PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Interview avec Nicolas Mackel

«La fiscalité, pas un critère déterminant pour l’attractivité du Luxembourg»



Nicolas Mackel a à cœur de promouvoir et de défendre la place financière luxembourgeoise. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Nicolas Mackel a à cœur de promouvoir et de défendre la place financière luxembourgeoise. (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne)

Comment la perception du Luxembourg évolue-t-elle depuis l’étranger? Si le pays n’est pas épargné par les médias internationaux, peinant à se défaire d’une image de paradis fiscal héritée du passé, les acteurs économiques mondiaux apprécient la place financière pour ses atouts structurels. Nicolas Mackel, CEO de Luxembourg for Finance, a accepté d’évoquer ces enjeux. 

Comment expliquer que le Luxembourg souffre encore tant de cette image de «paradis fiscal»?

Nicolas Mackel . – «Je nuancerais ce constat. Il est vrai que le Luxembourg souffre toujours d’une mauvaise image, mais principalement dans l’opinion publique, auprès ou à cause de ­certains médias et de certaines personnalités politiques. Toutefois, pour les acteurs du business et du monde financier à ­l’international, la perception du Luxembourg est toute différente. Ces acteurs, qui connaissent la réalité ­économique et fiscale du pays, ont du Luxembourg une excellente image. Je crois qu’il est dès lors important de pouvoir faire la différence entre la perception qu’a le monde financier de notre Place et les problèmes résiduels d’image du Luxembourg dans les médias.

«Résiduels», dites-vous. Cette mauvaise opinion que l’on se fait du Luxembourg est donc essentiellement un héritage du passé?

«Oui. Elle est liée à deux facteurs principaux. D’abord, l’existence du secret bancaire, qui a permis pendant des années à des ressortissants étrangers, en l’absence d’échange d’informations sur ce que contenaient les comptes, de placer leur argent au Luxembourg dans l’optique ­d’échapper à leur administration fiscale nationale. Ensuite, LuxLeaks a mis en lumière la pratique de décision anticipée en matière fiscale ou ruling, à laquelle recourent d’ailleurs tous les pays industrialisés. Mais, comme beaucoup de journalistes me l’ont dit, seuls les exemples ­luxembourgeois ont été pointés, faisant de cette pratique un problème luxembourgeois. Ces deux facteurs font que le ­Luxembourg se retrouve toujours considéré comme un paradis fiscal dans l’opinion publique.

Depuis lors, qu’est-ce qui a changé? Quelles évolutions permettent d’affirmer que le Luxembourg n’est plus ce paradis fiscal tant décrié?

«D’abord, le secret bancaire a été totalement enterré avec la mise en œuvre de l’échange automatique des informations entre administrations fiscales. Concernant la ­pratique des rulings, elle est considérablement limitée, ne représentant plus qu’une fraction de ce qui se faisait par le ­passé. Sur le plan fiscal, on vit dans un monde complètement différent de celui que l’on connaissait il y a quelques années de cela. Il se caractérise désormais par la transparence qu’apporte l’échange automatique d’informations. Les administrations fiscales sont beaucoup plus vigilantes par rapport à ces enjeux et coopèrent mieux. Et, malgré cela, ou peut-être grâce à cela, le Luxembourg et sa place financière se portent très bien. Si l’on considère l’activité dans le domaine de la banque privée, en 2014, le volume ­d’actifs sous gestion au Luxembourg s’élevait à 280 milliards ­d’euros. Aujourd’hui, il est de 508 milliards d’euros. Cela démontre que les gens viennent désormais au Luxembourg pour d’autres raisons que la fiscalité. 

Quelles sont ces autres raisons?

«On peut évoquer trois principaux facteurs. Il faut ­principalement relever l’expertise luxembourgeoise, que ce soit dans la banque privée, dans les fonds ou n’importe quel autre domaine de notre secteur financier. ­Deuxièmement, la dimension internationale de la Place luxembourgeoise, cette ouverture vers l’extérieur qui est profondément ­inscrite dans son ADN, est une autre caractéristique essentielle. On y parle plusieurs langues, on y intègre les cultures de différents pays. Nous ne sommes pas une Place dirigée vers le marché domestique. Quand on veut faire du business à l’échelle internationale, le Luxembourg reste l’une des Places privilégiées des acteurs au sein de l’Union européenne. Le troisième facteur, c’est la stabilité qu’offre le pays. Cela peut sonner comme convenu, mais c’est un élément que citent tous les investisseurs parmi les principales raisons pour lesquelles ils ont ­choisi Luxembourg.

