PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Chronique financière

Marchés: quelles leçons tirer des crises précédentes?



Claude Ewen, sales director Luxembourg pour Columbia Threadneedle Investments. (Photo: Columbia Threadneedle Investments)

Claude Ewen, sales director Luxembourg pour Columbia Threadneedle Investments. (Photo: Columbia Threadneedle Investments)

10%. Notez bien ce chiffre. Il s’agit du rendement annuel moyen de l’indice S&P 500, qui mesure la performance des actions américaines depuis sa création en 1926. C’est la notion de moyenne qui importe ici, car l’indice a connu bon nombre de fluctuations. Ce chiffre témoigne par ailleurs de la force, de la régularité et de la résilience du marché actions, avec des rendements à long terme dépassant de loin ceux d’autres classes d’actifs. Les investisseurs qui se sont engagés sur la voie de l’investissement à long terme ont été généreusement récompensés.

Rester investi sur le long terme est bien évidemment plus facile à dire qu’à faire. L’exercice impose en effet une bonne dose de sang-froid pour ne pas perdre de vue ses objectifs de placement distants de plusieurs années alors que les mauvaises nouvelles se multiplient et que les pertes s’accumulent.

Dans un contexte de perte de confiance découlant de l’effondrement des marchés, il est facile d’oublier que les événements traversés n’ont rien d’inédit et qu’ils posent même souvent les bases d’opportunités futures.

Depuis son lancement, le S&P 500 a connu 11 phases de repli de 20% ou plus par rapport à un sommet historique (seuil à partir duquel on parle généralement de marché baissier), à chaque fois dans des circonstances différentes et avec des reprises de durée variable par la suite.

   

   

Bien que certains aspects du ralentissement aujourd’hui enregistré par les marchés soient inédits, les investisseurs sont de mieux en mieux préparés pour y faire face. Dans le sillage de chaque crise, de nouvelles réformes voient le jour sous l’impulsion des principaux acteurs du marché et des régulateurs. La politique monétaire a aussi évolué. Nous nous sommes habitués à une intervention agressive et rapide des banques centrales pour soutenir le fonctionnement du marché et la confiance des investisseurs. Enfin, les marchés finissent toujours par se redresser. La volatilité (dans les deux sens) est absorbée dans la tendance haussière à long terme. Les investisseurs qui maintiennent le cap traversent certes des turbulences sur le moment, mais ressortent gagnants dans la durée.

La contraction actuelle est de nature structurelle. Elle trouve sa source dans l’impact du Covid-19 sur les entreprises, les gouvernements et le système financier. Si l’ampleur et la durée du marché baissier restent encore à déterminer, la voie vers la reprise dépendra de la propagation de la pandémie à l’échelle mondiale. Cependant, sur la base des observations et des données issues des marchés baissiers structurels les plus récents, nous estimons que certains schémas sont susceptibles de se reproduire à mesure que les marchés se redresseront et qu’il est donc possible de mettre en œuvre des réponses stratégiques adaptées.

1. Les valeurs défensives sont souvent à la traîne, à l’inverse de leurs homologues cycliques

L’idée selon laquelle les secteurs défensifs traditionnels (consommation de base, santé et services aux collectivités) ont tendance à sous-performer au début d’une phase de reprise tandis que les secteurs cycliques (finance, matériaux et industrie) surperforment est largement soutenue d’un point de vue empirique. Ce schéma se vérifie en effet au niveau des rendements sur six mois et un an dans le sillage des trois marchés baissiers les plus récents.

Il convient de noter que ces tendances pourraient quelque peu différer dans le contexte actuel. Certaines valeurs de la santé pourraient ainsi réaliser de bien meilleures performances que ne le suggère la tendance historique compte tenu de la forte demande de tests, de diagnostics, d’outils et de produits médicaux. La consommation en ligne a également le vent en poupe, que ce soit au niveau des produits alimentaires, des programmes d’éducation ou du commerce au sens large.

   

   

2. Dans les premiers jours d’une phase de reprise, la tentation peut être grande pour les investisseurs d’éviter les secteurs qui ont enregistré les plus lourdes pertes

C’est peut-être difficile à imaginer aujourd’hui, mais après l’éclatement de la bulle internet, les investisseurs se sont détournés du secteur technologique pendant des années, marqués par le souvenir des pertes qu’il avait provoquées. D’un point de vue comportemental, cette réaction est tout à fait compréhensible. Le biais de récence (tendance à accorder une plus grande importance à la réalité actuelle plutôt qu’aux expériences passées et à la planification future) peut fausser les décisions quant aux risques liés à l’investissement dans certaines entreprises ou certains secteurs. Dans le contexte actuel, il est aisé de comprendre ce qui pourrait conduire les investisseurs à éviter les actions des secteurs des voyages et de l’horeca, qui ont subi les plus lourdes pertes, dès lors qu’il leur faudra plus de temps pour se remettre complètement.

