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Transition Énergétique

Entre production et importation, la quête de l’électricité verte



Selon Claude Turmes, «le Luxembourg a déjà la production électrique du monde décarbonisé». (Photo: Matic Zorman / Maison Moderne)

Selon Claude Turmes, «le Luxembourg a déjà la production électrique du monde décarbonisé». (Photo: Matic Zorman / Maison Moderne)

L’électricité verte est un acteur majeur de la transition énergétique. Et le Luxembourg, avec 77% de sa production nationale issus d’énergies renouvelables, ne ménage pas ses efforts. Reste que plus de 84% de l’électricité consommée dans le pays sont importés, en majorité d’Allemagne, qui n’a pas la même exemplarité.

«Le Luxembourg a déjà la production électrique du monde décarbonisé, assure le ministre de l’Énergie, Claude Turmes (Déi Gréng). Il ne nous reste presque que du solaire, des éoliennes et des réseaux de chaleur, déjà convertis en bonne partie sur la biomasse.»

De fait, sur les 1.043 GWh d’électricité nette produits en 2019, 802 GWh, soit près de 77%, proviennent d’une source d’énergie renouvelable, selon le dernier rapport de l’Institut luxembourgeois de la régulation (ILR).

La conséquence d’une forte augmentation ces dernières années: depuis 2015, la capa­cité de production sur base d’énergies renouvelables a presque doublé. Certes, le gaz compte toujours pour 18% dans la production d’électricité en 2019. Mais l’énergie éolienne est désormais la première source d’électricité (27% de la production nationale en 2019). La biomasse (15%) et le photovoltaïque (13%) suivent de près.

Cette dynamique, c’est l’Union européenne qui l’a impulsée. Notamment en fixant, avec une directive de 2008, un premier objectif pour le Luxembourg: 11% d’énergie produits à partir de sources renouvelables dans la consommation finale pour 2020 — la part était de seulement 1,7% en 2010.

Si les exigences de l’UE ont été nécessaires à l’origine – comme d’ailleurs pour tous les autres pays européens –, le Luxembourg, avec le Plan national en matière d’énergie et de ­climat (PNEC), «a repris les devants», selon Claude Turmes. Le PNEC, qui a été adopté en conseil de gouvernement en mai 2020, se fixe en effet des objectifs plus ambitieux que ceux de l’UE: 55% de réduction des émissions de gaz à effet de serre – au moment où l’Europe ne fixait que 40% comme objectif –, 25% d’énergies renouvelables et 40 à 44% d’efficacité énergétique d’ici 2030.

Si l’Europe d’Ursula von der Leyen a désormais revu à la hausse ses objectifs, «il faut comprendre qu’avec le PNEC, le Luxembourg était un précurseur de ce que l’UE a fait récemment», estime le ministre.

De fait, la transition énergétique est un enjeu prégnant au Luxembourg, d’autant plus que «le gâteau énergétique est énorme», selon les propres mots de Claude Turmes. Surtout du fait du transport, amplifié par le phénomène du tourisme à la pompe, qui représente de très loin la plus grande partie de la demande totale d’énergie (61,8% de la consommation finale d’énergie en 2018, selon le Statec). Mais aussi parce que le Luxembourg, relativement au nombre d’habitants, est un pays très industrialisé, avec des acteurs imposants, tels ­ArcelorMittal, DuPont de Nemours ou ­Goodyear. Le secteur industriel représente ainsi 15% de la consommation finale d’énergie en 2018.

Le secteur tertiaire, essentiellement du fait de la présence de la place financière, n’est pas en reste, avec plus de 11% de la consommation d’énergie. Soit presque autant que les ménages, dont l’ensemble, par comparaison, n’atteint que 12% de la consommation totale d’énergie.

Si l’enjeu de la transition énergétique est donc de taille, l’énergie électrique – verte, bien sûr – pourrait être un des acteurs majeurs de celle-ci. «C’est quoi, la transition énergétique? C’est éliminer au plus vite toutes les énergies fossiles en les remplaçant par des énergies renouvelables, explique Claude Turmes. Or, les énergies renouvelables qui ont le plus réussi à baisser leurs coûts, ce sont les énergies renouvelables électriques.»

L’objectif est donc de remplacer le fuel, le gaz, le charbon – qui ne joue plus un très grand rôle dans le pays –, l’essence et le diesel par du tout-électrique renouvelable. «Ce remplacement, combiné à une meilleure efficacité énergétique, va diminuer de façon extraordinaire notre demande d’énergie totale, tandis que notre demande d’électricité va en parallèle légèrement augmenter», se projette Claude Turmes.

Au sein du gâteau énergétique, la part de l’électricité reste pour le moment assez faible au Luxembourg, entre 20% et 25%. Une part qui devrait cependant augmenter ces prochaines années, notamment par la croissance de l’éolien et du photovoltaïque.

