POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Christian Scharff et Nancy Thomas, IMS

«Ignorer les enjeux de durabilité, c’est se mettre hors du marché»



Les responsables d’IMS constatent un moment de basculement, de la prise de conscience aux actes, voire plans d’action. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

Les responsables d’IMS constatent un moment de basculement, de la prise de conscience aux actes, voire plans d’action. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

La plupart des organisations et entreprises ont pris conscience de l’importance d’intégrer les dimensions sociales et environnementales dans leur modèle d’affaires. Mais elles s’interrogent aujourd’hui sur la manière de passer à la phase de concrétisation. Christian Scharff, président, et Nancy Thomas, directrice d’IMS Luxembourg, reviennent sur ces enjeux.

IMS sensibilise les organisations à intégrer les dimensions sociétale et environnementale au cœur de leur développement et les accompagne dans cette démarche. Comment a évolué la perception de ces enjeux ces dernières années?

Christian Scharff. (C.S.) – «Quand on a commencé, il y a un peu moins de 15 ans, notre action était avant tout d’expliquer ce qu’était la responsabilité sociétale des entreprises. Aujourd’hui, le sujet est largement discuté sur la place publique et dans les conseils d’administration des organisations. Ce sont des enjeux qui sont aussi largement considérés par les clients et les investisseurs, ce qui contribue grandement à faire évoluer les choses. Les fonds souverains et les bourses – celle de Luxembourg étant pionnière dans l’émission d’obligations durables – promeuvent aujourd’hui des standards nouveaux en faveur des investissements responsables. Est-ce que les choses ont évolué? Évidemment, oui. Est-ce suffisant, et est-ce qu’on a atteint nos objectifs? Évidemment que non.

Nancy Thomas. (N.T.) – «Les organisations ont pris conscience des enjeux, comprennent qu’il faut agir et s’adapter vis-à-vis des changements à l’œuvre. Beaucoup s’interrogent aujourd’hui sur la manière de passer à l’action, se demandent comment faire. Il faudra ensuite pouvoir effectivement agir pour enfin évaluer les actions prises dans une optique d’amélioration continue.

La crise du Covid-19 a-t-elle contribué à accélérer cette prise de conscience?

N.T. «Oui, elle a certainement aidé. La preuve réside dans la baisse visible des émissions de CO2 au cœur du confinement. En s’adaptant, de manière souvent contrainte, pour faire face à la crise sanitaire, beaucoup d’acteurs se sont inscrits dans une démarche de responsabilité sociétale sans le vouloir et sans s’en rendre compte. Il s’est passé quelque chose. Il y a eu un mouvement d’accélération positif, mais aussi des retours en arrière. Par exemple, le Covid-19 marque un grand retour de l’usage du plastique dans une optique hygiéniste, alors que l’on était parvenu à le faire reculer.

Il faut bien mesurer les décisions que nous allons prendre pour le futur, en tirant les leçons de cet épisode, en mesurant les impacts qui vont en découler.
Christian Scharff

Christian Scharff,  président de l’IMS

C.S. «Le retour à la normale, ou la définition de la nouvelle normalité, constitue un véritable challenge pour les organisations et les gouvernements. Il faut bien mesurer les décisions que nous allons prendre pour le futur, en tirant les leçons de cet épisode, en mesurant les impacts qui vont en découler. Les questions qui se posent sont complexes et de nombreux intérêts s’opposent, comme c’est le cas lors de toute grande période de changement.

Beaucoup d’organisations se sont évertuées à bannir le plastique, en supprimant beaucoup de tasses, gobelets et touillettes à usage unique… N’est-ce pas agir en surface, alors que l’ampleur du défi implique une transformation plus profonde des modèles d’affaires, opérationnels et organisationnels?

C.S. «Face aux enjeux, vous pouvez en effet considérer l’impact comme étant marginal. On peut cependant le voir comme un premier engagement en faveur de la transition. De manière générale, en tentant de mettre en œuvre un changement radical, on va, le plus souvent, au-devant d’un échec. La suppression du plastique à usage unique au sein des organisations doit être considérée comme un premier pas. Notre action de sensibilisation a été suivie au-delà de toutes nos espérances. Si l’on fait le bilan, cela a permis d’économiser 163 tonnes de plastique chaque année. En démontrant que l’on peut changer sur de petites choses, si la volonté est là, alors c’est sans doute aussi possible sur de grandes choses.

Comment aller plus loin? Comment un dirigeant peut-il intégrer les enjeux sociaux et environnementaux au cœur de son modèle?

