POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Un an de pandémie au luxembourg

«Il y a un risque de folie collective»



«Il faut maintenant s’habituer à vivre pour longtemps dans ce semi-confinement perpétuel», explique le sociologue.  (Photo: UNI)

«Il faut maintenant s’habituer à vivre pour longtemps dans ce semi-confinement perpétuel», explique le sociologue.  (Photo: UNI)

En un an, la crise sanitaire a complètement chamboulé nos vies. Et les changements qu’elle a engendrés sont certainement là pour un petit temps. Nous en avons parlé avec le sociologue Louis Chauvel, professeur à l’Université du Luxembourg. 

À l’aube du dernier été, quand la vie a repris après le premier confinement, on a entendu beaucoup de témoignages de gens qui avançaient que, pour eux, il y aurait un avant et un après Covid-19. En France, une étude a même conclu que 73% des personnes sondées pressentaient des changements durables dans leur travail ou leur façon de consommer. Au bout d’un an de crise sanitaire, avez-vous le sentiment que c’est effectivement le cas?

Louis Chauvel. – «Nous sommes déjà dans un ‘après’, qui durera longtemps… Voilà un an, certains prévoyaient un risque de collapsus brutal de l’ensemble de la civilisation en quelques jours. Et cela a provoqué la ruée que nous avons pu observer sur, par exemple, le papier-toilette et les pâtes. Or, cette apocalypse rapide n’est pas pour aujourd’hui. On est passés du sprint à la longue marche. Il faut maintenant s’habituer à vivre pour longtemps dans ce semi-confinement perpétuel. Avec les mutations virales, le vaccin pourrait ne pas être la panacée. On risque bien de devoir s’installer dans une vie à distance dans beaucoup de domaines. La visioconférence ne va pas disparaître, la fatigue qui l’accompagne non plus.

En plus de la crise sanitaire, la crise économique se précise, qui prendra des années.
Louis Chauvel

Louis Chauvel,  sociologue français,  professeur à l’Uni

Voilà un an, l’émotion première de la population était la peur. Maintenant, c’est une grande et longue fatigue. En plus de la crise sanitaire, la crise économique se précise, qui durera des années. Cela nous oblige à poser cette question dans chacun de nos secteurs d’activité: ‘Comment nous adapter à cette nouvelle donne technologique, économique, culturelle et sociale?’ Beaucoup des logiques d’avant le Covid sont remises en cause et amènent à repenser des secteurs économiques entiers. Cela semble pessimiste, mais c’est au contraire un appel à notre génie collectif et individuel: il va falloir reconstruire beaucoup de choses.

Quels sont les changements extrêmes qui ont été observés dans la vie des gens depuis un an?

«La grande transformation, avant tout, c’est l’accroissement de la distance entre les personnes. La famille s’est repliée sur elle-même et les gens sans famille sont profondément isolés. Nombreuses sont les personnes mal à l’aise maintenant à moins de quelques mètres d’inconnus, voire de voisins ou d’autres parents d’élèves, à l’école.

Dans une masse de secteurs, le ‘click & collect’ devient la norme. Presque partout où une alternative entre présentiel et online existe, le virtuel et les écrans auront le dessus. Au travail, beaucoup ne communiquent plus que via Teams, Zoom, Webex ou Skype, même avec le voisin de bureau derrière la cloison. Le télétravail est idéal pour les propriétaires d’une maison avec jardin qui aiment s’en occuper, tout en avançant dans les routines du travail. Du genre, ‘aujourd’hui, je raie trois lignes de ma to-do list’.

