PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Grande interview

«Mieux collaborer pour tirer profit du numérique»


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Jean Hilger, président du nouveau Digital Strategy Committee au sein de l’ABBL. (Photo: Maison Moderne/archives)

Jean Hilger, président du nouveau Digital Strategy Committee au sein de l’ABBL. (Photo: Maison Moderne/archives)

Si l’année 2020 a mis en évidence l’importance du numérique dans la banque, les acteurs du secteur doivent désormais envisager de nombreux autres chantiers. Pour avancer, les banques luxembourgeoises doivent apprendre à mieux collaborer, entre elles, avec les fintech et le régulateur.

«L’année 2020, et la crise du Covid-19, aura constitué un bel exercice d’humilité pour de nombreuses banques», commente Jean Hilger, président du nouveau Digital Strategy Committee, au sein de l’Association des banques et banquiers Luxembourg (ABBL). «Chacune a en effet pu se rendre compte que, malgré des percées numériques réalisées ces dernières années, la relation entre le client et la banque dépendait encore de nombreuses contraintes physiques. Cette crise a été l’occasion de vérifier de nombreuses hypothèses liées à la maturité numérique des organisations.»

Elle a aussi permis de prendre la mesure des efforts à consentir dans le domaine. «La Commission européenne indique que l’usage des applications bancaires à distance a augmenté de 72% en à peine une semaine au tout début du confinement», précise Ananda Kautz, Head of Innovation, Digital Banking and Payments au sein de l’ABBL. Les acteurs du secteur ont donc dû se mobiliser, et ce malgré la décentralisation des équipes, pour parvenir à satisfaire les attentes nouvelles des utilisateurs, comme la possibilité de recourir à la signature électronique, de pouvoir interagir via de nouveaux canaux, d’être en mesure de souscrire à un produit ou un service en ligne.

Nouveaux défis

Au-delà de cela, les banques doivent désormais s’atteler à de nombreux autres chantiers numériques: évolutions réglementaires liées à l’émergence d’un marché unique dans le domaine de la finance numérique, ou encore discussions autour du projet d’un euro virtuel. «À cela s’ajoute l’arrivée de nouveaux acteurs dans le domaine du paiement», explique Ananda Kautz. «Depuis l’entrée en vigueur de PSD2, 21 licences de fournisseurs de services de paiement ont été octroyées au Luxembourg, et plus de 300 à l’échelle européenne. L’arrivée de ces nouveaux acteurs est de nature à renforcer la concurrence et à stimuler l’innovation.»

Faciliter la collaboration

Pour accompagner les banques dans cet environnement en forte évolution, l’ABBL s’adapte. D’une part, le Digital Strategy Committee pilote l’ensemble des travaux en lien avec la numérisation des activités bancaires, abordant divers sujets: cybersécurité, cryptomonnaies, blockchain, cloud, économie de la donnée... «D’autre part, le Fintech & Innovation Forum veut encourager la collaboration entre les banques et les fintech», assure Ananda Kautz. «Ces structures innovantes sont aujourd’hui perçues comme des partenaires, plus que comme des concurrents par 90% des banques. Il était cependant important d’insuffler une dynamique au niveau de nos membres, de faciliter l’échange.»

Je pense notamment à l’économie de la donnée, qui va transformer le métier, faciliter l’analyse de risque, la compréhension des comportements des clients et améliorer les contrôles réglementaires.
Jean Hilger

Jean Hilger,  président du nouveau Digital Strategy Committee,  ABBL

De manière générale, la nouvelle organisation veut mettre un focus plus important sur la collaboration entre les parties prenantes de l’écosystème, les banques, les acteurs innovants, les structures gouvernementales, ou encore le régulateur.

Partager la donnée, un enjeu-clé

Si les défis ne manquent pas, à l’échelle de la place financière luxembourgeoise, certains apparaissent toutefois plus porteurs que d’autres. «Je pense notamment à l’économie de la donnée, qui va transformer le métier, faciliter l’analyse de risque, la compréhension des comportements des clients et améliorer les contrôles réglementaires», assure Jean Hilger. Investir dans ce domaine relève évidemment des efforts individuels de chaque banque.

Considérant l’importance de la place financière, il y a un réel intérêt à trouver les moyens de partager l’information tout en veillant à préserver la confidentialité et la propriété des données de chacun.
Jean Hilger

Jean Hilger,  président du nouveau Digital Strategy Committee,  ABBL

Toutefois, aux yeux du président du Digital Strategy Committee, il y a une opportunité à partager plus largement la donnée pour tirer profit de toutes les possibilités offertes par l’analyse de la donnée et l’intelligence artificielle. «Considérant l’importance de la place financière, il y a un réel intérêt à trouver les moyens de partager l’information tout en veillant à préserver la confidentialité et la propriété des données de chacun. De cette manière, on pourra mieux explorer de nouveaux leviers et services communs d’amélioration des performances et de réduction des risques.»

Apprentissage mutuel

Un autre enjeu important tient au maintien d’une bonne collaboration avec le régulateur. La CSSF, tout en restant dans son rôle, en adoptant une approche ouverte vis-à-vis des évolutions technologiques, peut soutenir cette numérisation. «Par exemple, on pourrait envisager de remplacer les modèles statistiques utilisés pour évaluer le risque, aujourd’hui reconnus par le régulateur, par d’autres s’appuyant sur l’intelligence artificielle», commente Jean Hilger. «Toutefois, cela ne sera possible que si le régulateur est en capacité d’approuver de tels modèles et d’accepter les conclusions prises par une intelligence artificielle. Il y a donc un processus d’apprentissage mutuel à poursuivre autour de l’utilisation de la technologie.»

Dans cette perspective, les banques et banquiers investissent notamment dans un projet de recherche avec l’Université du Luxembourg, pour fiabiliser les modèles d’aide à la décision s’appuyant sur l’IA, se prémunir de biais et des risques cyber. Cette démarche, à laquelle prend part la CSSF en tant qu’observateur, doit permettre de déterminer les meilleures conditions de mise en œuvre de la technologie. Si l’on considère la blockchain, la technologie présente aussi l’opportunité de mettre en œuvre des systèmes transactionnels ou d’échange d’informations entre banques qui ne dépendent plus de tiers de confiance. «Disposer d’un régulateur à l’écoute, ouvert sur les évolutions et les nouveaux usages, est déterminant. Cela contribue fortement à l’évolution de la place financière, en permettant à chaque acteur d’améliorer sa compétitivité», assure Jean Hilger.