POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Carte Blanche

Deux histoires mythiques autour du Brexit pour l’Europe



Philippe Poirier (Photo: Maison Moderne)

Philippe Poirier (Photo: Maison Moderne)

Philippe Poirier revient sur les profondes divergences de vue sur la gouvernance politique qui peuvent conduire à une réaction telle que le Brexit. Et dresse des pistes pour la suite de la construction européenne.

Un Royaume-Uni redevenu «souverain» ouvre une nouvelle ère à la fois dans l’organisation de la coopération en Europe et dans le domaine des relations internationales, indépendamment de nos convictions intimes sur l’état réel ou supposé de l’Union et/ou de la mondialisation.

Depuis les accords de Bretton Woods en 1944 et la signature du traité de Rome en 1957, le système international et la construction européenne étaient dominés dans leurs perpétuelles structurations par les approches «fonctionnalistes» et «libérales idéalistes».

Gouvernance et convergence

C’est-à-dire que les sociétés européennes et leurs élites respectives étaient majoritairement acquises à l’idée que l’interpénétration grandissante de leurs économies impliquait forcément l’apparition de nouvelles fonctions qui ne pouvaient être dévolues qu’à un autre système de décision que le gouvernement: la gouvernance.

Ce nouveau régime politique, où le principe de souveraineté fut minoré, sinon partagé, était, qui plus est, basé (et le reste) sur un autre précepte: la convergence normative des Européens dans leurs valeurs deviendrait continuelle à cause de leurs modes communs de consommation, de l’amélioration de leurs conditions de travail et de vie et des processus d’individuation à l’œuvre au sein de leurs sociétés.

Au niveau international, le multilatéralisme, le «soft power», l’exemplarité du développement économique et durable devenaient (et sont) les cadres de référence d’action de l’Union européenne.

Le retour de l’approche «réaliste»

Avec la réalisation du Brexit et les superpuissances souveraines que sont notamment la Chine, les États-Unis et la Russie, c’est l’approche «réaliste» qui se réinstaure en Europe et de par le monde. Pour les Européens, ce dessein a été exposé à maintes reprises par le passé par de nombreux Premiers ministres britanniques: Winston Churchill lors de la conférence de Zurich en 1946 et Lady Thatcher lors de son discours à Bruges en 1988. À chaque fois, il fut rappelé que l’«entente européenne» devait respecter obligatoirement quatre points:

Tous les États européens doivent être des sociétés démo-libérales, mais autonomes les unes par rapport aux autres dans leurs organisations politiques.

Le marché commun souhaitable (et son fonctionnement) n’implique nullement une forte régulation par une autorité telle que la Commission européenne et/ou par une intense communautarisation monétaire et fiscale.

La sécurité de l’Europe repose sur une alliance politique et militaire des démocraties états-uniennes, européennes et des anciens dominions britanniques (Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, etc.), et non sur une armée européenne distincte.

Les coopérations économiques, juridiques, scientifiques et technologiques sont nécessaires, mais doivent s’articuler au sein d’organisations intergouvernementales comme le Conseil de l’Europe et l’Espace économique européen, et non dans un système politique unifié comme l’est devenue en partie l’Union européenne par la «méthode communautaire».

Le bilatéralisme, la théorie des jeux, la nature différenciée des puissances et des intérêts dans les domaines économique et militaire imposent de nouvelles «ligues hanséatiques» thématisées et flexibles dans leurs compositions et dans leur durabilité dans le temps.

De profondes distorsions

À la concurrence publicisée de ces approches dans le domaine des relations internationales et désormais compréhensibles par les Européens en raison notamment de la globalisation économique et de ses conséquences dans la quotidienneté de leurs vies, s’est ajoutée une méprise réciproque sur les modèles de légitimation politique à Londres et à Bruxelles.

Du référendum de 2016 au vote final par le Parlement de Westminster en 2020, la majorité des décideurs britanniques ont partagé et maintiennent l’idée qu’une démocratie ne peut s’incarner que dans la volonté exprimée par les citoyens et lorsqu’elle s’appuie sur la souveraineté d’un Parlement national dans le contrôle de l’acte de gouvernement.

A contrario, ceux qui gèrent l’Union européenne estiment, avant et après ledit référendum, que la démocratie est aussi un ordre juridique contraignant et un système de neutralisation des conflits politiques par l’atteinte d’objectifs communs issus de négociations entre des acteurs aussi différents que les États membres, les groupes d’intérêts et les institutions européennes elles-mêmes.

Leurs distorsions conceptuelles et pratiques sur la démocratie sont telles que la majorité des Britanniques jugent «naturel» le caractère d’impérativité de leur référendum et/ou de leur élection, alors que des Européens ont cru et pensaient encore à tort à la possibilité, sinon à la nécessité, d’organiser un second référendum, fort des précédents danois en 1992 et irlandais en 2009 et/ou d’en «contourner» le résultat par un nouvel accord entre gouvernements européens, dont celui de Londres, comme pour le traité de Lisbonne en 2007 après les échecs référendaires de 2005 aux Pays-Bas et en France sur le traité constitutionnel européen.