PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

INTERVIEW

«Avoir l’ambition de redessiner la banque»


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En prenant conscience du potentiel des nouvelles technologies, les banques doivent se repenser. Évoluant dans un écosystème beaucoup plus ouvert, leur compétitivité et leur attractivité commerciale dépendront notamment de leur capacité à mieux traiter et valoriser la donnée.

Il n’est jamais évident de réformer une activité bien établie. C’est pourtant ce à quoi le secteur bancaire luxembourgeois est aujourd’hui contraint. Entre les exigences réglementaires grandissantes et des capacités d’investissement limitées, c’est tout un modèle qui est mis sous pression. De plus, les banques doivent aussi faire face à l’émergence de nouveaux acteurs qui empiètent sur leur marché (et grignotent leurs marges) en proposant des services digitaux plus en phase avec les attentes des consommateurs.

«Nous devons aujourd’hui nous atteler à des projets qui garantiront la compétitivité de la place financière et qui contribueront à l’attractivité commerciale de chaque banque», confirme Jean Hilger (CIO à la BCEE), qui chapeaute le cluster Digital Banking and Fintech Innovation de l’Association des banques et banquiers, Luxembourg (ABBL). «Chaque dirigeant de banque doit se demander aujourd’hui quels sont les moyens dont il dispose pour continuer à créer de la valeur au cœur de cette économie de la donnée.»

Se donner les moyens d’évoluer 

À travers le cluster, l’ABBL souhaite élaborer des réponses coordonnées à ces défis. Cet espace de travail veut faciliter la dissémination du savoir autour des technologies appelées à révolutionner le secteur. Le cluster coopère aussi avec le régulateur sur diverses problématiques en lien avec le digital. Enfin, ses membres ont aussi la volonté d’initier des projets concrets générant un impact positif en faveur de l’activité bancaire.

Au niveau de chaque banque, la transformation du modèle, loin d’être une sinécure, débute par une profonde remise en question. «D’abord, il faut des personnes compétentes et passionnées, des talents capables d’identifier le potentiel de technologies comme la blockchain, l’intelligence artificielle ou l’importance de la cybersécurité, et de les mettre au service du business», précise Jean Hilger. «Jusqu’alors baignées dans une culture fortement portée sur le réglementaire, poussant chacun à se réfugier dans l’inaction, les banques doivent désormais davantage promouvoir l’esprit d’initiative nécessaire à la mise en œuvre de nouveaux services.»

Il faut avoir le courage de repenser la manière dont on sert les clients.

Jean HilgerJean Hilger, Head of Digital Banking and Fintech Innovation cluster (ABBL)

La banque doit, en outre, s’inscrire dans une démarche de simplification à l’extrême des processus qui lui permettra de réduire considérablement ses coûts et de plus facilement développer de nouveaux services. «Il faut avoir le courage de repenser la manière dont on sert les clients et, au-delà, de redessiner la banque de demain», poursuit le responsable du cluster.

Mettre en œuvre des solutions communes

Une des pistes poursuivies par le cluster réside dans la création de plates-formes technologiques répondant à des problématiques partagées par l’ensemble des acteurs. «Par exemple, chaque banque est aujourd’hui obligée de collecter un certain nombre d’informations sur ses clients, pour s’assurer de leur probité», précise Jean Hilger. «Il est aujourd’hui possible d’imaginer la création d’une solution KYC unique s’appuyant sur la blockchain et dont pourraient profiter les divers acteurs bancaires de la Place. Une fois collectées, les données pourraient être partagées pour éviter de devoir effectuer de coûteuses investigations si elles ont déjà été réalisées par ailleurs.» Le défi, en la matière, est de faire prendre conscience aux acteurs de l’opportunité de partager de l’information sous certaines conditions d’accès.

Ces solutions constituent des réponses aux problématiques de compétitivité.

Jean HilgerJean Hilger, Head of Digital Banking and Fintech Innovation cluster (ABBL)

De la même manière, des plates-formes communes pourraient naître pour répondre aux exigences de vérification des transactions dans un contexte de lutte contre la fraude. Afin de faciliter les démarches liées au reporting réglementaire, une étude vient d’être lancée pour évaluer dans quelle mesure les banques seraient prêtes à recourir à un nouveau service mutualisé. «Ces solutions constituent des réponses aux problématiques de compétitivité. Mais je pense qu’il faut aller plus loin et envisager, au-delà de l’exigence de conformité réglementaire, comment on peut créer de la valeur à travers ces plates-formes», poursuit Jean Hilger.

Des rôles redistribués

Derrière la mise en œuvre de la nouvelle directive paiement (PSD2), qui occupe les banques actuellement, on peut mieux percevoir la manière dont l’écosystème est appelé à se transformer. Exigeant notamment des banques d’ouvrir leur système informatique pour permettre à des acteurs tiers offrant de nouveaux services d’accéder aux données de compte de leurs clients, PSD2 nous pousse très concrètement dans l’ère de l’open banking.

«Si elles ne veulent pas voir leurs services relégués au rang de commodité, les institutions traditionnelles doivent elles aussi trouver les moyens de créer de la valeur au départ d’une meilleure exploitation de la donnée», assure Jean Hilger. «Chacun va devoir repenser sa proposition de valeur et son positionnement dans un écosystème plus riche. Or, la banque telle qu’on la connaît dispose de quantités très importantes de données encore trop peu exploitées.» 

Mieux exploiter la donnée pour créer de la valeur

Le rôle de la banque restera certainement de soutenir l’économie à travers le financement de projets. «Cependant, l’obtention d’un prêt ne constitue jamais une finalité, mais sert avant tout un projet, comme l’acquisition d’une voiture, la réservation d’un voyage, la reprise d’une entreprise, etc. Grâce au digital, les acteurs bancaires de demain seront certainement ceux qui parviendront à proposer leurs services directement dans un contexte commercial», assure Jean Hilger.

À travers des interfaces de programmation (API), la banque va par exemple pouvoir permettre à un concessionnaire de se connecter directement au service de la banque. Il pourra de cette manière obtenir une offre de financement qu’il pourra proposer sans délai à celui qui est venu se renseigner sur la voiture de ses rêves.

Les banques comme les fintech doivent trouver de nouveaux leviers de création de valeur.

Jean HilgerJean Hilger, Head of Digital Banking and Fintech Innovation cluster (ABBL)

«C’est dans de nouvelles logiques de partenariat que les acteurs doivent apprendre à mieux valoriser leurs services», précise encore Jean Hilger. «Au départ de plates-formes ouvertes, les banques comme les fintech doivent trouver de nouveaux leviers de création de valeur afin de mieux servir le client au départ des données dont elles disposent.»