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Écosystème

Le Luxembourg, précurseur et leader durable



Julie Becker: «Au départ, durant les années 2007-2008, toutes les obligations vertes étaient émises par des institutions supranationales et servaient strictement à financer des projets environnementaux.» (Photo: Shutterstock)

Julie Becker: «Au départ, durant les années 2007-2008, toutes les obligations vertes étaient émises par des institutions supranationales et servaient strictement à financer des projets environnementaux.» (Photo: Shutterstock)

En 2007, c’est à la Bourse de Luxembourg qu’a été cotée la première obligation verte, émise par la Banque européenne d’investissement. Depuis, le Grand-Duché a maintenu son leadership dans le domaine, et un important écosystème s’est développé dans le pays autour de la finance verte. Le Luxembourg Green Exchange en est l’un des éléments les plus remarquables.

Ce n’est que lorsque le Luxembourg Green Exchange (LGX) a été porté sur les fonts baptismaux, en 2016, que la face verte de la planète financière luxembourgeoise s’est réellement révélée aux yeux du monde. Il est vrai qu’avec cet outil, la Bourse de Luxembourg se dotait de la première plate-forme mondiale exclusivement dédiée à la cotation d’obligations vertes ou durables. Elle le faisait également sans demi-mesure, puisque le Luxembourg Green Exchange n’acceptait de rassembler, dès son lancement, que les émetteurs qui consacrent l’entièreté des fonds levés à des investissements verts.

Toutefois, ce médiatique lancement ne constitue que la face émergée de l’iceberg. En effet, en dehors du Green Exchange, le Luxembourg a construit un riche écosystème dédié à la finance verte. On peut ainsi citer, pêle-mêle, la Climate Finance Task Force lancée par l’État luxembourgeois et des acteurs privés, Luxflag, l’agence luxembourgeoise de labellisation qui propose des standards adaptés à la finance verte, la Climate Finance Platform, fruit d’un partenariat entre la Banque européenne d’investissement et le gouvernement luxembourgeois, le Climate Finance Accelerator, le Forestry and Climate Change Fund, etc.

Des obligations en constante évolution

Depuis l’année 2007, l’obligation verte a déjà connu bien des évolutions. «Au départ, durant les années 2007-2008, toutes les obligations vertes étaient émises par des institutions supranationales et servaient strictement à financer des projets environnementaux, poursuit Julie Becker. Depuis lors, les choses ont bien évolué. En ce qui concerne les émetteurs, tout d’abord, des agences gouvernementales ont commencé à en émettre, puis des États souverains, des municipalités américaines, des institutions financières, des entreprises…»

La nature de l’obligation a elle aussi évolué au fil des années. Aux obligations vertes du début, qui devaient servir nécessairement à financer des projets environnementaux, se sont ensuite ajoutées des obligations «sociales».

Parfois, une obligation sociale peut devenir durable. Ainsi, on peut lancer une obligation pour financer des logements sociaux, et ceux-ci peuvent ensuite être conçus comme des bâtiments passifs, verts.

Julie Becker,  cofondatrice du Luxembourg Green Exchange

«Celles-ci sont plus difficiles à définir, selon Julie Becker. Il s’agit, par exemple, de financer des projets de construction de logements sociaux, des programmes de vaccination, etc.» Un nouveau type d’obligation, cohabitant avec les autres, a encore vu le jour plus récemment : l’obligation «durable», qui mélange des enjeux sociaux et environnementaux.

«Parfois, une obligation sociale peut devenir durable. Ainsi, on peut lancer une obligation pour financer des logements sociaux, et ceux-ci peuvent ensuite être conçus comme des bâtiments passifs, verts. L’obligation de départ, conçue comme sociale, devient donc aussi verte», précise Julie Becker.

Notons enfin que, dernièrement, les green loans (prêts verts) sont également apparus sur le marché, tout comme les sustainability– ­linked loans, des prêts soumis à certains objectifs et pour lesquels les émetteurs sont pénalisés si les objectifs n’ont pas été atteints. Les produits financiers «verts» qui sont aujourd’hui à la disposition des investisseurs se sont donc considérablement diversifiés au fil des années. Aujourd’hui, le choix est pléthorique.

Bien placé, mais concurrencé

Malgré les évolutions, le Luxembourg est resté un domicile particulièrement privilégié pour les obligations vertes au niveau mondial. La croissance du nombre d’obligations qui y sont cotées a certes été lente, mais exponentielle. Ainsi, après le lancement de la première obligation verte en 2007, il a fallu pas moins de neuf années pour atteindre le cap des 100 obligations cotées à la Bourse de Luxembourg. Trois ans plus tard, soit au 30 septembre 2019, plus de 500 obligations vertes, sociales ou durables y étaient cotées.

