POLITIQUE & INSTITUTIONS
POLITIQUE

Euro

Les trois défis de la BCE



_dsc7792.jpg

Le gouverneur de la Banque de France a souligné que le bitcoin n’est pas une monnaie en tant que telle. (Photo: Nader Ghavami / archives)

Le relèvement des taux directeurs de la Banque centrale européenne (BCE) n’interviendra pas avant cet été, a indiqué le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, en janvier lors d’une conférence qu’il a tenue à Luxembourg.

Invité par «The Bridge Forum Dialogue», le patron de la Banque de France – qui siège au conseil des gouverneurs de la BCE à Francfort au même titre que son collègue luxembourgeois Gaston Reinesch – a plaidé en faveur d’une poursuite de la normalisation de la politique monétaire dans la zone euro. Selon lui, cette normalisation doit être «progressive et pragmatique, en cohérence avec les trois piliers» sur lesquels la BCE s’appuie depuis la création de l’euro il y a 20 ans.

Ces trois piliers sont la stabilité des prix, l’indépendance et l’intérêt général européen. Le gouverneur a précisé que l’introduction de l’euro a incontestablement contribué à la stabilité des prix: au cours des 20 dernières années, l’inflation se situait en moyenne à 1,7% en zone euro contre 4,9% les 20 années précédentes. Cette stabilité préserve non seulement le pouvoir d’achat des ménages, mais crée aussi un climat favorable pour les acteurs économiques qui désirent effectuer des investissements. Un autre élément de succès se mesure par rapport au PIB par habitant, qui «a progressé pratiquement aussi vite que celui des États-Unis depuis l’introduction de l’euro», a indiqué François Villeroy de Galhau.

Politique accommodante de la BCE

Quant au deuxième pilier, à savoir l’indépendance des banques centrales, elle est contestée dans certains pays démocratiques, notamment aux États-Unis. Ce facteur est pourtant d’une grande importance, car «plus sa banque centrale est indépendante, moins un pays a d’inflation». Le troisième pilier a aussi tendance à s’éroder, estime le gouverneur: si trois quarts des citoyens de la zone euro plébiscitent la monnaie commune, l’intérêt général européen s’est par contre affaibli ces derniers temps. «C’est grave», constate-t-il tout en regrettant que les États n’aient pas profité du cycle de reprise économique pour prévenir la prochaine crise.

Ayant observé un ralentissement de la conjoncture au niveau mondial, François Villeroy de Galhau ne croit cependant guère à un retournement de l’activité économique. Les prévisions de la BCE tablent sur une croissance en zone euro qui devrait décélérer à 1,7% en 2019, contre 1,9% l’an dernier. Les incertitudes politiques, l’impatience qui valorise le court terme au détriment du long terme ainsi que les tensions commerciales représentent autant de défis auxquels est confrontée la BCE. Celle-ci maintiendra sa politique accommodante «aussi longtemps que nécessaire pour atteindre [son] objectif d’inflation». Conformément au mandat de la BCE, cet objectif prévoit un taux d’inflation inférieur tout en étant proche de 2%.

Renforcer le cadre institutionnel

Dans le même temps, la BCE cherche à mieux comprendre l’évolution de l’inflation. Après avoir grimpé à 2,2% en octobre dernier, le taux d’inflation devrait baisser cette année et remonter progressivement «jusqu’à 1,8% en 2021». La hausse des salaires n’a pas encore eu d’effet sur l’inflation sous-jacente (c’est-à-dire l’inflation excluant les produits pétroliers et alimentaires), qui devrait aussi se redresser progressivement.

Le gouverneur de la Banque de France plaide par ailleurs pour un renforcement de l’union économique. Déplorant toute absence de progrès de l’Union des marchés de capitaux, il pointe du doigt le Conseil européen qui bloque la proposition de la Commission de renforcer les autorités européennes de surveillance. Le banquier prône en outre un renforcement des instruments du Mécanisme européen de stabilité, de manière à prévenir les crises plutôt que de se contenter de les gérer à partir du moment où elles ont éclaté.

Rappelant que l’euro représente aujourd’hui 20% des réserves de change mondiales et 36% des paiements (contre 40% pour les États-Unis), François Villeroy de Galhau considère que l’Europe a su bâtir sa souveraineté monétaire, mais qu’elle doit «la préserver en matière commerciale» et «la construire en matière économique afin de relever les enjeux d’innovation en matière d’intelligence artificielle ou de transition énergétique».

France: continuer les réformes

Interrogé sur l’apparition de nouveaux modes de paiement, le gouverneur de la Banque de France a souligné que le bitcoin n’est pas une monnaie en tant que telle. En effet, une monnaie est un instrument de paiement dont le garant est la Banque centrale, ce qui n’est pas le cas du bitcoin. Ce dernier est plutôt un instrument de réserve et un actif hautement spéculatif, pour lequel la prudence est de mise. La blockchain, par contre, est une technologie très porteuse, a-t-il affirmé.

S’agissant des pays de la zone euro qui ont soulevé quelques inquiétudes ces derniers temps, François Villeroy de Galhau estime que la question la plus importante concernant l’Italie n’est pas son déficit budgétaire, mais plutôt son manque de croissance. Or, la vraie clé de la croissance transalpine est les réformes à mener dans des domaines tels que l’éducation, sachant que ce pays compte un taux de chômage élevé et connaît de grandes difficultés de recrutement.

Quant à la France, s’il reconnaît que la protestation des «gilets jaunes» justifie un «paquet d’urgences en faveur du pouvoir d’achat», François Villeroy de Galhau est d’avis que le gouvernement ne peut se permettre d’interrompre son effort de transformation. Chiffrant ce paquet de mesures d’urgence à 0,4% ou 0,5% de financement additionnel, il précise que le déficit budgétaire serait resté en 2018 sous les 3% sans cet effet exceptionnel et qu’il devrait être légèrement supérieur en 2019. Selon lui, l’économie française ne se porte pas si mal, avec une prévision de croissance de 1,5% pour cette année. Un problème central se pose par contre au niveau du marché de l’emploi, le taux de chômage de 9% étant «très difficile à baisser».