ENTREPRISES & STRATÉGIES — Industrie

Audiovisuel

Netflix va-t-il tuer nos salles de cinéma?



Netflix vient de passer la barre des 200 millions de téléspectateurs dans le monde.  (Photo : Shutterstock)

Netflix vient de passer la barre des 200 millions de téléspectateurs dans le monde.  (Photo : Shutterstock)

Pendant que les salles de cinéma tournent au ralenti chez nous et sont à l’arrêt chez nos voisins, les plateformes de streaming font le plein. Et annoncent de grosses cartouches. De quoi mettre à mal le grand écran? On en a parlé avec le critique Jean-Pierre Thilges.

Netflix va-t-il tuer les salles de cinéma? Voilà une question que le petit monde du cinéma s’est beaucoup posée depuis une décennie désormais et le développement/déploiement à grande échelle de la plateforme de streaming. Et qui est revenue régulièrement sur le tapis avec force ces dernières années, au gré des productions filmographiques de plus en plus impressionnantes du géant américain. En 2017, par exemple, lorsque deux de ses productions («Okja» et «The Meyerowitz Stories») avaient fait sensation avec une première présence au Festival de Cannes puis, surtout, l’année suivante, lorsque «Roma» d’Alfonso Cuaron remporta le Lion d’Or au festival de Venise, puis l’Oscar du meilleur film étranger.

Netflix: 71 films en 2021

Mais elle semble encore plus d’actualité depuis la mi-janvier. Alors que les salles de cinéma du Luxembourg rouvraient leurs portes (contrairement à ses pays voisins) tout en cherchant des films à mettre à l’affiche, Netflix annonçait, lui, pratiquement au même moment, une liste de 71 films dont les sorties sont prévues en exclusivité sur son réseau en 2021. Avec comme slogan d’accompagnement: «Au moins un nouveau film par semaine». Et quelques grosses têtes d’affiche, comme «Don’t Look Up» avec Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence, le blockbuster d’action «Red Notice» (avec Ryan Reynolds, Gal Gadot et Dwayne «The Rock» Johnson), ou «8 rue de l’Humanité» de Dany Boon. De quoi rendre heureux un nombre d’abonnés annoncé désormais à 204 millions (dont 37 millions arrivés en 2020)!  

«Quand j’ai vu l’annonce, je me suis dit que c’était vraiment bien joué de la part de Netflix», lance Jean-Pierre Thilges, 67 ans, ancien critique du Tageblatt, de la Revue, également entendu sur RTL Radio. Ce dernier, qui a également participé en son temps à la naissance des cinémas Utopolis et Utopia à Luxembourg, se dit inquiet pour les salles qu’il chérit tant: «Il n’y a pas que Netflix. Amazon Prime, Disney+ et Apple TV+ sont aussi présents. Je vous avoue que je n’ai jamais été aussi pessimiste qu’aujourd’hui sur l’avenir des salles…», explique ainsi cet homme, qui a assisté pendant plus de 30 ans aux festivals de Cannes et de Berlin.

Changement de tactique

Ses craintes ne se basent pas que sur un avis. Mais plutôt sur l’analyse d’une concordance de facteurs. Le premier étant la peur actuelle du grand public à retourner dans les salles. «Une peur bleue, à la limite de la paranoïa selon moi. Alors qu’il n’y a sans doute pas plus sûr à l’heure actuelle qu’une salle de cinéma. Une distanciation y est imposée ainsi que le port d’un masque et une interdiction de manger/boire. Avec, qui plus est, un parcours à suivre pour que les gens ne se croisent pas…», explique ainsi Jean-Pierre Thilges.

L’absence à l’affiche de grands films n’aide pas non plus le public à se déplacer. «Il n’y a plus de ‘films porteurs’, ceux capables de faire se déplacer les foules. Si le nouveau James Bond sortait, par exemple, on verrait ce que cela donnerait…» Oui, mais voilà, les grands studios ont peur. Tout le monde a vu Warner Bros tenter le coup l’été dernier avec «Tenet» de Christopher Nolan. Et si le film a tout de même rapporté 350 millions de dollars, il a été considéré comme un échec commercial. Warner devant y mettre de sa poche pour rentrer dans ses frais. «Du coup, aujourd’hui, ce studio a changé de tactique. Et a décidé de repousser les sorties chez nous. Alors qu’aux États-Unis, il les sort en même temps dans les cinémas et sur sa plateforme HBO Max. Cette dernière n’étant pas encore disponible chez nous.»

Une révolution?

Une tactique qui n’est censée durer que durant l’année 2021, avant un retour à la normale en 2022. Mais beaucoup s’interrogent à ce sujet et évoquent déjà une possible révolution. Les différentes plateformes prenant de plus en plus de poids.

«Leur pouvoir est grandissant. Et je pense qu’à moyen terme, l’idée est de se passer purement et simplement  des salles de cinéma», reprend Jean-Pierre Thilges. La raison? Financière évidemment. «Lorsqu’un film est projeté sur grand écran en Europe, au maximum, 50% vont dans la poche du distributeur…» Mais plus on supprime les intermédiaires, plus on touche. Sans oublier qu’un film placé sur une plateforme demande moins de promotion qu’un film projeté au cinéma.

«Quand vous êtes cinéphile aujourd’hui, il faut être abonné aux plateformes. Les nouveaux films de Martin Scorsese, Spike Lee, David Fincher… c’est sur ces supports qu’ils sont sortis. Personnellement, j’ai Netflix, Amazon Prime, Disney+ et Apple TV+. Moi, cela ne m’empêche pas d’aller aussi au cinéma. Mais je suis sûr que certaines personnes, qui ne les utilisaient pas forcément avant la pandémie, y ont pris goût. Et qu’eux n’y retourneront pas. Ou du moins, plus autant qu’avant…» Et Jean-Pierre Thilges de conclure: «Une très bonne année pour les salles de cinéma au Luxembourg, cela représente 1.400.000 entrées. Une mauvaise, 900.000. Mais je pense que le temps où on voyait de tels chiffres est désormais révolu…»