

En octobre 2019, la CLC a organisé une table ronde sur le potentiel de la légalisation du cannabis pour le commerce au Luxembourg. Avez-vous des ambitions ou objectifs pour vous positionner dans la course au cannabis?

«Bien sûr que nous cherchons à nous positionner dans la course au cannabis. Cette table ronde a été organisée dans nos locaux à ­Kalborn. C’était une chouette soirée. Nous avons toutefois été déçus de n’y voir personne du ministère de la Santé. Pour le côté anecdotique, au départ, les organisateurs de la CLC nous avaient demandé de nous occuper seulement du catering. Eux devaient s’occuper du reste. Mais pour le financement de l’ensemble, ils nous ont finalement demandé de trouver un sponsor. Malheureusement, aucun organisme n’a souhaité soutenir financièrement un événement associé au chanvre. C’est finalement Cannad’Our qui a tout payé.

Outre le cannabis médical, vous avez d’autres projets concrets?

«Nous ne nous intéressons pas seulement au chanvre. Mais, en ce qui concerne le chanvre, nous y travaillons depuis longtemps et nous réfléchissons à un partenariat local pour développer – entre autres – une gamme de crèmes avec du CBD. Les produits à base de chanvre ont déjà fait leurs preuves en dermatologie.»

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de  Paperjam datée de mai  qui est parue le 29 avril 2021.

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