C.S. «Les possibilités sont nombreuses, et les réponses à apporter vont dépendre de l’activité de chacun, de son organisation, de son modèle. Nous travaillons beaucoup, par exemple, sur la politique d’achat des acteurs, qui est un levier important pour réduire les impacts sur l’environnement. En privilégiant l’achat local et les circuits courts, en cherchant à réduire l’utilisation des consommables, en éliminant les emballages sur les produits que l’on achète, on agit sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement. L’impact, dès lors, n’est plus du tout anecdotique et on peut réduire considérablement les émissions et la production de déchets liés à notre activité.

Si l’on veut pouvoir retenir ou attirer des talents, il faut donc pouvoir s’inscrire dans une dynamique de responsabilité sociétale.
Nancy Thomas

Nancy Thomas,  directrice d’IMS Luxembourg

N. T. «Une fois que l’on s’engage dans une telle démarche, on parvient facilement à s’inscrire dans un processus d’amélioration continue. On peut se demander d’où proviennent les matières premières. Quelles sont les alternatives possibles? Petit à petit, on peut faire évoluer l’offre et même les modèles d’affaires, faire bouger les politiques internes.

Comment les dirigeants appréhendent-ils ces enjeux au Luxembourg?

C.S. «Nous sommes à un moment de basculement. On voit que les clients sont plus attentifs à ces considérations éthiques, sociales et environnementales. Ce sont eux qui, en premier lieu, poussent les acteurs de l’économie à évoluer. À côté de cela, la réglementation se met en place, pour une transparence plus accrue sur les actions entreprises. La communauté business aussi évolue, avec l’adoption de normes et de cadres de référence, l’établissement de reportings extra-financiers qui tirent les acteurs dans la bonne direction. Il y a une vraie convergence d’éléments, un alignement des planètes, qui tantôt invite ou incite les organisations à agir, tantôt les oblige à s’adapter.

N.T. «La nouvelle génération est aussi extrêmement sensible à ces aspects de durabilité. Si l’on veut pouvoir retenir ou attirer des talents, il faut donc pouvoir s’inscrire dans une dynamique de responsabilité sociétale. Tous ces éléments considérés, les organisations ne peuvent plus faire l’économie d’une réflexion sur la manière de s’adapter.

Il ne suffit pas de souhaiter afficher une façade plus verte. Il faut que les dirigeants soient conscients des enjeux et qu’ils veuillent y apporter une réelle contribution.
Christian Scharff

Christian Scharff,  président de l’IMS

C.S. «Les pouvoirs publics aussi jouent un rôle dans cette démarche. Ne pas considérer ces enjeux aujourd’hui, c’est risquer de ne plus pouvoir accéder à des marchés publics. Les faits sont là et font que toute organisation doit aujourd’hui considérer ces enjeux avec sérieux. Au Luxembourg, les acteurs en sont de plus en plus conscients, en témoigne la progression du nombre de membres de notre association. En trois ans, nous sommes passés d’une centaine d’affiliés à 220. Il y a aujourd’hui une obligation, a minima, de bien s’informer sur les enjeux et de regarder comment les autres acteurs du marché appréhendent ces défis.

Quelles recommandations formuleriez-vous aux dirigeants qui souhaitent faire pivoter leur business model pour l’inscrire dans une démarche plus durable?

C.S. «Il est important que la démarche traduise une volonté authentique. Il ne suffit pas de souhaiter afficher une façade plus verte. Il faut que les dirigeants soient conscients des enjeux et qu’ils veuillent y apporter une réelle contribution. On a beaucoup à perdre à jouer à être vert sans l’être effectivement. À l’heure actuelle, un décalage entre ce que l’on dit et ce que l’on fait peut nuire gravement à la réputation de l’entreprise.

N.T. «Un deuxième enjeu est d’apprendre et de comprendre. Nous le disions, beaucoup d’acteurs se demandent aujourd’hui comment agir. Il n’y a pas de réponse unique, et le sujet est complexe. Les leviers sur lesquels travailler ne seront pas les mêmes si l’on est une boulangerie ou une fiduciaire. Par contre, il existe des cadres de référence, applicables à divers secteurs, sur lesquels on peut s’appuyer.

Concrètement, quels seront les leviers d’action d’un boulanger et ceux d’une société de services?

N.T. «Pour chaque cas, il faudra prendre en considération la notion de matérialité, autrement dit considérer les éléments qui auront le plus d’impact par rapport à son organisation. Pour une boulangerie, on travaillera certainement en priorité sur l’approvisionnement, l’achat des matières premières, l’énergie et le matériel pour assurer la cuisson, les emballages. En travaillant sur ces éléments, on peut déjà considérablement réduire l’impact lié à l’activité. Sur une société de services, les décisions concerneront sans doute plus l’humain, les déplacements, la consommation énergétique des bâtiments…

Aujourd’hui, tous les acteurs investissent dans une production bio, sans forcément le dire pour autant.
Christian Scharff

Christian Scharff,  président de l’IMS

L’intégration des critères sociaux et environnementaux au cœur des modèles peut-elle contribuer à générer de la valeur?

