POLITIQUE & INSTITUTIONS — Politique

Édito

Investir, investir et investir



Thierry Raizer, rédacteur en chef de Paperjam. (Photo: Maison Moderne/Archives)

Thierry Raizer, rédacteur en chef de Paperjam. (Photo: Maison Moderne/Archives)

Des terrasses bondées. Des vols vers des destinations estivales. Une envie de vacances. Alors que la vie semble reprendre le cours d’une insaisissable normalité faite de distanciation physique et de gestes barrières, la ­pandémie, à laquelle nous devrons continuer à nous accommoder, aura révélé la faiblesse d’économies interconnectées et de pays (et de citoyens) incapables de saisir l’enjeu d’une pandémie mondiale.

La rapidité de sa propagation a aussi mis en lumière les carences de systèmes de santé qui, sclé­rosés par des décisions politiques contradictoires au fur et à mesure des mandats, se sont retrouvés obsolètes lorsqu’il a fallu accueillir des patients en masse. Dans un tel contexte, le Luxembourg oserait-il s’enorgueillir d’avoir bénéficié d’une situation plus favorable grâce à des ­chemins courts, des décideurs politiques ­pragmatiques voire ambitieux quant aux moyens déployés, une collaboration avec le secteur privé et, in fine, des finances publiques confortables?

À l’heure de la reprise des discussions politiques sur les décisions prises par le gouvernement durant toute cette période, le débat pourrait sortir par le haut et ­éviter les polémiques autour d’une situation pour laquelle aucun décideur n’était de toute façon prêt. La capacité de la collectivité (État-entreprises-­citoyens) à se projeter vers les conditions qui permettront de maintenir les capacités financières du Luxembourg apparaît sous un nouveau jour.

Comme si le virus avait accéléré l’imbrication du court et du long terme. Ou comment s’assurer dès aujourd’hui une pérennisation de la croissance, aussi qualitative soit-elle. À défaut d’une vision concertée, l’État est, dans un premier temps, appelé à endosser un autre rôle, celui d’investisseur.

«Investir, investir et investir», résumait le ministre des Finances, Pierre Gramegna (DP), dans une interview accordée à Paperjam , comme pour résumer la nécessaire intervention de la force publique pour relancer l’économie au travers de grands chantiers. Mais le moment n’est-il pas aussi venu de revoir à la hausse les investissements pour les prochaines générations?

En investissant tout d’abord dans les profils nécessaires à notre économie et notre système de santé. Une école pour infirmiers et infirmières, des filières techniques et scientifiques à valoriser à leur juste valeur, ou encore des profils ICT dont le secteur manque cruellement doivent figurer en haut d’une stratégie de formation initiale et de formation continue qui permettrait de renforcer une sorte de «souveraineté des compétences». Et de faire taire des critiques émanant des pays voisins quant à la propension du Luxembourg à assécher leur réservoir de main-d’œuvre.

Investir aussi dans les secteurs qui ont montré leur importance stratégique pour la continuité de l’économie en temps de crise: l’ICT et la place financière. La vision d’un «Digital Lëtzebuerg» s’est vue confirmée avec le recours ­massif aux outils de visioconférence, et surtout ­l’exploitation du canal digital par les entreprises désemparées par l’arrêt temporaire de leur activité. Malgré un pic de communication en provenance des télétravailleurs (dont les nombreux frontaliers), les infrastructures ont prouvé tout leur sens.

Des infrastructures ICT qui se sont avérées indispensables pour un secteur financier qui, contrairement à 2008, peut faire partie de la solution vers une autre forme de mondialisation qui éviterait une telle crise. Le positionnement de la Place dans la finance verte – la Bourse en tête – constitue à cet égard un levier de croissance indéniable pour son avenir et, plus largement, le nation branding.

Les investissements devront aussi se porter sur la capacité du Luxembourg à être un terreau d’innovation pour la nouvelle industrie, celle qui combine technologies et développement durable.

Lorsque la vague de Covid-19 sera passée, celle du changement climatique pourrait bien être encore plus révélatrice du manque de leadership des États qui n’auront pas su anticiper les inexorables mutations du monde que nous façonnons à notre échelle, souvent disproportionnée.