La dernière enquête médiatique jetant l’opprobre sur le Luxembourg, OpenLux, questionnait le recours à des holdings établies au Luxembourg par des acteurs étrangers… Une attaque elle aussi injustifiée, selon vous?

«Ce qu’OpenLux a surtout mis en évidence, comme l’a commenté Pascal Saint-Amans, directeur du Centre de politique et d’administration fiscales de l’OCDE, c’est que Luxembourg est un centre financier international. Ce qui, en soi, n’est pas une nouvelle. L’un des reproches formulés réside dans le fait qu’au Luxembourg, on dénombre 3,6 sociétés par habitant. Lorsque l’on compare la situation du Grand-Duché à celle d’autres places financières, comme Paris ou Francfort, le nombre de sociétés par habitant est tout à fait similaire. Il faut que les médias prennent conscience que l’on est une place financière importante. Point. Et, à ce titre, au départ de Luxembourg, pour opérer des investissements, il est nécessaire de ­passer par des structures sociétales. Il n’y a rien de mal à mettre en place un véhicule commercial pour gérer des participations qui, au départ de Luxembourg, de Paris ou encore de Francfort, contribueront au développement ­d’activités à l’international. 

Ces enquêtes autour de la fiscalité font les gros titres à intervalles réguliers. Comment réagissez-vous à chaque fois que l’une d’elles pointe le Luxembourg?

«J’éprouve une grande lassitude. Je me demande à chaque fois ce qui justifie cet acharnement, cette fixation sur le Luxembourg. Pour les Pandora Papers, on a vu que le rôle du Luxembourg était marginal, mais que c’était surtout envers les personnes fortunées, le Royaume-Uni et les États-Unis que les critiques étaient formulées. Mais si l’on revient sur OpenLux, finalement, c’est la transparence dont nous faisons preuve, davantage que d’autres juridictions d’ailleurs, qui a permis à des médias de se rendre compte que ­d’importants flux financiers passaient par le Luxembourg. 

Les médias ne seraient pas sensibles aux arguments que vous avancez?

«Lorsque les journalistes interrogent les particuliers et les sociétés qui décident de se structurer au départ du ­Luxembourg, les réponses justifiant leur choix résident dans les raisons évoquées plus tôt. Pour les médias, ­cependant, cela ne tient pas. Il doit y avoir autre chose. La question le plus souvent soulevée est: qu’est-ce qui justifie qu’un Allemand ou un Français aille au Luxembourg pour quelque chose qu’il peut très bien faire de chez lui?

Dire qu’il n’y a plus aucune différence entre les juridictions d’un point de vue fiscal, ce serait faux, voire nocif.
Nicolas Mackel  

Nicolas Mackel  ,  CEO  ,  Luxembourg For Finance

Quelle est votre réponse à cette interrogation?

«Cela fait 70 ans que l’on construit l’Europe. Au niveau du Luxembourg, on s’est spécialisé dans certaines ­activités que, peut-être, on parvient à mieux faire que d’autres. Dès lors, cela a du sens pour des acteurs européens de s’appuyer sur l’expertise dont on dispose ici. Ce sont 200 ans d’enseignements économiques qui s’appliquent ici. Depuis Adam Smith et David Ricardo, on sait que la spécialisation, en économie, participe à un comportement rationnel. Après avoir intégré le nouveau cadre ­fiscal défini au niveau de l’OCDE, avec Beps, et transposé au niveau de l’Union européenne Atad 1 et 2, Dac de 1 à 6, Luxembourg reste aujourd’hui l’un des principaux hubs financiers pour les investissements internationaux. C’est la preuve que notre réussite est liée à notre spécialité, parce que cela a du sens de structurer ses investissements au départ du Luxembourg, pour d’autres raisons que la fiscalité. C’est l’Europe. 

Si le Luxembourg n’a pas ménagé ses efforts pour garantir la plus grande transparence, c’est peut-être parce qu’à un moment donné, il n’avait pas le choix…

«Mais le monde entier n’avait pas le choix. Les personnes, après la dernière grande crise, a compris que le monde devait changer. Vous vous souvenez peut-être de la ­discussion qu’il y a eu à l’époque autour du secret bancaire. Le ­gouvernement en place à ce moment-là pensait, avec la connaissance que l’on avait alors, qu’il valait mieux défendre une position favorable à sa suppression, mais seulement si tout le monde le faisait. Avec le recul que l’on a aujourd’hui, on peut se dire que cette position n’était pas la plus opportune et que l’on aurait dû abolir cela plus tôt. Cela nous aurait évité de nous retrouver sur une liste grise ‘Global Forum’ sur l’échange automatique d’informations. Mais ça, c’est le bénéfice du recul. 