C.S. «Il est aujourd’hui important de pouvoir se détacher des impacts à court terme pour mener une réflexion sur le long terme. Si, à long terme, le durable devient la norme de facto – et c’est ce qui arrive –, négliger ces enjeux peut être très préjudiciable à l’entreprise. Dans certains secteurs, une telle démarche constitue dès aujourd’hui un avantage compétitif. Prenons l’exemple du secteur viticole. Aujourd’hui, tous les acteurs investissent dans une production bio, sans forcément le dire pour autant.

Pourquoi? Parce que le marché l’exige. Ne pas s’engager dans cette voie, c’est se mettre hors du marché, que l’on soit un grand ou un petit acteur. Tous les acteurs sérieux, aujourd’hui, prennent la mesure de ces changements, même ceux actifs dans les secteurs réputés comme étant de grands émetteurs de CO2. Les entreprises actives dans la sidérurgie se demandent comment faire de l’acier vert et investissent dans cette voie. Airbus a récemment annoncé sa volonté de faire voler un avion fonctionnant à l’hydrogène. Face aux évolutions du marché, prenant la mesure des perspectives futures, les acteurs sérieux cherchent à se réinventer. On voit les choses évoluer positivement. Est-ce que cela bouge assez vite? Certainement pas.

On évoque souvent l’idée de ne plus uniquement évaluer la performance des organisations sur ces résultats financiers, mais aussi sur la création de valeur extra-financière. Comment les choses évoluent-elles sur cet aspect?

C. S. «Aujourd’hui, l’extra-financier n’est pas pris en considération dans les chiffres à la fin de l’année. Souvent, ces actions font l’objet d’un rapport extra-financier, établi en parallèle, qui n’est pas toujours intégré au rapport annuel de l’organisation. Certaines initiatives prônent d’autres modèles économiques, des approches comptables différentes qui tiennent mieux compte de la création de valeur extra-financière et qui sont intéressantes. Ce n’est toutefois pas la norme aujourd’hui. On peut cependant se réjouir de voir un nombre croissant de grands acteurs luxembourgeois établir des rapports extra-financiers. Ils montrent la voie. À l’avenir, l’extra-financier sera très certainement davantage audité, contribuant à l’évolution du marché.

Pouvoir emmener l’ensemble de ses parties prenantes dans sa démarche est essentiel: ses clients, comme ses fournisseurs, voire ses concurrents.
Nancy Thomas

Nancy Thomas,  directrice d’IMS Luxembourg

Agir seul, quand on évolue au cœur d’un marché et que l’on dépend de nombreuses parties prenantes, n’est pas aisé. Comment activer le changement à l’échelle d’un écosystème?

N.T. «Pouvoir emmener l’ensemble de ses parties prenantes dans sa démarche est essentiel: ses clients, comme ses fournisseurs, voire ses concurrents. Pour cela, il faut communiquer, échanger, parvenir à se comprendre autour de ces enjeux. Si la réglementation contraint les acteurs à bouger, d’autres initiatives de marché s’inscrivent dans une démarche d’autorégulation. Par exemple, récemment, les Big Four se sont entendus autour de la définition des 21 critères-clés contribuant à l’établissement d’un cadre mondial pour le traitement des données ESG.

Si les acteurs en place sont amenés à s’adapter, voit-on par ailleurs émerger de nouvelles offres et de nouveaux modèles?

C.S. «De plus en plus, on voit émerger des acteurs qui, dès le départ, ont intégré les logiques d’économie circulaire au cœur de leur modèle. Dès la conception de l’offre, dans la définition des processus et des produits, les logiques de recyclage, de démontage, de revalorisation sont envisagées et, à travers elles, les possibilités pour l’entreprise de se développer. Par exemple, lorsque Patagonia vend une veste, l’entreprise demande à son client de la lui renvoyer lorsqu’il souhaite s’en débarrasser, afin qu’elle s’assure de sa revalorisation. Ces modèles qui émergent s’inscrivent dans une démarche de création de valeur sur le long terme, et non plus dans des logiques à court terme.

Quel message souhaiteriez-vous laisser aux dirigeants qui sont au cœur d’une réflexion autour de ces enjeux de durabilité?

N. T. «Que le fait de s’engager dans cette voie ne coûte pas plus cher, et est même vecteur d’optimisation des coûts. Il ne faut pas appréhender ces enjeux comme quelque chose de complexe a priori, mais inscrire cette évolution dans une démarche de change management. En partant de petites actions, on peut progressivement gagner en maturité sur ces enjeux, faire évoluer les habitudes et, à terme, envisager les possibilités de faire évoluer le modèle. Cela demande du courage et une vision.»