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Grand entretien avec Gilles Feith (1/2)

«L’été peut encore être sauvé»



Gilles Feith, CEO de Luxair. (Photo: Patricia Pitsch/Maison Moderne)

Gilles Feith, CEO de Luxair. (Photo: Patricia Pitsch/Maison Moderne)

Gilles Feith a accepté une mission que d’autres auraient refusée: monter à bord d’une compagnie aérienne en temps de crise. Une période durant laquelle Luxair va jouer sa survie, mais qui est propice à l’accélération d’un changement que le nouveau CEO de la compagnie aérienne nationale assume, tant sur la forme que sur le fond.

Vous venez de prendre vos fonctions  le 1er juin, le jour de vos 44 ans. À quoi  ressemble votre quotidien, à la tête d’une entreprise qui doit faire face à une crise majeure pour l’économie en général, et le secteur aérien en particulier ?

Gilles Feith . – «Depuis que je suis là, on essaie de gérer la situation, qui est celle d’une vraie crise pour Luxair, mais aussi pour toute l’aviation européenne. L’objectif est de perdre le moins d’argent possible pour pouvoir payer nos salaires et continuer l’exploitation. Comment peut-on le faire? En regagnant la confiance du voyageur en faisant tout ce que nous pouvons, en investissant dans la sécurité des gens à bord et une fois qu’ils sont arrivés à destination. Au Luxembourg, j’en suis très content, les voyageurs sont protégés non seulement par les règles européennes, mais aussi parce qu’ils peuvent faire un rebooking de leur package en 2021 au même prix. Luxair offre dans tous ces packages le même prix en 2021 qu’en 2020. Mais notre objectif est de faire en sorte que les gens voyagent en 2020.

Comment faire en sorte que la confiance se réinstalle?

«Les voyageurs pourraient avoir l’impression que certaines destinations ne sont pas si sûres. À nous, chez Luxair, d’offrir des alternatives. Nous avons développé un concept ‘safe and clean’ et travaillé sur du ‘nearby’ parce que quelqu’un qui ne veut pas aller dans un pays en dehors de l’espace Schengen a peut-être envie d’aller en Autriche, dans les montagnes, dans la nature. Il veut peut-être aller à Bordeaux, qui est une très belle ville. Lorsque nous avons réfléchi avec nos partenaires, les agences de voyages, nous avons voulu proposer des alternatives pour garder au moins une partie des voyageurs encore cette année.

Luxair a repris ses vols vers plusieurs destinations européennes depuis les congés de Pentecôte. Quels sont les premiers retours?

«On voit que les voyageurs répondent bien, qu’il y a une demande. Lors des premières promotions que nous avons annoncées avec 51 destinations à 99 euros, avec 110.000 places – du jamais-vu pour Luxair –, nous avons quand même eu plus de 20.000 réservations, sachant que les réservations se font sur des périodes relativement courtes. C’est pour ça que je suis confiant quant au fait que l’été peut encore être sauvé. L’envie de vacances reste dans l’esprit des gens. Ils vont se décider en fonction des informations sur les différentes destinations.

Personne n’a une recette magique pour sortir de cette crise.
Gilles Feith

Gilles Feith,  CEO,  Luxair

La crise accélère l’adoption du last minute et de la flexibilité...

«Oui, le last minute était autrefois une stratégie pour remplir l’avion, pour offrir encore certaines destinations. Aujourd’hui, cela devient la norme. À nous d’être flexibles, aux partenaires d’être flexibles. Personne n’a une recette magique pour sortir de cette crise. Nous pouvons considérer plusieurs stratégies, une d’entre elles pourrait être de dire que l’on continue à faire ce que l’on faisait, mais un peu moins. Une autre stratégie, plus risquée, est de stimuler la demande et d’adapter l’offre. Cela consiste à prendre la situation en tant qu’avantage pour voler vers de nouvelles destinations. Nous avons opté pour cette approche. Nous avons la chance d’être une petite compagnie, ce qui nous permet d’essayer de nouvelles choses grâce à notre flexibilité. Les premiers résultats se font sentir, puisque certains aéroports nous ont accordé des slots supplémentaires – je pense par exemple à Innsbruck pour cet hiver –, et ce sont des slots très convoités.

À quel moment avez-vous accepté la mission?