Mais pour les investisseurs à long terme, céder à la tentation d’éviter ces secteurs pourrait constituer une erreur stratégique, non seulement en termes de diversification, mais aussi car ils pourraient passer à côté de certaines opportunités en ne profitant pas des valorisations intéressantes pour ajouter des titres prometteurs à long terme au sein de leur portefeuille. Ces opportunités manquées ont été flagrantes au cours des périodes qui ont suivi les creux du marché de 1987, 2002 et 2009. Penchons-nous, à des fins d’illustration, sur le rendement enregistré sur la période de 12 mois consécutive au creux par les trois secteurs les moins performants au cours du marché baissier, par rapport au S&P 500. Dans chaque cas, le rendement global équipondéré des trois secteurs les plus «délaissés» est supérieur à celui du marché dans son ensemble.

   

   

3. Savoir distinguer les gagnants et les perdants

Profiter de la hausse des marchés pendant la reprise n’est pas qu’une question d’allocation sectorielle. Le rendement global d’un secteur peut masquer la véritable nature de ses performances: il est en effet souvent dominé par les résultats disproportionnés d’une entreprise ou d’un petit groupe d’entreprises. Lorsqu’un secteur surperforme, il est rare que toutes les actions qui le composent fassent mieux que le marché dans son ensemble. Même constat en cas de sous-performance: tous les titres du secteur ne sont pas forcément à la traîne.

C’est l’une des principales raisons pour lesquelles nous pensons qu’une gestion de portefeuille active peut faire la différence durant les phases de reprise des marchés. Se contenter d’identifier les secteurs gagnants ne suffit pas.

   

   

4. Quid des liquidités?

Certains investisseurs sont tentés de se tourner vers les liquidités en attendant que les incertitudes se dissipent. Mais il convient de garder à l’esprit que si vous n’êtes pas investi, vous ne participerez pas au rebond des marchés, qui peut être aussi soudain qu’abrupt. Au cours des huit années qui ont suivi la crise financière mondiale, les liquidités ont rapporté moins de 0,25% en termes annualisés. La classe d’actifs se veut certes sûre et liquide, mais se classe également tout en bas du tableau des performances.

5. La volatilité est appelée à perdurer

Le VIX (indice de volatilité publié par le CBOE) mesure la volatilité du marché actions. Durant la crise financière mondiale de 2008-2009, après avoir grimpé en flèche, le VIX avait connu une phase de retour à la normale ponctuée de «répliques». Si la situation actuelle suit la même voie, nous pourrions continuer d’assister à des épisodes de volatilité, parfois très marqués, pendant une période prolongée. Après leur apogée, ces épisodes diminueront probablement en fréquence et en ampleur, mais pourraient rester déconcertants et coûteux à court terme pour les investisseurs.

   

   

Chacun des marchés baissiers observés depuis le lancement du S&P 500 a laissé une marque indélébile sur l’économie et sur le psychisme des investisseurs. Celui que nous traversons aujourd’hui ne dérogera pas à la règle. Il n’est guère aisé d’imaginer la forme que prendra la reprise, d’autant plus que les mois à venir s’annoncent difficiles. Les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs, mais si l’évolution des marchés est conforme aux normes historiques, le marché baissier numéro 12 arrivera à son terme, des enseignements en seront tirés et viendront compléter ceux issus des 11 précédents, et la moyenne de l’indice S&P 500 intégrera les données relatives à sa 95e année d’existence.

Certes, il faut parfois des années aux actions pour renouer avec leurs sommets précédents à partir des creux des marchés baissiers, en particulier lorsqu’une récession s’invite à la fête. Et même alors, il est peu probable que nous retrouvions un monde identique à celui d’avant la crise. Nul doute que le monde post-Covid-19 se caractérisera par des changements structurels et une accélération de tendances déjà à l’œuvre auparavant. Les secteurs de la santé et de l’énergie se dirigeaient déjà vers une transformation fondamentale avant la crise, et leurs performances au cours des prochains mois pourraient s’écarter sensiblement de celles enregistrées au cours des reprises précédentes.

Face à ces évolutions et afin de prospérer tout au long du repli et pendant la reprise, une recherche approfondie sera de mise tant au niveau macroéconomique que des entreprises individuelles, afin de mieux comprendre ces changements structurels durables et de trouver la meilleure manière d’y réagir. Il conviendra de faire preuve de flexibilité tout en restant fidèles à notre vision positive des marchés et des opportunités qu’ils offrent aux investisseurs engagés sur le long terme.