POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Marie-Josée Jacobs

«Le plus dur, c’est de changer les mentalités»



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Marie-Josée Jacobs: «Notre loi de 1999 sur le congé parental était très avant-gardiste à l’époque.» (Photo: Julien Backer / archives)

Celle qui fut la pionnière en matière de promotion féminine au Luxembourg en dirigeant le premier ministère créé sur ce thème en 1995 porte aujourd’hui avec recul un regard satisfait sur l’évolution des mentalités et les progrès accomplis en deux décennies. Mais le chemin n’en est pas moins encore long.

C’est le 26 janvier 1995, six jours après avoir pris officiellement ses fonctions de Premier ministre, remplaçant Jacques Santer parti présider la Commission européenne, que Jean-Claude Juncker procède à son tout premier remaniement. Et il crée le ministère de la Promotion féminine, dont il confie les clés à Marie-Josée Jacobs, une des plus jeunes de son équipe.

Infirmière-anesthésiste de formation et députée CSV de la circonscription Nord depuis 1984, elle était entrée au gouvernement deux ans plus tôt. Elle avait repris, en décembre 1992, le portefeuille de René Steichen (alors nommé à la Commission européenne) à l’Agriculture, la Viticulture et au Développement rural, mais aussi le rôle de ministre déléguée aux Affaires culturelles.

«Ce ministère, c’était une promesse faite dans le programme de la coalition des socialistes», se rappelle aujourd’hui Mme Jacobs. «C’était loin d’être gagné, car aussi bien dans mon propre parti que dans les autres, personne ne voyait l’utilité d’un tel ministère. Je leur répondais alors: ‘Il y a 11 ministères pour les hommes. Laissez-en au moins un pour les femmes!’ Il fallait prendre cela avec humour, car il n’était évidemment pas question d’imaginer se battre pour ça.»

Le coup d’accélérateur de Juncker

Plus de 20 ans après, même si la situation est loin d’être idyllique, et si certaines vieilles habitudes ont toujours la dent dure, la pertinence même de la réflexion sur la place de la femme dans la société au sens large n’est plus à démontrer. «Sans ce coup d’accélérateur au départ de Jean-Claude Juncker, nous n’aurions pas pu avancer de la sorte», reconnaît Mme Jacobs, alors active au sein de la section «femmes» du parti chrétien-social, sans pour autant être une féministe engagée.

Partant d’une feuille blanche, Mme Jacobs a donc initié les développements en matière d’«actions positives», même si le terme n’arrive que plus tard, après que le ministère a été rebaptisé en 2004 ministère de l’Égalité des chances. Il s’agissait de développer une stratégie permettant la promotion, entre hommes et femmes, de l’égalité de traitement (recrutement; formation et qualification; rémunération; culture d’entreprise; harcèlement sexuel et moral), l’égalité dans la prise de décision (formation et promotion professionnelles; participation égale à la prise de décision) et dans la conciliation de la vie professionnelle et de la vie privée (organisation de travail; réintégration professionnelle; conciliation d’une fonction dirigeante et de la vie privée).

Ce qui paraît normal et courant aujourd’hui était encore totalement impensable en 1995.

Marie-Josée Jacobs, ancienne ministre de la Promotion féminine

Un travail de longue haleine, tant Mme Jacobs reconnaît que «le plus dur en politique, c’est de changer les mentalités. Mais depuis 20-25 ans, il y a eu beaucoup de combats menés et on en voit les résultats aujourd’hui.» L’une de ses plus grandes satisfactions? «Tout ce qui a été mis en place en matière de garde des enfants, aussi bien dans les crèches que pour les enfants scolarisés, afin de permettre aux parents, hommes ou femmes, de pouvoir continuer à exercer une activité professionnelle. Ce qui paraît normal et courant aujourd’hui était encore totalement impensable en 1995. La création du congé parental pour raisons familiales, en 1999, a également été une très grande avancée très forte. Notre loi était très avant-gardiste à l’époque.»

Un équilibre à trouver

L’introduction des quotas aurait également pu faire partie de la panoplie des décisions fortes prises par l’un des gouvernements Juncker qui ont dirigé le pays pendant près de deux décennies. «Nous y étions favorables, mais malheureusement le CSV n’a jamais trouvé un accord avec un de ses partenaires de coalition, que ce soit le DP ou le CSV, pour réaliser cette mesure. Si cela n’avait tenu qu’à nous, nous l’aurions fait.»

Si cela n’avait tenu qu’au CSV, nous aurions introduit le principe des quotas.

Marie-Josée Jacobs, ancienne ministre de la Promotion féminine

Le 15 décembre dernier a néanmoins été votée une loi qui non seulement inscrit le principe de l’égalité salariale entre hommes et femmes, à fonctions égales, mais aussi impose un quota minimum de 40% de femmes dans les listes des partis politiques aux prochaines élections législatives (en 2018) et européennes (en 2019). «Mais ça reste difficile pour tout le monde», concède Mme Jacobs. «Il faut souvent demander à plusieurs femmes avant d’en trouver une qui accepte une telle responsabilité. On peut comprendre évidemment qu’après une journée de travail, chacun aspire à rester en famille. Mais il peut être inquiétant pour la démocratie d’avoir de plus en plus de mal à trouver des gens qui veulent s’engager en politique, que ce soit des hommes ou des femmes.»

Quatre ans après avoir quitté toute fonction politique, celle qui est aujourd’hui présidente de la Fondation Caritas plaide toujours, plus que jamais, pour un meilleur équilibre entre vie privée et vie professionnelle ou politique. «Tout le monde aura à y gagner, aussi bien hommes que femmes. Je me rappelle encore, en 1992, au sein du ministère de l’Agriculture, un fonctionnaire dont beaucoup s’étaient moqués parce qu’il avait sollicité un congé sans solde pour s’occuper de son enfant. Aujourd’hui, je rencontre souvent des pères qui regrettent de ne pas avoir pris un congé parental pour leur premier enfant. C’est cela qu’il faut davantage mettre en vitrine et insister sur l’importance de profiter de ces moments de la vie, car le temps passe trop vite.»