POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

GRAND ENTRETIEN AVEC NATASHA LEPAGE (2/2)

«Il faut un changement au sein de notre société»



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Natasha Lepage: «Le seul moyen de continuer à vivre comme maintenant, avec notre mode de vie actuel, serait de changer du jour au lendemain. Mais cela n’arrivera pas.» (Photo: Anthony Dehez)

Elle est l’un des visages de la lutte contre la crise climatique. Natasha Lepage a 16 ans et milite au sein de Youth for Climate Luxembourg. Elle compte bien faire entendre la voix de toute une génération qui veut garder l’espoir d’une issue viable pour notre planète. Entretien sans filet.

Retrouvez la première partie de ce grand entretien ici .

La crise climatique est-elle un enjeu angoissant?

Natasha Lepage. – «C’est vraiment angoissant de constater que du côté des politiciens, rien ne se passe. D’accord, je ne peux pas dire ‘rien’. Si on compare les 10 années passées aux 30 dernières, ça a un peu changé. Les accords de Paris en sont un exemple. Mais ce n’est pas assez. Quand on constate la vitesse d’augmentation des émissions de CO2... Les politiciens devraient évoluer à la même vitesse. Des méthodes doivent être mises en place pour arrêter cette augmentation.

Quand, le 20 septembre, plus de quatre millions de personnes sortent dans les rues à travers le monde et que rien ne se passe, ce n’est pas normal. Oui, cela m’angoisse de voir que l’on fait tant mais que, de la part de nos dirigeants, rien ne change.

Quelqu’un de 16 ans ne devrait pas avoir à se poser ces questions. Est-ce que c’est normal qu’une élève comme Greta Thunberg se rende devant l’ONU pour dire à nos dirigeants qu’ils doivent agir? Une élève de son âge devrait être à l’école, mener une enfance normale, pour ensuite entrer dans le milieu du travail. Ce qu’elle fait maintenant, elle ne devrait pas le faire à son âge, mais bien plus tard. C’est triste.

Qu’est-ce qu’a apporté Greta Thunberg?

«Quelqu’un devait commencer, pour que les autres suivent. Sans elle, ces millions de personnes ne se seraient pas mobilisées en septembre.

Je trouve les critiques qui lui ont été faites très basses. Les gens auraient-ils seulement le courage de les lui dire en face? Mais c’est une perte de temps de se préoccuper de ces gens-là. Il y a tellement de données, de faits réels; nous n’inventons rien. S’ils ne veulent pas y croire... Nous ne pouvons pas convaincre tout le monde.

Si le monde entier vivait comme le Luxembourg, il faudrait huit planètes Terre.
Natasha Lepage

Natasha Lepage,  Youth for Climate Luxembourg

Qu’attendez-vous du gouvernement de Xavier Bettel?

«Nous avons formulé trois demandes au gouvernement en septembre dernier. Que le Luxembourg atteigne la neutralité carbone d’ici 2030. Qu’il lutte contre l’évasion fiscale et l’investissement dans les énergies fossiles. Et qu’une justice internationale, qui implique une solidarité internationale et intergénérationnelle, soit mise en œuvre. Enfin, si le système actuel ne permet ­d’accéder à nos demandes, nous demandons un changement de ce système.

Qu’est-ce que cela signifie?

«Depuis la Seconde Guerre mondiale, les entreprises se sont développées. Elles ont continué à vouloir toujours plus, et cette obsession du toujours plus et du profit les dirigent.

C’est quelque chose que Youth for Climate aimerait voir changer. Est-ce que le but est toujours d’avoir plus? Ou d’avancer doucement afin de se réserver quelque chose pour plus tard? Au rythme actuel, à l’avenir, nous n’aurons plus rien. Si le monde entier vivait comme le Luxembourg, il faudrait huit planètes Terre. Et l’Earth Overshoot Day, le jour où les ressources pour une année entière sont épuisées, tomberait dès le 16 février. Seul le Qatar fait pire.

Il faut donc un changement au sein de notre société pour ralentir cette croissance. C’est la seule solution pour conserver notre mode de vie. Le seul moyen de continuer à vivre comme maintenant, avec notre mode de vie actuel, serait de changer du jour au lendemain. Mais cela n’arrivera pas. Et il est peut-être même déjà trop tard.

Qui doit inciter les entreprises à changer? Les politiciens ou les consommateurs?

«Cela doit venir des deux côtés. L’un sans l’autre n’est pas possible. Cela peut venir des élus, comme avec la réglementation sur les ustensiles à usage unique au niveau européen.

Mais la dynamique peut provenir des consommateurs, qui, par leurs propres comportements, peuvent inciter les entreprises à changer. Si on arrive à leur faire comprendre que nous ne voulons plus qu’ils emballent leurs produits avec du plastique, alors c’est déjà un grand pas. Pour le moment, de nombreuses personnes continuent d’acheter du plastique, du fait de l’absence d’alternatives.

Nous sommes juste là pour pointer du doigt le problème et inciter nos dirigeants à travailler avec les scientifiques pour qu’ils trouvent une solution ensemble.
Natasha Lepage

Natasha Lepage,  Youth for Climate Luxembourg

Les scientifiques sont-ils la solution?

