POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Michèle Detaille (présidente de la Fedil)

«Depuis cette semaine, les gens reviennent travailler»



Michèle Detaille, patronne du groupe Alipa et présidente de la Fedil, s’inquiète de voir des entreprises jugées «non essentielles» contraintes de s’arrêter. (Photo: Matic Zorman/archives Paperjam)

Michèle Detaille, patronne du groupe Alipa et présidente de la Fedil, s’inquiète de voir des entreprises jugées «non essentielles» contraintes de s’arrêter. (Photo: Matic Zorman/archives Paperjam)

La présidente de la Fedil, Michèle Detaille, est une femme d’affaires aguerrie. À la tête du groupe Alipa, basé dans le nord du pays à Wiltz, elle assure des activités dans l’emballage industriel (No-Nail Boxes) et dans le levage (Codipro). Après deux semaines de confinement, elle fait le point sur l’évolution de ses activités et sur le moral des acteurs de l’industrie.

Comment avez-vous vécu ces deux premières semaines de blocage en tant que chef d’entreprise?

Michèle Detaille . – «Nous poursuivons la production. Le personnel qui en a la possibilité pratique le travail à domicile, les autres continuent à venir travailler à l’atelier, dans le strict respect des mesures de sécurité. Mais ce n’est facile dans aucune des situations. Certaines personnes ont plus de difficultés à s’adapter au home office, même si nous le pratiquons déjà depuis un certain temps.

Quant aux ateliers, nous avons été confrontés à de nombreux désistements, des gens qui se mettent en congé ou qui sont mis en arrêt maladie. Mais, depuis cette semaine, je constate du changement. De plus en plus de gens reviennent travailler. Ils en avaient assez de rester inactifs chez eux.

Le travail est important pour la santé physique et mentale. Mais les gens qui viennent sont courageux. Pour récompenser leur conscience professionnelle, nous avons décidé de payer 9 heures les journées de 8 heures. Ils ne nous avaient rien demandé, mais cela fait partie de la reconnaissance.

Vous n’avez pas songé à arrêter la production?

«Non, je pense qu’il est important que les entreprises continuent à fonctionner. Pour pouvoir permettre aux gens de travailler notamment, mais aussi parce que nous sommes dans une compétition internationale. Le jour où nos clients vont redémarrer, ils voudront sécuriser leurs approvisionnements et nous devrons pouvoir les servir.

En ayant poursuivi la production, nous aurons un avantage compétitif. C’est aussi pour cela que l’idée de fermer les entreprises ‘non essentielles’ m’inquiète. Il faut être prudent avec ce genre de décisions. Toutes les entreprises interviennent dans une chaîne de production. Si un maillon fait défaut, toute la chaîne peut s’arrêter, donc même les entreprises jugées essentielles. En Italie, deux de nos concurrents dans l’emballage avaient été obligés de fermer. Mais on vient de les autoriser à nouveau à produire. Si on ne peut pas emballer, on ne peut pas produire.

Si un maillon fait défaut, toute la chaîne peut s’arrêter, donc même les entreprises jugées essentielles.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Comment évoluent vos activités depuis le début de la crise?

«Pour le mois de mars, nous avons tourné à pratiquement 100%. Mais, depuis cette semaine, on sent que les commandes diminuent fortement. Nous avons généralement un carnet de commandes de deux ou trois semaines, il n’est plus que d’une semaine. Mais ça peut revenir… Lorsque l’activité redémarrera, il risque d’y avoir un important besoin en emballages, nous devrons être prêts.

Or, nous sentons déjà chez plusieurs clients la volonté de se remettre à produire. Le problème, c’est que nous ne fabriquons que du sur-mesure, nous ne pouvons donc pas préparer du stock. Pour nos activités de levage, le point faible vient des équipementiers automobiles qui souffrent beaucoup. En avril, l’activité risque d’être réduite de moitié.

En tant que présidente de la Fedil, quels sont, selon vous, les principaux problèmes pratiques dont souffrent les entreprises?

«Dans l’industrie, la plus grande difficulté n’a pas été de devoir mettre en place des mesures de sécurité. À ce niveau, les entreprises sont habituées. Le plus grand problème, c’est l’absentéisme. Certaines entreprises ont été confrontées à la défection de parfois 30% du personnel. Des gens qui, avant la crise, fonctionnaient tout à fait normalement. Mais comme je le disais, c’est en train de changer. Les gens reviennent. Les autres problèmes concernent surtout l’approvisionnement en matières premières et, pour certaines entreprises spécifiques comme Guardian ou Circuit Foil, c’est l’impossibilité de pouvoir arrêter l’outil au risque de l’endommager.

Ce que fait pour l’instant le Luxembourg est du très haut niveau.
Michèle Detaille

Michèle Detaille,  présidente,  Fedil

Quel est l’état d’esprit des industriels?

«Sans avoir de timing précis, tout le monde se prépare à la phase de redémarrage, une fois que les commandes vont revenir. Il y aura des apprentissages à retenir de cette période. Comment mieux mettre en pratique le travail à distance, limiter le nombre de réunions ou repenser la sécurité des approvisionnements par un plan B. Un autre point d’attention sera la trésorerie, ce que l’on avait déjà constaté lors de la crise de 2008: une entreprise qui détient des fonds propres solides se relève plus facilement. Mais tout dépend évidemment de la phase de maturité de chacune.

Les 350 millions d’aides prévus pour les entreprises par le gouvernement seront-ils suffisants?

«En principe, oui, mais je ne veux pas m’arrêter sur des chiffres actuellement. Ce que fait pour l’instant le Luxembourg est du très haut niveau. Le gouvernement prend des décisions, les fonctionnaires font des propositions aux entreprises et les partenaires sociaux défendent leurs adhérents de manière responsable. Nous sommes au moment où les choses doivent bien se passer, et c’est le cas. Le gouvernement a pris la mesure de la situation et a réagi rapidement. Toutes ces choses feront que l’on s’en sortira assez bien. Nous sommes sur la bonne voie.»