PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Fonds

Stuart Dunbar (Baillie Gifford)

«L’ESG oblige les gestionnaires à avoir une vision long terme»



Stuart Dunbar, associé chez Baillie Gifford, observe que certaines des données ESG rapportées par les entreprises peuvent être tantôt manquantes, tantôt absentes. (Photo: Mike Wilkinson)

Stuart Dunbar, associé chez Baillie Gifford, observe que certaines des données ESG rapportées par les entreprises peuvent être tantôt manquantes, tantôt absentes. (Photo: Mike Wilkinson)

Associé chez Baillie Gifford, Stuart Dunbar aborde les défis et opportunités des investissements ESG pour les gestionnaires d’actifs. Des défis pour éviter le greenwashing et des opportunités pour assurer leur responsabilité fiduciaire.

Peut-on être amené à conclure que, dans une certaine mesure, les scores ESG peuvent favoriser des comportements de greenwashing?

Stuart Dunbar. – «Je pense que cela dépend de ce que vous en faites. Cela se résume à du greenwashing si vous construisez simplement un portefeuille sur la base des scores ESG, car les scores eux-mêmes ne sont pas utiles en soi. Ils ne sont utiles que dans le cadre d’un processus d’analyse. Et donc, oui, je n’aimerais pas voir proposés des produits d’investissement ESG qui sont purement basés sur des mesures artificielles d’un score ESG minimum ou moyen. Utilisés de cette façon, je pense, qu’au mieux, ils ne sont pas un bon moyen de s’attaquer aux problèmes environnementaux et sociaux. Au pire, ils sont en fait préjudiciables au processus.

L’ancien responsable de l’investissement durable chez BlackRock, Tariq Fancy, a d’ailleurs fait une belle analogie en ce sens. Il compare les approches de l’industrie en matière d’ESG, et en particulier de notation ESG, au traitement d’un patient atteint d’un cancer par des approches alternatives de la médecine qui ne fonctionnent pas. C’est pire que de ne rien faire, parce que vous retardez le traitement du patient avec des traitements qui, eux, fonctionnent. En fait, une grande partie de l’argent qui afflue dans les investissements ESG et les produits labellisés ne fait presque rien pour résoudre les vrais problèmes du monde réel. Nous ne voulons pas créer une industrie ESG qui serait isolée des progrès du monde réel. Donc, pour répondre à votre question, je dois insister sur le fait que ce n’est pas réellement la faute des fournisseurs de notation ESG.

Le problème, c’est ce que les gens font ensuite de cette information. Au lieu de la traiter comme un apport à un processus décisionnel plus large, ils la traitent comme un score et construisent des portefeuilles sur cette base, et je pense que c’est une chose très dangereuse.

L’un des défis des scores ESG ne réside-t-il pas aussi dans la qualité des données disponibles?

«Il y a de grandes lacunes dans les données. Mais ce n’est pas tout. Indépendamment de toute intention malhonnête, nous avons constaté qu’une grande partie des données communiquées par les entreprises ne constituent tout simplement pas une mesure précise des émissions de Scope 1 et de Scope 2 d’une entreprise.

Nous travaillons souvent avec des universitaires externes, en particulier avec une personne nommée Mike Berners-Lee (professeur à la Lancaster University, spécialiste de l’analyse de l’empreinte carbone, ndlr). Nous lui avons demandé d’examiner certaines de nos entreprises dans certains de nos portefeuilles et d’évaluer de manière indépendante ce qu’il pense être l’empreinte carbone. Pour de nombreuses entreprises, il a conclu que leur empreinte carbone est deux ou trois fois plus élevée que ce qu’elles ont déclaré. Il y a donc deux problèmes qui se posent. Premièrement, les données n’existent parfois tout simplement pas. Deuxièmement, même lorsqu’elles existent, quelle est la fiabilité des données? Lorsque les données n’existent pas, nous devons faire de notre mieux pour établir nos propres estimations.

Avec de tels défis entourant les scores ESG, comment intégrer une approche ESG à la recherche fondamentale?

«Du point de vue de l’investissement, on peut se demander si les entreprises avec les meilleurs scores ESG constituent nécessairement de meilleurs investissements ou non. Nous examinons donc dans quelle mesure les entreprises sont exposées à un futur environnement d’investissement dans lequel elles ne peuvent plus externaliser leurs coûts de carbone. Nous nous intéressons aux entreprises sur un horizon de cinq à dix ans. Et donc, l’un des éléments très importants, même si vous ne vous souciez pas de l’environnement, pour investir avec succès, est de comprendre l’impact du contexte dans lequel les entreprises opéreront dans 10 ans. Étant donné que la plupart des gens sont d’avis que cela va devenir de plus en plus difficile pour les entreprises qui créent des dommages environnementaux ou des difficultés sociales, ces mêmes entreprises auront moins de chances de succès.

Une bonne stratégie ESG va donc de pair avec une vision long terme des investissements?

«Les investissements les plus fructueux seront ceux des entreprises qui traitent ces questions avec sérieux, car, si elles ne le font pas, les consommateurs ou les régulateurs finiront par leur poser des problèmes. Je pense que les entreprises qui atténuent correctement les conséquences environnementales et sociales de leurs activités ont beaucoup plus de chances de réussir dans les 10 prochaines années, qu’il s’agisse ou non d’entreprises figurant dans un fonds ESG. Je suis même convaincu que l’industrie est en fait améliorée par l’accent mis sur l’ESG, car cela oblige les gestionnaires d’actifs à adopter une perspective à plus long terme.

Comment donc marier votre obligation fiduciaire avec les engagements ESG?

«En tant que gestionnaire d’actifs, il est très important de se rappeler que notre travail premier est de générer d’excellents retours sur investissement à long terme pour nos clients. Et je m’en inquiète parfois, car tout le monde parle de l’ESG et de plus rien d’autre. Nous ne devons pas perdre de vue notre mission première. J’aime donc dire à nos clients qu’ils peuvent investir dans des entreprises parce qu’elles constituent d’excellentes opportunités d’investissement, et non pas parce qu’elles sont respectueuses de l’ESG, mais la plupart du temps, les deux vont de pair si vous avez un horizon d’investissement de cinq à dix ans. Les entreprises à forte croissance potentielle de demain correspondent très largement aux entreprises qui bénéficieront d’une société ayant des normes environnementales et sociales plus strictes. Et je pense qu’il est clair que nous nous dirigeons de plus en plus vers un monde qui a des normes environnementales et sociales plus strictes, parce que c’est essentiel pour la société. Une entreprise ne peut pas prospérer dans une société qui est brisée.»

La première partie de cet entretien a été publiée le 26 avril sur paperjam.lu et  est à lire ici .