«Oui. Si on disposait des technologies qui fonctionnent bien, alors il n’y aurait pas de problèmes. Mais les technologies ne sont pas assez avancées ou ne sont pas utilisées comme elles devraient l’être. Selon moi, une solution est possible si nous modifions l’utilisation des technologies existantes, si nous les renforçons, ou, bien sûr, si nous en développons de nouvelles.

Nous le répétons souvent chez Youth for Climate: nous ne sommes pas des scientifiques. Nous n’avons pas la connaissance. Nous n’allons pas inventer de nouvelles technologies. Nous sommes juste là pour pointer du doigt le problème et inciter nos dirigeants à travailler avec les scientifiques pour qu’ils trouvent une solution ensemble.

Concernant la délicate question énergétique, quel est votre regard sur l’énergie nucléaire?

«C’est mieux que les énergies fossiles, mais le nucléaire comporte évidemment de grands risques. Je ne pense pas qu’il soit possible de vivre seulement avec le nucléaire. Si on veut vraiment se focaliser sur les énergies fossiles, on ne peut pas dire qu’on ne veut plus rien. Ce n’est pas possible.

Le nucléaire peut être une solution pendant une phase de transition durant laquelle nous sortirions de notre dépendance aux énergies fossiles. Une fois cela fait, nous pourrions commencer à envisager d’autres solutions, plus écologiques, comme les panneaux solaires, ou d’autres méthodes pour obtenir de l’énergie, que les scientifiques découvriront d’ici là.

La mobilisation a été moins importante pour les manifestations de septembre que pour celles de mars? Est-ce que cela vous inquiète?

«Le 15 mars, les informations étaient partout sur les réseaux sociaux, tout le monde partageait les posts. Pour septembre, avec les vacances, ce n’était pas le cas. Et les manifestations de septembre ont eu lieu à la rentrée. Beaucoup d’élèves ne voulaient pas louper des cours dès le début de l’année scolaire.

Il faut toutefois admettre que c’était une déception. Si les jeunes luxembourgeois ne sont pas capables de rater trois ou quatre heures d’école pour cette cause... Nous devrions être solidaires. Dans d’autres pays, des jeunes mettent leur vie en danger pour le climat.

Est-ce que ça vaut la peine de faire des plans pour le futur? On ne sait même pas comment la crise climatique va nous affecter.
Natasha Lepage

Natasha Lepage,  Youth for Climate Luxembourg

Qu’avez-vous pensé du cafouillage du ministre de l’Éducation nationale, Claude Meisch, qui avait d’abord indiqué que les élèves ne seraient pas autorisés à manifester, avant de rétropédaler en indiquant qu’ils le pourraient à condition d’avoir l’accord de leurs parents?

«Nous avons trouvé cela triste. Le ministre avait travaillé pendant des mois avec les comités d’élèves dans le cadre du ‘ClimateXchange’. Nous avions beaucoup d’espoir en constatant ses efforts et sa volonté d’opérer des changements.

Quand il nous a envoyé son communiqué au sujet des non-excusés, l’espoir s’est envolé: c’est comme s’il faisait un pas dans la bonne direction, puis trois pas en arrière. Il a ensuite à nouveau fait volte-face . Mais l’information était brouillée. Beaucoup d’élèves ne sont pas venus pour cette ­raison. Est-ce que le ministre a voulu nous faire peur? C’était peut-être une stratégie.

Parle-t-on suffisamment du réchauffement climatique à l’école?

«Non. Les cours de biologie le mentionnent, mais pas assez. S’ils n’investissaient pas de leur temps personnel, certains jeunes de mon âge n’auraient aucune idée de l’étendue du problème.

J’étais très contente cette année car, dans notre école, le thème de l’année était l’écologie. Nous étions invités à nous interroger sur les manières de rendre notre école plus durable. Et des actions ont été faites, avec des workshops sur le sujet, du matériel de classe soutenable, sans plastique. Mais je suis dans une école privée. Ce n’est pas le gouvernement qui a décidé cela. C’est à l’initiative des élèves et des professeurs. La plupart des écoles ne font rien. Il y a bien eu le ‘ClimateXchange’, qui aurait pu servir de point de départ pour, par exemple, organiser des workshops dans les écoles afin de sensibiliser les élèves aux conséquences de la crise climatique.

Que voulez-vous faire à l’avenir? Quels sont vos projets de vie?

«Est-ce que ça vaut la peine de faire des plans pour le futur? On ne sait même pas comment la crise climatique va nous affecter. Même les scientifiques n’en ont aucune idée. Donc quand on me demande ce que je veux faire plus tard, je réponds que je n’en ai aucune idée. Plein de choses m’intéressent pourtant.

Je peux me projeter dans les semaines ou les mois à venir, mais pas dans 10-20 ans, parce que le monde ne sera plus comme maintenant. Des changements auront eu lieu, notre mode de vie changera. Nous n’avons aucune idée de ce à quoi nous allons faire face.»