La création du LGX y est certainement pour quelque chose, mais il s’agit également du résultat d’une prise de conscience globale. En effet, le volume d’obligations vertes ou durables dans le monde a connu la même évolution exponentielle. «Cette croissance, bien qu’impressionnante, n’est toutefois pas suffisante pour relever les défis environnementaux qui s’annoncent», indique Julie Becker. Pour la membre du comité exécutif de la Bourse de Luxembourg, «le financement des solutions permettant de relever le défi du changement climatique nécessiterait pas moins de 1.000 milliards de dollars… chaque année».

Toutefois, il ne faut pas se leurrer, toutes les places financières souhaitent aujourd’hui être les leaders de la finance verte. Nos concurrents, ce sont toutes les capitales européennes.

Julie Becker,  cofondatrice du Luxembourg Green Exchange

Dans cette masse de nouvelles obligations, où se situe le Luxembourg, précurseur du secteur ? En réalité, le pays s’en sort très bien. Avec un total de presque 200 milliards d’euros émis et affichés sur le Luxembourg Green Exchange en septembre 2019, le Luxembourg est le premier pays d’Europe en termes de montants émis. Il pèse 2,5 fois plus que Paris et cinq fois plus que Londres ou Francfort.

«Toutefois, il ne faut pas se leurrer, toutes les places financières souhaitent aujourd’hui être les leaders de la finance verte. Nos concurrents, ce sont toutes les capitales européennes, avertit Julie Becker. Parmi celles-ci, on peut certainement pointer Londres comme l’un de nos plus sérieux concurrents. Le poids politique du pays, son important corps diplomatique aussi, le rend très attractif. Par ailleurs, les pays émergents se positionnent aussi pour faire la différence. Ils sont souvent les plus touchés par les changements climatiques, et ce type d’investissement a donc beaucoup de sens pour eux.»

De la philanthropie rentable

On ne peut que se féliciter de voir le monde de la finance investir dans des projets qui, en toute logique, devraient profiter à l’ensemble de la société, et même à toute la planète. Cela dit, si les investisseurs se ruent aujourd’hui sur les obligations vertes, ce n’est certainement pas – uniquement, du moins – par pure philanthropie.

«Nous n’avons plus aucun mal, aujourd’hui, à convaincre que les rendements offerts par les obligations vertes peuvent être aussi séduisants que ceux qu’on peut espérer avec des produits traditionnels. En outre, étant donné que les projets financés courent souvent sur le long terme, ces investissements s’avèrent également plus stables, notamment lorsque les marchés se font volatils, analyse Julie Becker. Comme pour tout type d’obligation, il est également possible d’obtenir de plus hauts rendements en prenant plus de risques. C’est ici la qualité de l’émetteur qui déterminera le niveau de risque que l’on prend.»

Je pense que de nombreuses personnes sont simplement en recherche de plus de sens, dans tous les aspects de leur vie : leur travail, leur logement, leur mode de consommation, et donc également leur façon d’investir leur argent.

Julie Becker,  cofondatrice du Luxembourg Green Exchange

Pour la cofondatrice du Luxembourg Green Exchange, au-delà de l’intérêt financier de ces investissements, il ne faut pas mettre de côté le mouvement sociétal général qui est à l’origine de l’essor de la green finance. «Il est vrai qu’une partie des investisseurs voit l’intérêt que représentent ces produits stables, aux bons rendements, surtout dans le contexte de méfiance qui a suivi les dernières crises financières. Mais je pense que de nombreuses personnes sont simplement en recherche de plus de sens, dans tous les aspects de leur vie : leur travail, leur logement, leur mode de consommation, et donc également leur façon d’investir leur argent.»

L’exigence de la transparence

Faire en sorte que son argent ait un impact positif pour l’environnement ou la société. Voilà une facette de l’investissement qui n’était autrefois considérée que de très loin par les gestionnaires de fonds, braqués sur l’équilibrage parfait entre rendement et mitigation des risques. Cela signifie donc que la finance verte, au Luxembourg ou ailleurs, fait entrer ce secteur dans une nouvelle dimension, celle de l’idéalisme. Or, pour un idéaliste, rien n’est pire que de voir ses idéaux trahis.

Si un investisseur réalise que les fonds qu’il a investis dans une obligation verte n’ont pas été utilisés pour réaliser des projets durables ou verts, les conséquences pourraient être dévastatrices, non seulement pour l’émetteur, mais aussi pour le crédit de cette forme d’investissement au sens large.

Pour tous les acteurs qui émettent des obligations, les cotent ou les labellisent, il est dès lors crucial de mettre en place les instruments permettant d’assurer la bonne utilisation des fonds mobilisés. À cet égard, le Luxembourg Green Exchange met un point d’honneur à ne proposer que des obligations et des fonds 100 % verts, sociaux ou durables. Des critères stricts sont utilisés pour vérifier l’éligibilité de ces produits, notamment les labels de Luxflag. Un mot d’ordre prévaut : la transparence.

