ENTREPRISES & STRATÉGIES — Technologies

Économie de la donnée

Meluxina, le supercalculateur en 10 questions



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Le supercalculateur, installé à Bissen, sera alimenté et refroidi par l’énergie verte de Kiowatt. (Photo: Shutterstock)

Le ministre de l’Économie, Étienne Schneider, a présenté, ce vendredi après-midi, le projet de HPC du Luxembourg, nommé Meluxina, et d’un coût de 30,4 millions d’euros. Explications avec les deux experts HPC du ministère de l’Économie.

Le ministre de l’Économie, Étienne Schneider , a détaillé le projet de supercalculateur du pays, ce vendredi 14 juin après-midi. Il se nomme Meluxina, et son coût se chiffre à 30,4 millions d’euros.

Lors de la conférence de presse, Étienne Schneider était accompagné par le CEO de LuxConnect, Roger Lampach, et par le représentant de la Commission européenne, Khalil Rouhana.

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Étienne Schneider (à gauche), aux côtés du représentant de la Commission européenne, Khalil Rouhana, lors de la conférence de presse de ce vendredi 14 juin. (Photo: Paperjam)

En amont de cette conférence de presse, les deux experts sur le sujet du ministère de l’Économie, Jean-Marie Spaus et Gilles Fuchs, ont accepté d’aider à la compréhension de ce sujet très technique. Résumé de cette conversation à trois par téléphone en 10 points.

1. Qu’est-ce qu’un HPC?

Il n’y a pas de définition précise. Cette technologie de pointe aujourd’hui a toutes les chances de devenir une technologie courante demain. Il s’agit d’un superordinateur doté d’une multitude de microprocesseurs, qui sont reliés entre eux en nœuds de calculs, des «blades», rangés dans des armoires («des racks»).

Il existe différents types de microprocesseurs, les CPU pour l’analyse numérique classique, et les GPU pour le big data et l’intelligence artificielle. Un «G» comme graphiques, parce qu’initialement utilisés par les jeux vidéo pour calculer les pixels des écrans.

2. À quoi ça sert?

Les nœuds de calculs permettent de résoudre des problèmes scientifiques ou industriels en procédant à un grand nombre de calculs en parallèle. Toute la difficulté consiste à préparer une sorte de cartographie des calculs à effectuer. Avec un ordinateur classique, il faudrait effectuer le calcul A, puis le calcul B, puis le C, etc.

Avec un HPC, les nœuds permettent de faire ces calculs en simultané et très vite, et de les adapter les uns aux autres. Pour l’analyse numérique, ça permet de résoudre des équations très complexes ou de mettre au point de nouveaux matériaux.

Pour le big data, ça permet d’analyser une masse de données. Plus on a de données, par exemple, plus la météo peut être précise. En médecine, le séquençage du génome impose de trouver la répétition d’une structure de gènes.

3. Quelle énergie sera utilisée? Et quel refroidissement?

C’est peut-être là que le projet luxembourgeois, retenu comme un des trois plus performants des huit premiers HPC européens, a séduit la Commission européenne. Le HPC sera hébergé dans le centre de données de LuxConnect à Bissen.

L’énergie qui servira ce centre de données vient d’en face, d’une société aussi implantée à Bissen: Kiowatt travaille dans la trigénération biomasse de grande capacité, capable de fournir non seulement de l’électricité, mais aussi de la chaleur et du refroidissement.

Pour l’instant, ces capacités sont utilisées pour chauffer un quartier à proximité, mais son potentiel a été dimensionné pour répondre spécifiquement aux besoins de ce data center 100% vert.

4. Qui finance ce projet?

L’Union européenne a indiqué qu’elle apporterait 400 millions d’euros au financement de ces huit HPC, à condition que les États membres en apportent autant. Donc, 800 millions d’euros pour huit projets HPC. Mais le montant n’est pas de 100 millions d’euros par projet, puisqu’ils n’ont pas tous la même puissance et que la puissance est un facteur-clé dans le prix.

Au Luxembourg, une fois passée la conférence de presse,  un cahier des charges sera préparé, avant de publier un appel d’offres. Soit un constructeur, soit un intégrateur, ou un consortium à naître pourront alors postuler. L’objectif est que tout soit réglé pour juin 2020 pour une mise en service progressive avant la fin de l’année prochaine.

5. A-t-on les ressources humaines pour faire fonctionner cette infrastructure de pointe?

Oui et non. La question des ressources au Luxembourg est d’autant plus complexe que les métiers sont à la pointe des technologies. Aujourd’hui, une vingtaine d’experts de haut niveau sont déjà à pied d’œuvre au Luxembourg, certains dans le laboratoire du professeur Pascal Bouvry à l’Université du Luxembourg, d’autres au sein du List (Luxembourg Institute of Science and Technology), et des compétences de centres de données existent chez LuxConnect.