On ne relancera pas l’économie en étant 100% du temps en télétravail et ‘homeschooling’ pour les enfants. (…) Ramener les équipes au bureau est une priorité.
Louis Chauvel

Louis Chauvel,  sociologue français,  professeur à l’Uni

Mais pour la création et les nouveaux projets, il faut repasser au présentiel, en mettant dans la même salle des gens différents dont l’alchimie va produire un nouveau concept. Des masses de gens se sont habitués à passer 90% du temps derrière des écrans. Mais rien de durable, de collectif et de grand ne peut se construire comme cela! À ce rythme, partir en vacances se fera bientôt par écran interposé… Il faut au contraire revenir à la réalité: se réhabituer à la vraie vie en présentiel, de façon ‘secure’, même si cela comporte des risques. On ne relancera pas l’économie en étant 100% du temps en télétravail et ‘homeschooling’ pour les enfants. Pour reconstruire, il va falloir se remettre à travailler en présentiel. Ramener les équipes au bureau est une priorité. Il va falloir retrouver la pratique des stages, des séjours Erasmus des universitaires, des congrès, des salons… Et recruter. Cela commence à devenir urgent, tout particulièrement pour les jeunes. Nous sommes face à des défis dont nous deviendrons collectivement les victimes si on ne les relève pas.

À force de rester enfermée, de limiter les loisirs, une partie de la population pourrait passer de la dépression à la violence.
Louis Chauvel

Louis Chauvel,  sociologue français ,  professeur à l’Uni

Que disent les études sur les changements générés par le coronavirus dans la vie des gens?

«Elles montrent, en particulier en France, le passage d’un sentiment de peur du virus vers la lassitude et une immense fatigue. Cette dernière cache une forme particulière de dépression: les gens aspirent à se projeter dans autre chose. Pour une majorité des travailleurs, les vacances sont le sens de la vie. C’est comme cela: on aura du mal à les changer. Aujourd’hui, cela devient une obsession pour beaucoup: à commencer par les vacances de Pâques et plus encore celles d’été. La plupart des adultes, plus encore ceux avec des enfants, veulent voir autre chose, et sortir de ce risque de dépression liée à l’enfermement prolongé dans un espace limité. Il y a là un risque de folie collective. À force de rester enfermée, de limiter les loisirs, une partie de la population pourrait passer de la dépression à la violence. C’est particulièrement vrai dans les pays où les fortes tensions sociales font partie de la culture. En France notamment, où le mouvement social dur est un mode de vie traditionnel. Là, le printemps pourrait y être assez tendu.

Tout cela n’est pas très positif…

«Pour le moment, on a du mal à faire le point sur les conséquences positives. On est plus dans une forme de deuil à ce niveau-là. Cependant, si on cherche un peu, on peut dire que la cellule familiale, là où elle fonctionne bien, où les gens vivent à proximité, s’est renforcée. Parents et enfants sont encore plus obligés qu’avant de vivre ensemble, en raison même du besoin de solidarité tangible. Mais cela ne doit pas dissimuler l’isolement croissant de larges strates de la population. Même si la Ville de Luxembourg a annoncé un baby-boom neuf mois après le confinement, côté français, c’est plutôt un début de gros krach des naissances qui se mesure. En janvier, on a ainsi constaté une baisse de 13% par rapport à 2020. Tout cela suggère la nécessité de reconstruire les conditions d’une vie économique et familiale intégrée, solide et porteuse de progrès.

La croyance en un ‘nouveau monde’ est une forme d’appel à l’amnésie permanente. (…) C’est une utopie dangereuse. 
Louis Chauvel

Louis Chauvel,  sociologue français,  professeur à l’Uni

Vous ne semblez pas être vraiment partisan du fameux «monde d’après» dont certains rêvent…

«La croyance en un ‘nouveau monde’ est une forme d’appel à l’amnésie permanente. On oublie tout et on recommence sur une page entièrement blanche. C’est une utopie dangereuse. Et surtout très immature. La vraie réalité est qu’on ne construit rien de solide sans un travail régulier, sur le long terme. Pas entièrement planifié, mais en tout cas organisé autour de priorités conscientes. Il va falloir retrouver le chemin de la projection collective dans un avenir précis, créatif, porteur de valeurs et motivant le sens de l’effort des travailleurs et des décideurs. Donc, sortir du 100% virtuel. Tout en respectant un protocole strict. Cela n’a rien d’évident.»