Selon moi, finance durable est synonyme de finance transparente. Il est essentiel de donner une information précise aux investisseurs et de permettre à l’émetteur de rendre régulièrement des comptes par rapport aux investissements réalisés.

Julie Becker,  cofondatrice du Luxembourg Green Exchange

«Les émetteurs qui souhaitent travailler avec nous s’engagent à expliquer, dans la documentation additionnelle qu’ils fournissent, quels types de projets sont financés à travers leurs produits. Des vérifications sont en outre réalisées tout au long du processus. Par exemple, 12 mois après l’émission d’une obligation, l’émetteur doit fournir un rapport d’évaluation d’impact ou d’utilisation des fonds qui établit avec précision ce qui a été fait des fonds investis, détaille la fondatrice du Luxembourg Green Exchange. Selon moi, finance durable est synonyme de finance transparente. Il est essentiel de donner une information précise aux investisseurs et de permettre à l’émetteur de rendre régulièrement des comptes par rapport aux investissements réalisés. Étant donné que ce qui est vert aujourd’hui pourrait ne plus l’être demain, il faut aussi permettre aux investisseurs de se désengager si les projets financés ne leur conviennent plus.»

Suicidaire green washing

La place financière luxembourgeoise, qui tire jusqu’ici très bien profit de l’émergence de la finance verte, a donc bien compris le caractère crucial d’une gestion transparente au cœur de ce nouveau territoire boursier. Cela veut-il dire que personne ne tentera de corrompre les nobles intentions de la finance verte ?

«Je pense que, pour un émetteur de fonds ou d’obligation verte, toute tentative de triche entraîne un tel risque au niveau de sa réputation qu’il est suicidaire de se livrer à quelque chose de ce genre, estime Julie Becker. L’intégrité est cruciale, en tout cas sur une plate-forme comme le Luxembourg Green Exchange. Nous encourageons la production de standards et de labels qui permettent de garantir le caractère réellement durable des investissements réalisés grâce aux obligations ou fonds verts. Par ailleurs, je pense vraiment que tous les acteurs ont de plus en plus conscience de faire cause commune à travers ce type de produits financiers. Tout le monde est exposé aux conséquences du changement climatique, et personne ne pense donc à détourner les instruments qui nous permettent d’y remédier.»

Mieux vaut toutefois prévenir que guérir. Dès 2016, la Commission européenne a décidé de créer un groupe de travail afin de donner un cadre légal à cette nouvelle forme de finance. Le Luxembourg Green Exchange, en tant que précurseur et leader de la finance verte en Europe, y a participé.

De plus en plus souvent, les entreprises émettent également des rapports sur la durabilité de leurs pratiques, sur la responsabilité sociétale

Julie Becker,  cofondatrice du Luxembourg Green Exchange

«On peut se féliciter de constater que ce groupe de travail a eu des effets concrets et assez rapides, explique Julie Becker. Nous avons remis un rapport à la Commission, contenant une série de conseils. Et rapidement, des propositions législatives ont été formulées en retour. À travers elles, il s’agit par exemple d’obliger les asset managers à révéler comment ils intègrent les critères ESG dans leur politique de gestion.»

Vers un effacement de la distinction durable / non durable

Ce mouvement vers une plus grande transparence de la gestion financière des fonds et obligations, mais aussi des sociétés elles-mêmes, devrait s’accélérer au cours des prochaines années. «Cela peut déjà se voir dans le monde de l’entreprise, avec des rapports annuels qui ne sont plus seulement financiers, illustre Julie Becker. De plus en plus souvent, les entreprises émettent également des rapports sur la durabilité de leurs pratiques, sur la responsabilité sociétale. Je pense qu’un jour, ces différents rapports ne feront plus qu’un. La distinction entre ce qui est durable et ce qui ne l’est pas s’effacera complètement. Les risques non financiers, dès aujourd’hui, sont d’ailleurs déjà pris en compte comme un élément essentiel par les investisseurs.»

L’Histoire retiendra-t-elle la finance verte, dont le Luxembourg a été l’un des détonateurs, comme l’indispensable bras financier qui aura permis de lutter contre le changement climatique ? C’est bien là son ambition. «On peut en tout cas affirmer qu’en servant les intérêts de l’économie réelle, elle renoue avec l’origine de la finance et a vraiment la faculté d’avoir un impact positif sur la société. On le voit avec l’apparition, aujourd’hui, d’obligations dites ‘de transition énergétique’, émises par des grandes sociétés de production de gaz ou de pétrole. Celles-ci leur permettent d’amorcer la transition de leur business vers des énergies renouvelables, par exemple. En ce sens, la green finance, qu’elle soit cotée au Luxembourg ou ailleurs, peut en effet avoir un impact positif sur la problématique environnementale et climatique », conclut Julie Becker.