PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Camille Thommes et Marc-André Bechet (ALFI)

«L’industrie luxembourgeoise des fonds fait preuve d’un grand dynamisme»


Retour au dossier

Camille Thommes (à droite), directeur général de l’ALFI, et Marc-André Bechet, directeur général adjoint. (Photomontage: Maison Moderne)

Camille Thommes (à droite), directeur général de l’ALFI, et Marc-André Bechet, directeur général adjoint. (Photomontage: Maison Moderne)

Après une année 2021 record, l’industrie luxembourgeoise des fonds est solidement armée pour faire face aux nombreux défis qui l’attendent. Ils sont notamment de nature réglementaire et technologique, le tout dans un climat économique rendu plus incertain que jamais par le conflit en Ukraine. Tour d’horizon avec Camille Thommes et Marc-André Bechet, respectivement directeur général et directeur général adjoint de l’ALFI.

L’année 2021 a, à nouveau, été exceptionnelle pour l’industrie luxembourgeoise des fonds. «Nous avons enregistré un record absolu à la fin du mois de décembre 2021, avec des actifs sous gestion s’élevant à 5.859 milliards d’euros, soit une hausse de près de 900 milliards en un an (+18%)», pointe Camille Thommes , directeur général de l’ALFI (Association luxembourgeoise des fonds d’investissement). «Cette croissance provient en partie de souscriptions nettes, qui représentent 33 milliards d’euros par mois en 2021. C’est assurément un signe positif par rapport au dynamisme de l’industrie luxembourgeoise et à l’intérêt qu’elle suscite pour les acteurs du secteur.»

Ces chiffres placent toujours le Luxembourg sur la deuxième marche du podium des centres financiers dédiés aux fonds d’investissement dans le monde, et à la première place en Europe. C’est principalement le caractère transfrontalier de l’offre luxembourgeoise qui séduit encore et toujours les gestionnaires d’actifs. «Le Luxembourg et l’Irlande, deux Places spécialisées dans la distribution transfrontalière, ont capté environ 80% des souscriptions sur les deux dernières années», précise Marc-André Bechet , directeur général adjoint de l’ALFI. 

L’alternatif porte la croissance

Si les fonds réglementés semblent toujours rassembler la majorité des actifs gérés au Luxembourg (84%), c’est aujourd’hui principalement les fonds alternatifs qui soutiennent la croissance de l’activité. «Une grande partie des véhicules alternatifs – fonds de dette, private equity, immobilier, infrastructure, etc. – ne sont pas directement réglementés par la CSSF. Ils n’apparaissent donc pas dans les chiffres fournis par le régulateur», poursuit le directeur général adjoint de l’ALFI. La croissance du segment des fonds alternatifs a été objectivée par différentes études de l’ALFI et de KPMG, complétées de données publiées par la CSSF.

L’impact pour notre secteur passe au second plan quand on voit la souffrance du peuple ukrainien.
Camille Thommes

Camille Thommes,  directeur général,  ALFI

«Selon ces sources, en 2021, les fonds immobiliers ont connu une croissance de 14,83%, les fonds de private equity, de 29,9%, et les fonds de dette, de 40,6%», détaille Marc-André Bechet. «Pour les acteurs institutionnels, l’environnement actuel de taux bas rend en effet intéressant l’investissement dans ces catégories d’actifs, qui peuvent offrir une bonne rentabilité à long terme et permettent de diversifier les portefeuilles.»

S’ils démarrent lentement, les fonds d’infrastructure ELTIF – un régime nouvellement créé par l’Europe – laissent aussi entrevoir un potentiel important pour les prochaines années. Ce sera évidemment aussi le cas de la finance durable, sans oublier les fonds UCITS, qui continuent à rester très attrayants. Sur ce segment, en Europe, le Luxembourg étant toujours en pole position (36% des parts de marché).

Quel impact du conflit en Ukraine?

Si le bilan est donc très positif, il serait regrettable pour l’industrie luxembourgeoise des fonds de se reposer sur ses lauriers. Le conflit entre l’Ukraine et la Russie nous a fait entrer dans une période d’incertitude, avec une inflation en hausse et des taux d’intérêt qui pourraient remonter. Une baisse des actifs sous gestion a d’ailleurs été enregistrée au mois de janvier 2022 (5.686,119 milliards d’euros, -2,96% par rapport au mois précédent). 

Quel impact cette guerre pourrait-elle avoir sur l’industrie des fonds? «Si la situation rentre dans l’ordre relativement rapidement, les effets devraient être limités pour la place luxembourgeoise», estime Camille Thommes. «Au vu de notre exposition limitée en valeurs mobilières russes – environ 20 milliards d’euros –, l’impact devrait être marginal. Mais des conséquences directes et indirectes sont visibles, même s’il est encore difficile d’en évaluer globalement la portée. Ceci étant dit, l’impact pour notre secteur passe au second plan quand on voit la souffrance du peuple ukrainien.»

Les révisions des directives AIFM et UCITS devraient être maîtrisables et ne chambouleront donc a priori pas notre activité.
Marc-André Bechet

Marc-André Bechet,  directeur général adjoint,  ALFI

L’ALFI a d’ores et déjà mis en place sa procédure spéciale permettant à tous les acteurs actifs au Luxembourg et membres de l’ALFI de lui faire parvenir leurs questions en lien avec la situation. Celles-ci seront discutées et partagées avec la CSSF, sous couvert de l’anonymat, pour que chaque partie prenante sache ce qu’il est possible de faire, dans les limites du cadre réglementaire. «Avant même que le conflit n’éclate, la CSSF était en contact étroit avec les différents gestionnaires de fonds qui pouvaient potentiellement être impactés, pour avoir une vision claire des effets éventuels du conflit. Les acteurs étaient donc sensibilisés», assure le directeur général de l’ALFI.

Le défi de la réglementation

D’autres défis s’annoncent pour la Place luxembourgeoise: accélérer la transition digitale en continuant à développer des fintech sur le territoire, trouver les talents nécessaires, mais aussi composer avec un agenda réglementaire chargé. «Les révisions des directives AIFM et UCITS devraient être maîtrisables et ne chambouleront donc a priori pas notre activité», relève Marc-André Bechet. «Par contre, le chantier portant sur la finance durable et responsable, lui, est gigantesque et devrait nous occuper jusqu’en 2024 au moins. Il s’agit toutefois d’une formidable source d’opportunités que le Luxembourg doit pouvoir saisir. Il en va de même pour les fonds ELTIF, qui donnent la possibilité à des investisseurs de détail, sous certaines conditions, d’investir dans un fonds alternatif. La nouvelle réforme européenne en la matière devrait rendre ce type de placement plus attractif encore.»

En tirant profit de ces évolutions réglementaires, comme elle a su le faire par le passé, l’industrie luxembourgeoise des fonds devrait pouvoir conforter sa place de leader européen, et maintenir à distance une concurrence aux dents longues, venue principalement d’Irlande. On ne doute pas que l’adaptation rapide de l’arsenal juridique luxembourgeois fera l’objet de toute l’attention des différentes parties prenantes au cours des prochains mois.