POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Souvenir

L’Eurogroupe est né il y a 20 ans à Senningen



Photo de famille lors de la première réunion de l’Eurogroupe. On y reconnaît Robert Goebbels, à la gauche du Français Dominique Strauss-Kahn ainsi que le Belge Philippe Maystadt, à sa droite à l’arrière. (Photo: SIP)

Photo de famille lors de la première réunion de l’Eurogroupe. On y reconnaît Robert Goebbels, à la gauche du Français Dominique Strauss-Kahn ainsi que le Belge Philippe Maystadt, à sa droite à l’arrière. (Photo: SIP)

La première réunion de l’Eurogroupe s’est tenue en juin 1998 au château de Senningen, à deux pas de la capitale luxembourgeoise. Ministre de l’Économie à l’époque, Robert Goebbels a fait partie des premiers participants. Il en évoque ses souvenirs pour Paperjam.lu.

Ce jeudi, le président de l’Eurogroupe, Mário Centeno, et le ministre des Finances du Luxembourg, Pierre Gramegna, invitent les ministres de l’Eurogroupe à un déjeuner au château de Senningen. Le but est de célébrer le 20e anniversaire de l’Eurogroupe. La première réunion de ce conseil des ministres des Finances de la zone euro date en effet du 4 juin 1998. Elle s’était tenue au château de Senningen. Robert Goebbels, ministre luxembourgeois de l’Économie, y était.

Monsieur Goebbels, pourquoi le choix du Luxembourg et le château de Senningen pour la première réunion de l’Eurogroupe?

Le Luxembourg a toujours tenu à jouer un rôle de moteur dans la création de l’Euro. Cette première réunion, relativement informelle, s’est tenue au Luxembourg parce que, au mois de juin, toutes les réunions des conseils des ministres européens se tiennent au Grand-Duché. Quant au choix du château de Senningen, il est simplement lié à sa proximité avec l’aéroport du Findel. Un choix pratique, tous les ministres se déplaçant avec des avions privés.

Robert Goebbels admet que l'euro des débuts avait des lacunes, mais il fallait avancer...

Qu’avez-vous gardé comme souvenir de cette première réunion? Que s’y est-il dit?

Nous avons surtout discuté de la future gouvernance de l’Eurogroupe. Nous devions nous organiser et, notamment, décider de combien de représentants aurait droit chaque pays lors de ces réunions. Certains plaidaient pour des délégations conséquentes, d’autres, pour des questions d’efficacité, voulaient un nombre limité d’acteurs. C’est eux qui ont gagné. Il a finalement été décidé que chaque pays aurait seulement droit à deux représentants. Ça pouvait être le ministre des Finances, celui de l’Économie et un représentant de la banque centrale de chaque pays. Au niveau du Luxembourg, en tant que ministre de l’Économie, j’y assistais toujours avec Jean-Claude Juncker, Premier ministre et ministre des Finances. Ceci dit, lors de cette première réunion, Jean-Claude Juncker était empêché. J’y ai donc assisté avec le directeur du Trésor, Jean Guill.

La décision de nommer un président de l’Eurogroupe date déjà de cette réunion?

Non, nous avons commencé avec une présidence tournante. L’idée d’un président permanent est venue bien plus tard. Et lorsqu’il a été créé, c’est Jean-Claude Juncker qui a assuré le premier cette présidence – entre 2005 et 2013, ndlr. 

Quels étaient les objectifs de cet Eurogroupe lors de sa constitution?

Il s’agissait du directoire politique de l’euro. La banque centrale européenne était en voie de constitution et il était prévu qu’elle décide de façon indépendante de la politique monétaire. À l’époque, l’euro n’était pas encore une monnaie fiduciaire. Il a réellement pris vie en 2001. Et il s’est rapidement imposé, derrière le dollar, comme la deuxième plus importante devise au monde. Le dollar reste évidemment la première devise, mais il régresse alors que l’euro avance. Au niveau des transactions internationales, 60% se font en dollar et 25% en euro. Les autres monnaies internationales viennent loin derrière. Une chose qui est souvent ignorée, c’est qu’au niveau des marchés des capitaux internationaux, énormément d’obligations sont émises par des sociétés en euros. C’est un signe de confiance dans sa stabilité. 

Les critiques actuelles sur l’euro, comme quoi sa construction n’est pas terminée, vous semblent-elles justifiées?

Il y a toujours des critiques. J’ai dans ma bibliothèque au moins une dizaine de livres écrits par des professeurs d’économie réputés qui prédisaient la mort de l’euro. Il a vécu des crises, notamment lors de la grande crise financière internationale de 2008, puis avec les problèmes de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal et de l’Espagne, mais il a toujours survécu. Nous avons réussi à surmonter ces crises et à aller de l’avant. Des outils ont été créés à l’époque et, pas plus tard que ce mardi, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont pris des décisions importantes en prévoyant de renforcer le mécanisme européen de stabilité et en visant la création d’un budget européen pour 2021. Si cela se fait, ce sera une avancée énorme. C’est vrai que la zone euro manque d’un budget commun, mais comme toujours en politique, le problème en 1998 est qu’il fallait se lancer. La décision de créer l’euro a été prise par François Mitterrand et Helmut Kohl. Mais il a fallu à l’époque surmonter beaucoup de difficultés. Ça continue d’ailleurs. Encore aujourd’hui, des gens se montrent favorables à un retour aux monnaies nationales. Pourtant, si l’on regarde les sondages dans les pays où l’euro est en vigueur, deux tiers des citoyens en moyenne se déclarent contents d’avoir une monnaie forte et de se situer dans une zone monétaire où on observe moins d’inflation qu’en Grande-Bretagne ou aux États-Unis. 

La crise grecque a révélé qu’Athènes ne répondait pas aux critères pour entrer dans la zone euro. Avec du recul, vous auriez accepté la Grèce dans l’eurozone?

Au tout début de l’euro, la Grèce n’était pas invitée. D’ailleurs, lors de ce premier conseil de l’euro, il n’y avait pas de ministre grec autour de la table. Mais les Grecs ont fait des pieds et des mains pour pouvoir entrer et se fut finalement une décision politique de les accepter un an après le lancement officiel de l’euro. Si l’on s’était rendu compte à l’époque que les Grecs avaient maquillé leurs comptes, nous aurions probablement réagi autrement. J’ai été le rapporteur du Parlement européen sur la question de l’entrée de la Grèce dans l’euro. J’ai écrit un rapport favorable en me basant sur les avis positifs de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et de l’OCDE. Tout le monde estimait alors que la Grèce avait fait des efforts énormes pour équilibrer ses comptes. On ignorait qu’elle les avait trafiqués.