Le Luxembourg peut-il encore se permettre de jouer sur la fiscalité pour renforcer son attractivité?

«C’est un levier sur lequel on peut toujours continuer à travailler. Il faut savoir que le cadre européen et global, concernant la fiscalité, a complètement changé. Chaque État dispose de moins de marge de manœuvre en la matière. Dire qu’il n’y a plus aucune différence entre les juridictions d’un point de vue fiscal, ce serait faux, voire nocif. Une saine concurrence, dans un cadre qui permet à tout le monde de jouer correctement, est bénéfique pour l’économie, pour les entreprises. La fiscalité est toujours prise en compte en faveur d’une localisation ou d’une autre, mais elle n’est pas un facteur déterminant. Les relocalisations, dans le cadre du Brexit, en apportent la preuve.

Comment cela?

«Si l’on considère l’ensemble des décisions de reloca­lisation prises en faveur du Luxembourg ou d’autres Places, très peu l’ont été sur la base d’un critère fiscal. Souvent, trente, quarante, parfois cinquante critères ont été ­analysés par les acteurs avant d’arrêter un choix. Si la fiscalité avait été déterminante, tous ces acteurs auraient opté pour l’Irlande, où le taux d’impôt sur les sociétés est de 12,5% alors qu’il est de 25% au Luxembourg. Or une grande partie de ces acteurs est venue à Luxembourg, d’autres à Francfort, Paris ou Amsterdam. Pour les attirer, chacun a fait valoir ses avantages, la plupart du temps liés à des éléments structurels comme l’expertise, le multilinguisme, l’ouverture à l’international, la stabilité, qui constituent les grands atouts du Luxembourg. D’autres Places peuvent faire valoir d’autres avantages. 

Quelle est la marge de manœuvre luxembourgeoise, sur le plan fiscal, pour améliorer son attractivité sans que le pays se voie à nouveau pointé du doigt?

«Comme je le disais, cette image de paradis fiscal ne perdure que dans l’opinion publique. Pour le monde des affaires, quand on regarde la position du Grand-Duché, on est dans la moitié supérieure du tableau des juridictions à la ­fiscalité sur les sociétés la plus élevée. Il ne faut pas prendre part à une course à la réduction du taux d’imposition. Il y a cependant une marge de manœuvre, des possibilités, pour réduire ce taux dans une optique de préservation de l’attractivité, pour continuer à attirer des acteurs et rester cette place financière importante. C’est cela qui a fait la richesse du pays et qui nous permet de payer nos politiques sociales. Il faut donc continuer à être attractif pour garantir le modèle social luxembourgeois. On ne peut pas le faire uniquement à travers la fiscalité. On ne peut pas le faire non plus sans attractivité fiscale. Il faut agir avec raison, comme ne manqueront pas de le faire d’autres pays dans le respect du cadre international commun. 

Comment le Luxembourg, aujourd’hui, peut-il travailler à améliorer son image?

«Vis-à-vis des médias, il faut faire preuve de pédagogie, ­expliquer ce qu’est le Luxembourg. C’est ce que je m’amuse beaucoup à faire en allant à la rencontre des journalistes à Paris, à Francfort, à Londres, à Bruxelles. Je réponds à leurs questions et j’éclaircis les points sur lesquels ils ont des doutes.

Pierre Gramegna (le ministre des Finances a annoncé sa démission le mardi 30 novembre 2021, avant cette interview, ndlr), d’autre part, a énormément œuvré pour montrer que le Luxembourg prend part à l’évolution des règles fiscales, les soutient, tout en restant attractif. Au niveau de Luxembourg for Finance, nous ne sommes que le porte-parole de ce que fait le gouvernement ­luxembourgeois en la matière. Les artisans du ­changement, du succès luxembourgeois dans un contexte ­transparent, ce sont avant tout les membres du ­gouvernement. 

On aura cependant toutes les peines du monde à ­changer l’image du Luxembourg dans l’opinion publique au cours des 5 à 10 prochaines années. Cette perception est profondément ancrée dans l’imaginaire collectif à l’étranger. Il faut être patient. En attendant, faisons ce que l’on doit faire: être un pays membre responsable au sein de l’Union européenne, une place financière consciente de ses responsabilités, et continuer à attirer des entreprises en cherchant à rester à la pointe de la finance internationale.»

Cette interview a été rédigée pour le supplément Tax & Legal , paru le 16 décembre avec l’édition magazine de Paperjam du mois de janvier 2022.

Le contenu du supplément est produit en exclusivité pour le magazine. Il est publié sur le site pour contribuer aux archives complètes de Paperjam.

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