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Guerre commerciale

«Personne ne sait si Trump bluffe ou non»



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Michal Burzynski: «La menace de geler les flux commerciaux transatlantiques devrait rappeler au gouvernement américain que son économie pourrait perdre 24% de ses exportations, tout en réduisant les importations de 21%.» (Photo: Michal Burzynski)

En ce jour de visite aux États-Unis du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, Paperjam.lu est allé interviewer le chercheur en économie Michal Burzynski de l’Université du Luxembourg.

Monsieur Burzynski, la rhétorique de plus en plus agressive de Donald Trump est-elle, selon vous, une stratégie purement politicienne ou traduit-elle une vision construite pour renforcer l’économie américaine?

«Il est très difficile de répondre à cette question. Pendant la campagne présidentielle, Donald Trump a mentionné deux priorités économiques. Premièrement, réduire le déficit commercial américain, qui atteint aujourd’hui 800 milliards de dollars, soit plus de 4% du PIB. Deuxièmement, maintenir des emplois américains dans les industries stratégiques, qui sont, selon Trump, menacés par des importations bon marché.

Toutefois, les décisions visant à protéger les producteurs nationaux contre la concurrence de la Chine et de l’Union européenne (UE) devraient être suivies de tarifs de rétorsion. Par conséquent, les exportations américaines diminueront considérablement et détérioreront la balance commerciale.

La question de savoir si ce sont les effets recherchés par Trump ou si c’est un moyen de se placer dans une position de force reste ouverte.

Michal Burzynski, chercheur à L’Uni

Des droits de douane plus élevés sur certains produits intermédiaires, comme l’aluminium et l’acier, feront augmenter les prix et réduiront les emplois dans les industries qui en consomment aux États-Unis. Je pense au secteur automobile.

La question de savoir si ce sont les effets recherchés par Trump ou si c’est un moyen de se placer dans une position de force par rapport à ses partenaires commerciaux reste donc ouverte.

La tactique de l’Europe, qui est de tenter à tout prix de calmer le jeu, est-elle tenable?

«Je doute que cette tactique soit réalisable et durable à long terme, mais il semble que ce soit le seul moyen pour l’UE de conserver sa position dans les négociations. Le problème est que les modifications de la politique commerciale américaine ne font pas l’objet de négociations bilatérales ou multilatérales.

Il semble plutôt s’agir de décisions unilatérales prises par la Maison Blanche. Le jeu est donc dans une impasse, dans laquelle seules les options perdant-perdant sont sur la table.

Jean-Claude Juncker ne devrait-il pas choisir d’entrer en confrontation directe avec Trump et, peut-être, obtenir plus de respect de la part du locataire de la Maison Blanche?

«C’est un jeu risqué. Puisque personne ne sait si Trump bluffe ou non (bien que la seconde option semble être la plus probable), une attaque agressive de Juncker pourrait être fortement avantageuse pour Trump.

Non seulement ça lui permettrait d’obtenir ce qu’il veut, mais cela pourrait aussi servir d’excuse à la ‘guerre commerciale’ qu’il a initiée, montrant que l’UE prend des mesures similaires contre le commerce.

Que risque l’UE si Trump décide d’imposer une taxe de 20% sur l’importation de voitures européennes?

«Les conséquences pour l’économie européenne pourraient être très négatives. Selon les calculs de la Commission, l’industrie automobile emploie 12 millions de personnes et représente 4% du PIB de l’UE. En outre, selon Comtrade, le bureau statistique de l’Onu, les importations américaines de voitures s’élèvent à 170 milliards de dollars, soit 8% du total des importations, et un quart de cette valeur provient de l’UE, principalement de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de l’Italie.

Les exportations totales de voitures de l’UE vers les États-Unis représentent 0,2% du PIB de l’UE, soit près de 5% de la production totale. Il faut noter que de nombreux sous-traitants des producteurs finaux sont situés dans toute l’Europe.

Un fort choc négatif de la demande dans l’industrie automobile de l’UE entraînerait une hausse du chômage et un ralentissement de la croissance.

Michal Burzynski, chercheur à L’Uni

Un fort choc négatif de la demande dans l’industrie automobile de l’UE entraînerait donc une hausse du chômage et un ralentissement de la croissance. Mais cela frapperait également les citoyens ordinaires, car les constructeurs pourraient être contraints d’augmenter les prix des véhicules neufs.

Toutefois, il semble plutôt improbable que les États membres de l’UE introduisent des politiques protectionnistes. Un scénario plus plausible consisterait à envisager une intégration plus poussée des économies communautaires, afin de répartir le choc et d’en réduire l’ampleur.

Trump viole-t-il les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)?

«Jusqu’à maintenant, la Maison Blanche a motivé ses décisions par des impératifs de sécurité nationale. La question de savoir si une telle explication est suffisante ou non relève de la responsabilité des fonctionnaires et des juristes de l’OMC.

Tant que l’OMC interprète les tarifs douaniers comme des mesures de ‘sauvegarde’, c’est-à-dire ‘prises pour protéger une industrie nationale spécifique d’une augmentation des importations de tout produit qui cause ou menace de causer un préjudice grave à l’industrie’, il n’y aura pas de conséquences juridiques pour les États-Unis. Dans le cas contraire, tous les pays concernés seront autorisés à prendre des mesures de rétorsion, et les États-Unis ne seront plus protégés par l’OMC.

L’UE a-t-elle les moyens de répondre à l’Amérique de Trump en imposant, elle aussi, des restrictions commerciales?

«Absolument, mais de telles politiques de représailles devraient être une arme de derniers recours, comme ce fut le cas en juin. La menace de geler les flux commerciaux transatlantiques devrait rappeler au gouvernement américain que son économie pourrait perdre 24% de ses exportations, tout en réduisant les importations de 21%.

Bien sûr, il s’agit là du pire scénario. Mais l’économie mondiale pourrait être plongée dans une récession sans précédent. Par conséquent, nous ne pouvons qu’espérer que le bon sens l’emporte et que cette prophétie extrêmement pessimiste ne se réalise jamais.»