PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Valeurs boursières

Les marchés des actions intègrent le risque géopolitique



La débâcle sur les marchés boursiers pourrait être suivie d’une crise des matières premières. (Photo: Shutterstock)

La débâcle sur les marchés boursiers pourrait être suivie d’une crise des matières premières. (Photo: Shutterstock)

Les bourses européennes ont vécu ce lundi leur pire journée depuis un an et demi. Sur fond d’une politique rapide de normalisation du côté de la Réserve fédérale américaine (Fed) et de tensions exacerbées entre les États-Unis et la Russie, la volatilité des valeurs boursières et le prix du gaz pourraient augmenter.

En fin de séance lundi soir, l’indice regroupant les principales capitalisations boursières en Europe, le STOXX 600, a chuté de 3,8%. Une tendance à la baisse que cet indice n’avait plus connue depuis juin 2020. Le vent contraire qui a chahuté les bourses ce lundi a aussi affecté les valeurs du secteur technologique avec le STOXX Europe 600 Technology, qui a quant à lui perdu 5,8%.

Sur la Place de Francfort, l’indice DAX des plus importantes entreprises allemandes a baissé de 3,8%. Du côté français, le CAC 40 a reculé de 4%. À Londres, le FTSE 100 a chuté de 2,6%, atteignant son niveau le plus bas en un mois et témoignant de sa plus forte baisse en l’espace de deux mois.

Outre-Atlantique, Wall Street s’en est sorti relativement mieux en terminant la séance de lundi avec une hausse de 0,28% du S&P et de 0,63% du Nasdaq, à l’issue d’une journée difficile.

La donnée de fond n’est pas tant ce qu’il se passe en un jour ou deux sur les marchés, mais plutôt que le taux d’intérêt va commencer à augmenter. Ça change la morphologie des marchés par la force des choses.
Bruno Colmant

Bruno Colmant,  group head of private banking,  Degroof Petercam

«La donnée de fond n’est pas tant ce qu’il se passe en un jour ou deux sur les marchés, mais plutôt que le taux d’intérêt va commencer à augmenter», nuance Bruno Colmant, professeur d’économie à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et à la Louvain School of Management (LSM), mais aussi group head of private banking chez Degroof Petercam, contacté par Paperjam. Une rehausse des taux d’intérêt n’est naturellement pas sans impact: «Ça change la morphologie des marchés par la force des choses», précise-t-il, en expliquant qu’«une hausse abrupte des taux crée un choc de volatilité sur les marchés boursiers».

Un éventuel resserrement monétaire américain

La débâcle sur les marchés des actions intervient à la veille de deux jours de réunion de la Fed, ces mardi et mercredi, qui tient son premier comité de politique monétaire de l’année. Une réunion dont les conclusions vont être très surveillées par les investisseurs dans la perspective d’une première hausse des taux en mars prochain. Le risque étant que les conditions d’accès aux liquidités américaines deviennent négatives avec un durcissement de la politique monétaire de la Fed.

Toutefois, il se pourrait que la Fed relève ses taux plus vite que prévu pour contrer l’inflation américaine qui se montre plus durable que ce qu’indiquaient les prévisions il y a encore deux mois. Avec une politique accommodante de plus en plus difficile à tenir, il se pourrait bien qu’une rehausse des taux plus rapide soit le deuxième tour de resserrement budgétaire, après avoir déjà réduit drastiquement son programme d’achat d’actifs. Déjà passé de 60 à 30 milliards de dollars, le rythme mensuel de rachat devrait s’éteindre d’ici fin mars.

Les États-Unis sont en situation de plein emploi, ce qui veut dire qu’ils peuvent utiliser l’arme des taux d’intérêt pour faire baisser l’inflation.
Bruno Colmant

Bruno Colmant,  group head of private banking,  Degroof Petercam

Pour sa part, Bruno Colmant n’exclut pas la possibilité d’une hausse des taux américains avant le mois de mars, mais rappelle qu’il y a une différence entre les États-Unis et l’Europe. «Les États-Unis sont en situation de plein emploi, ce qui veut dire qu’ils peuvent utiliser l’arme des taux d’intérêt pour faire baisser l’inflation», déclare-t-il, alors que la situation de sous-emploi en Europe n’est pas spécialement favorable à une telle approche. La Fed accentuant sa politique monétaire, l’on pourrait s’attendre à ce que le marché des actions américaines soit le seul impacté par la volatilité qui en découlera. Pour autant, «les marchés ne sont jamais découplés», indique Bruno Colmant, qui précise que «comme le marché américain est le marché dominant, il y aura de la volatilité sur les autres marchés s’il y en a sur le marché américain».