Mais l’ambition est de continuer à amener et à former des experts pour étoffer cette équipe. Ce sont les experts les plus recherchés de la planète et forcément les plus durs à trouver et à attirer.

6. Comment une entreprise pourra utiliser le HPC?

Le patron du Hub Institute, Emmanuel Vivier, qui donnait une conférence pour le Paperjam Business Club jeudi soir, le rappelait: l’accélération devrait inviter les entrepreneurs à chercher des multiplicateurs par 10 de leurs business. Les deux experts du ministère invitent les entreprises à se saisir dès aujourd’hui de la possibilité qui leur sera donnée l’an prochain.

Pourquoi? Parce qu’il faut imaginer des usages, puis mettre les données en ordre et les rendre utilisables par le HPC. Cela prend du temps. Ensuite, elles devront postuler à l’utilisation de ce supercalculateur selon le principe du «premier arrivé, premier servi».

Un centre de compétences HPC sera mis sur pied pour proposer des formules adaptées à tous les besoins, avec des formules d’abonnement ou un prix selon l’usage.

7. Comment va s’articuler l’échange de données entre entreprise et HPC?

Grâce à la fibre optique luxembourgeoise et à l’infrastructure des data centers, les entreprises ou centres de recherche pourront transférer leurs données de leur centre de données vers le HPC, voire même travailler sur ces données avec le HPC de chez eux, via un accès à distance.

Il y aura un portail pour préparer cette activité, vérifier que les données arrivées sont bonnes et correctes. La séquence sera préformatage, calculs, restitution des résultats qui pourront être (provisoirement) stockés dans le HPC ou redirigés vers l’entreprise ou le centre de recherche.

8. Est-il réservé aux entreprises et centres de recherche luxembourgeois et européens?

Réservé, non. Même si le ministre a clairement indiqué que cela doit être au service de l’économie luxembourgeoise et de la recherche, le HPC et ses capacités ont aussi vocation à attirer des sociétés qui ont des gros besoins de calculs, et donc des potentiels pour ajouter de la valeur à leurs produits ou services.

Exemple? L’industrie spatiale doit modéliser beaucoup de choses, ses lanceurs, satellites ou produits, ses trajectoires, ses technologies. Il n’est pas difficile d’imaginer que ce potentiel de calcul puisse les amener à s’installer au Luxembourg.

Mais il est évident que les unités de recherche de l’Université sur les nouveaux matériaux ou la biomédecine, le List ou des entreprises comme Goodyear, IEE ou Delphi trouveront un intérêt évident à l’utiliser.

9. Quelle est la clé de la stratégie du Luxembourg?

Le Luxembourg veut s’appuyer sur la dynamique de la confiance. Autrement dit, capitaliser sur différents éléments qui s’assemblent à merveille pour le HPC. Le centre bancaire et financier a largement montré son savoir-faire en matière de protection de la donnée.

Le choix de l’Estonie et de Monaco d’installer les deux premières ambassades virtuelles au monde au Luxembourg a permis de conforter cette image en sortant du strict domaine bancaire. Ensuite, le Luxembourg devrait créer un environnement de confiance, par exemple en délivrant une «accréditation d’État» (c’est moi qui appelle ça comme ça, ndlr) à un secteur de l’audit des données.

Une donnée qui va intéresser non seulement les Big Four et les cabinets d’audit, mais aussi probablement créer un nouveau pan d’activité, celui des «fiduciaires de la donnée».

Enfin, la confiance s’appuiera sur l’excellence des régulateurs luxembourgeois, dans un mode non encore défini. Pour l’instant, le sujet est assez transversal: du régulateur du secteur bancaire et financier (CSSF) au régulateur des télécoms (ILR), en passant par la Commission nationale pour la protection des données (CNPD) et le Commissariat aux assurances.

10. À qui s’adresser quand on est un professionnel du secteur?

Pour l’instant, clairement, la main est au ministère de l’Économie. Pour mettre le train de l’économie de la donnée sur le bon rail. C’est là que les entreprises pourront vérifier comment s’y prendre, à qui s’adresser, à quelle échéance, mais aussi peut-être comment nouer des alliances pragmatiques autour de certains projets.

Si une société A a des besoins particuliers en ressources humaines ou en données et qu’une société B serait prête à les partager en échange d’autre chose, c’est aussi au ministère que des mécanismes autour de la confidentialité et de la protection des données seront développés. À terme, on imagine facilement que cette mission de facilitateur sera redirigée vers un centre de compétences dédié.