«C’était à la mi-mai, quand cela a été annoncé par le président de notre conseil d’administration, Giovanni Giallombardo. Les gens qui me connaissent savent que je suis quelqu’un qui aime les défis, qui ne va pas économiser une minute de son temps pour mener sa mission à bien. Mais c’est seulement ensemble, avec nos salariés et nos partenaires, que nous pourrons réussir, ainsi qu’avec la confiance des voyageurs. La gestion de la crise m’a déjà permis de rencontrer l’équipe en interne et de mieux comprendre la compagnie.

Est-ce que vous avez un scénario pour la crise, et un autre lorsque la situation se normalisera?

«Depuis ma prise de fonction, je suis concentré sur l’été, que nous voulons sauver. C’est là que se fait le revenu de l’année. Je regarde aussi plus loin. Certaines des destinations qu’on a maintenant l’opportunité d’essayer pourraient rester dans notre offre si la demande est là. Au voyageur de nous montrer où il a envie d’aller. Avec notre flotte de Q400 (De Havilland, ndlr), nous avons des avions qui volent relativement économiquement, et qui nous permettent d’atteindre des destinations à des prix raisonnables. Si, sur le même trajet, on devait remplir un Boeing, ce serait plus compliqué.

Luxair a de la substance pour survivre à cette crise, croître et offrir, à Luxembourg, des destinations attractives qui vont répondre à la demande de notre zone de chalandise. Nous avons déjà beaucoup de concurrence au Luxembourg et des destinations vers lesquelles Luxair vole ‘wing to wing’. On doit prendre cette concurrence très au sérieux. Face au low cost, Luxair peut se différencier avec de la qualité, avec les bagages inclus, avec l’absence de frais cachés.

Nous offrons à tous nos nouveaux clients l’assurance rapatriement gratuitement.
Gilles Feith

Gilles Feith,  CEO,  Luxair

L’activité de tour operator de LuxairTours est aussi une grosse source de revenus. Mais quand on ne peut plus voler vers la Tunisie, le Maroc ou la Turquie, c’est un problème supplémentaire…

«Ce n’est pas encore entièrement perdu. L’Europe est en discussion avec ces destinations. Il y a quand même une volonté. Nous nous préparons avec nos hôtels partenaires, avec lesquels nous avons établi une charte pour un transport sûr, une plage accessible, des piscines ouvertes, une restauration assurée… pour acheminer nos voyageurs en toute sécurité. Nous offrons aussi à tous nos nouveaux clients l’assurance rapatriement gratuitement. Parmi les alternatives que nous avons développées, je pense à l’Autriche, avec Salzbourg, ou au Monténégro, qui combine un rapport qualité-prix adapté. Je crois beaucoup en cette dernière destination.

Est-ce qu’il y a un client cible pour cet été?

«Non. Beaucoup de gens ont l’impression qu’il existe un client cible de Luxair et de LuxairTours. Je ne fais pas du targeting et je ne crois pas que ce serait judicieux dans cette situation.

Luxair a toujours maintenu ses parts de marché avec une certaine qualité, qui ne ressemblait pas à du low cost...

«Oui, nous voulons atteindre tous les clients, mais nous n’allons pas toucher à ce concept-là! Luxair a choisi de conserver le crémant sur tous ses vols, par exemple. Ça parle pour l’image de la compagnie. Nous allons continuer à miser sur la qualité et sur la sécurité. Aller vers le low cost ne permettrait pas à Luxair de se différencier. Ce serait une très mauvaise idée. Luxair va se distinguer grâce à un service adapté aux clients. Les uns veulent un all inclusive à prix raisonnable, les autres du 5 étoiles, et d’autres encore, un club un peu luxueux avec la famille. C’est là que nous devons réagir. Aujourd’hui, il y a aussi beaucoup de gens qui ne veulent que voler, mais avec leur vélo, par exemple. Nous devons aussi pouvoir offrir du vol sec à ce public. Nous devons nous adapter, nous moderniser par rapport au business tel qu’il l’a été pendant des années.

La deuxième partie de ce grand entretien est à lire ici.

Le parcours de Gilles Feith: D’Arthur Andersen à LuxairGroup

2001-2003

Senior audit assistant chez Arthur Andersen

2003-2007

Management chez Post

2003-2010 

Employé au ministère du Service civil et de la Réforme administrative

2010-2014 

Adjoint du CEO du Centre des technologies de l’information de l’État (CTIE)

2014-2018 

CEO du CTIE

2018-2020 

Directeur de cabinet du ministre de la Défense François Bausch (Déi Gréng) et en charge de la cellule de crise du Covid-19

Depuis le 1er juin 2020 

CEO de LuxairGroup