PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Banques

Secret stories: les histoires méconnues de la Place (3/10)

La faillite de la Banque Nationale



En 1881, des Luxembourgeois ont été vus en train de brûler des billets de banque sur la place d’Armes en signe de colère après l’effondrement de la Banque Nationale, huit ans seulement après sa création. Un chapitre surprenant de l’histoire du Luxembourg. (Photo: Shutterstock)

En 1881, des Luxembourgeois ont été vus en train de brûler des billets de banque sur la place d’Armes en signe de colère après l’effondrement de la Banque Nationale, huit ans seulement après sa création. Un chapitre surprenant de l’histoire du Luxembourg. (Photo: Shutterstock)

Cet été, Paperjam vous replonge dans les coulisses de sujets qui ont fait l’actualité de la Place en leur temps, en mettant le projecteur sur des morceaux d’histoires passés, à l’époque, sous le radar. Aujourd’hui, un peu d’histoire avec la faillite de la Banque Nationale.

Aujourd’hui, l’argent liquide représente environ 64% de toutes les transactions de paiement au Luxembourg. Mais, il y a environ 150 ans, il était difficile de convaincre les gens d’utiliser des billets de banque. D’autant plus qu’ils étaient divisés quant aux deux banques qui les imprimaient.

Dans les années 1870, le Luxembourg connaît une période de croissance économique réussie grâce à la création d’infrastructures routières et ferroviaires. En raison de sa taille et de l’importance des échanges avec les pays voisins, plusieurs monnaies sont utilisées, dont le florin, le thaler, le franc et, depuis 1854, le franc luxembourgeois.

La Banque Internationale, fondée en 1856, fut la première banque du pays à émettre des billets. Activité qui a connu un démarrage difficile: ses billets n’étaient pas avalisés par le gouvernement et la plupart des gens utilisaient des pièces pour les petits achats. Les choses se sont améliorées lorsque, en 1859, ses billets ont été acceptés en paiement des impôts, racontent Paul Margue et Marie-Paule Jungblut dans leur livre «Le Luxembourg et sa monnaie». Consciente que l’émission de monnaie ne suffirait pas à la maintenir en activité, la Banque Internationale s’est vite diversifiée pour devenir un établissement de crédit. La banque va conserver le monopole de l’impression des billets de banque jusqu’à ce qu’un nouveau challenger apparaisse sur la scène en 1871: la Banque Nationale du Grand-Duché de Luxembourg.

Une deuxième banque d’émission

La Banque Nationale du Grand-Duché de Luxembourg apparaît à une époque où un grand nombre de banques d’émission nationales sont fondées. Les objections selon lesquelles il n’y avait tout simplement pas assez d’affaires au Luxembourg pour justifier une deuxième banque d’émission se heurtaient à l’optimisme selon lequel le chemin de fer encouragerait de nouveaux investissements. Dans le même temps, les propriétaires de petites et moyennes entreprises, amers face à ce qu’ils considéraient comme des taux préférentiels offerts aux grandes entreprises par la Banque Internationale, espéraient que la nouvelle banque briserait le monopole et ferait baisser le coût des emprunts.

Avec un capital initial de 7,5 millions de francs luxembourgeois, la banque commence à fonctionner en 1873 et les presses à imprimer chauffent. L’objectif est d’imprimer pour 16,25 millions de francs de billets. C’est une somme énorme pour une population de 200.000 habitants. Cela représentait un montant de 80 francs par habitant. À titre de comparaison, à l’époque, l’Allemagne émettait de la monnaie à raison de 40 francs par habitant. La Banque Nationale avait l’intention d’utiliser ses billets en Allemagne, où le Luxembourg faisait beaucoup de commerce depuis son adhésion à l’union douanière allemande, le Zollverein, en 1842.

Mais l’empire allemand, qui connaît alors sa propre réforme monétaire, refuse de les accepter. Il s’ensuit un bras de fer entre les autorités du Zollverein et l’État luxembourgeois, qui défend son droit de membre à émettre sa propre monnaie, et entre les deux banques luxembourgeoises d’émission, qui s’affrontent.

Le début de la fin

Après une prétendue campagne de dénigrement de la Banque Internationale pour discréditer la Banque Nationale, l’État prend parti et refuse d’accepter les billets émis par la Banque Internationale, selon Paul Margue et Marie-Paule Jungblut. «Le Grand-Duché se trouvait dans une situation absurde: malgré la présence de deux banques d’émission, la monnaie allemande était la seule à être acceptée universellement.»

La situation était pire pour la Banque Nationale, dont les activités principales étaient basées sur l’impression de monnaie. L’Allemagne semblait prête à reconsidérer la situation si la banque cessait d’émettre des reichsmarks. Elle ne le fait pas, et lorsque son investisseur principal, Jacques Errera-Oppenheim, vend ses parts à Simon Philippart, un investisseur impopulaire outre-Moselle, les dés sont jetés. Le capital de la Banque Nationale est réduit en 1880, augmentant temporairement les liquidités au détriment de son capital confiance. La banque élargit ses opérations en offrant du crédit par le biais d’engagements prolongés auprès de clients français «risqués» et les liquidités diminuent.

Le gouvernement semble ignorer les difficultés croissantes, qui ne se révèlent que lorsque Jules Funck, alors directeur de la banque, exige le remboursement anticipé des prêts accordés à la Banque A. Fehlen & Cie.

Un an plus tard, le 26 septembre 1881, la Banque Nationale ferme ses portes, emportant avec elle quelque 1,8 million de francs d’épargne des citoyens ordinaires, selon l’enquête initiale de 1882. Furieux de la façon dont l’affaire avait été gérée, des clients auraient brûlé ses billets sur la place d’Armes.

Bien qu’elle n’ait jamais été une banque d’État, l’État a couvert ces pertes. Fehlen & Cie ne s’est jamais remise et a succombé à la faillite en 1886, la même année où la Banque Nationale a été officiellement déclarée en faillite.

Une enquête gouvernementale ultérieure imputera la disparition de la banque à un manque de prévoyance dans la création d’une deuxième banque d’émission dans un si petit pays, à de mauvaises pratiques de gouvernance et à une accumulation de prêts risqués.