Une hausse qui s’est déjà fortement accélérée ces dernières années: de 110 MW en 2014, la production par le photovoltaïque est passée à 150 MW en 2019, selon l’ILR. Le Luxembourg se classe désormais 7e en Europe quant à la production d’électricité via le solaire par habitant. Et cette hausse ne devrait pas faiblir: le PNEC envisage à terme jusqu’à 100 MW installés chaque année. ­L’éolien n’est pas en reste: de 80 GWh produits en 2015, la production est passée à 314 GWh en 2020. Et il se situe désormais un peu au-dessus de la moyenne européenne.

Pourquoi cet engouement pour ces technologies? «Chaque nouvelle éolienne construite équivaut à neuf hectares d’énergie solaire. Et chaque panneau solaire remplace du charbon allemand ou du nucléaire français ou belge. Donc il faudra avancer à la fois sur les éoliennes et le solaire, explique Claude Turmes. Et comme on a pas mal de réseaux de chaleur, il faudra aussi compter sur la biomasse, avec bien sûr des critères environnementaux et l’objectif de rester avec un approvisionnement en Grande Région.»

Une éolienne d’aujourd’hui en remplace trois ou quatre d’il y a 10 ou 15 ans, et elles sont beaucoup plus silencieuses.
Claude Turmes

Claude Turmes,  Ministre de l’Énergie

Les innovations de ces dernières années ont aussi permis une nette augmentation de l’efficacité de l’éolien et du photovoltaïque. «Ce sont deux technologies qui sont matures, estime le ministre. Une éolienne d’aujourd’hui en remplace trois ou quatre d’il y a 10 ou 15 ans, et elles sont beaucoup plus silencieuses. Tandis que le solaire, c’est l’efficience, mais aussi des coûts de production qui ont beaucoup baissé.»

Mais ces chiffres exemplaires se confrontent à un écueil de taille: la production nationale est loin d’être suffisante pour répondre à la demande. Le Luxembourg doit donc massivement importer. En 2019, 84,1% de son électricité étaient ainsi importés depuis l’Allemagne, la France et la Belgique.

Et, selon l’ILR, sur 5.607 GWh d’électricité importés en 2019, 4.029 GWh proviennent d’Allemagne, soit près de 72% du total. Or, en Allemagne, le charbon est la source de 40% de la production d’électricité…

Des moyens permettent au Luxembourg de contourner en partie le problème. ­Notamment avec le système des certificats renouvelables (voir encadré): «Presque tous les revendeurs d’électricité au Luxembourg achètent des ­certificats renouvelables pour verdir l’électricité qui arrive dans le pays, explique Claude Turmes. Ce n’est pas un système parfait, mais c’est quand même une façon pour les acteurs luxembourgeois de promouvoir des importations d’énergies renouvelables.»

Et de nouveaux instruments européens permettent de faciliter la coopération entre États. C’est le cas du Renewable Energy Financing Mechanism, une plateforme européenne ­permettant à un pays comme le Luxembourg, qui n’a pas accès à la mer, de pouvoir, via des appels d’offres européens, investir de l’argent et facilement participer à des projets européens d’éoliennes en mer. «En répondant à l’appel d’offres, le pays paie une partie des surcoûts de l’éolien par rapport au marché dans un fond et va obtenir en retour des potentiels renouvelables, comptabilisés chez nous», explique le ministre.

Mais, in fine, le Luxembourg reste dépendant de ses voisins. Et devrait le rester. La ­production nationale, qui ne compte actuellement que pour 15,9% de la consommation nationale totale, pourrait, avec les objectifs du PNEC, augmenter, mais sans aller au-delà de 30% de la demande. «Nous allons rester un pays importateur», admet Claude Turmes.

L’avenir pourrait tout de même s’éclaircir, l’Allemagne ayant prévu de sortir du nucléaire en 2022 et du charbon à l’horizon 2038. «Ce sera le pays autour de nous avec la plus grande part de renouvelable», estime Claude Turmes, qui assure que ce voisin demeurera le partenaire privilégié.

La politique énergétique au Grand-Duché peut donc se résumer ainsi, selon Claude Turmes: «Faire au Luxembourg tout ce qui est raisonnablement possible aujourd’hui en matière d’éolien et de solaire, ainsi qu’avec un certain nombre d’entités biomasse pour la cogénération, explique-t-il. Et, pour le reste, importer depuis des pays où il y a le plus de chances d’avoir du renouvelable.»

Donc si les efforts pour garantir une électricité verte au niveau de la production nationale sont indéniables, l’avenir dépendra largement du succès de la transition dans les pays voisins, en particulier l’Allemagne. Mais la lutte contre la crise climatique et environnementale est ainsi: chacun doit y contribuer à son niveau, mais le succès ne sera possible que si l’effort est collectif.

Cet article a été rédigé pour l’édition magazine de  Paperjam datée de janvier  qui est parue le 17 décembre 2020.

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