Les aléas géopolitiques

Les marchés boursiers, qui avaient jusqu’à présent laissé l’ombre du risque géopolitique de côté, ont sursauté lundi à la suite du rappel du personnel diplomatique américain et britannique en Ukraine. Un événement qui confirme la crainte d’un conflit armé possible en Ukraine, accentuée par l’annonce des États-Unis de renforcer la présence de leurs troupes dans les pays de l’Otan à l’est de l’Europe. «Les marchés se réveillent avec le problème ukrainien qui semblait lointain et qui l’est moins aujourd’hui», note Bruno Colmant.

Les marchés ont-ils ignoré les enjeux géopolitiques? «Une guerre semble tellement improbable sur le continent européen», répond Bruno Colmant. «C’est un scénario auquel on n’est pas habitué et dont on commence à se demander s’il est plausible ou pas.»

De son côté, Moscou considère que le comportement des Occidentaux est hystérique, tout en continuant d’envoyer plusieurs dizaines de milliers de soldats aux frontières de l’Ukraine. Les médias internationaux ont en effet relayé des images de mouvements de troupes et de véhicules russes en Biélorussie. Suite à cela, le président russe Vladimir Poutine a réagi en mentionnant le déroulement d’un simple exercice militaire.

Les tensions en Ukraine pourraient conditionner le prix du gaz en Europe et ainsi aggraver le choc énergétique que nous sommes en train de vivre.
Bruno Colmant

Bruno Colmant,  group head of private banking,  Degroof Petercam

Bien que la hausse des taux de la Fed risquerait d’affecter davantage la volatilité des cours américains, Bruno Colmant souligne toutefois que «les tensions en Ukraine pourraient conditionner le prix du gaz en Europe et ainsi aggraver le choc énergétique que nous sommes en train de vivre».

Les risques géopolitiques, imprévisibles et moins probables que d’autres risques, restent lourds de conséquences lorsqu’ils se réalisent, car ils ne sont pas toujours intégrés dans les cours des bourses. Pour autant, la principale menace à la croissance européenne ne devrait pas être d’ordre économique en 2022, selon Édouard Carmignac, fondateur et PDG de Carmignac Gestion, mais bien d’ordre géopolitique. Inquiet de l’actuelle crise entre l’Ukraine et la Russie, il rappelait récemment dans ses prévisions économiques de 2022 que la Russie représente 47% des importations de gaz de la zone euro et 25% des importations de pétrole.

Une possible crise des matières premières

La crainte d’un conflit en Ukraine s’est aussi fait ressentir sur la Bourse de Moscou, lundi, où l’indice RTS a chuté de 10% en cours de séance. À la suite de cet incident, la Banque centrale de Russie a déclaré suspendre ses achats de devises étrangères. Cela n’a pas pour autant permis d’éviter à l’indice de référence russe de perdre environ 8% à la clôture de la séance lundi soir. Le RTS avait déjà chuté de plus de 10% la semaine dernière. Le recul du marché des actions russes rappelle à quel point il reste dépendant du prix des matières premières. Il est de coutume que lorsque les prix des matières premières augmentent, les valeurs boursières russes se retrouvent généralement affectées.

Ce n’est pas sans rappeler que les prix du pétrole ont atteint mardi 18 janvier leur sommet le plus haut en 7 ans, l’ICE Brent grimpant à 88,16 dollars le baril. Juste au moment où les tensions entre l’Ukraine, la Russie et les Occidentaux sont à leur comble, avec plus de 100.000 soldats russes stationnés aux frontières ukrainiennes. Il se pourrait donc qu’une invasion russe de l’Ukraine entraîne des perturbations dans les flux de matières premières sur les marchés mondiaux. Ce qui viendrait s’ajouter aux ruptures des chaînes d’approvisionnement de puces électroniques.