PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Philippe Ledent (ING Belux)

«La demande de pétrole s’est réduite de 25% à 30%»



Vu la faiblesse de la demande en pétrole, les capacités mondiales de stockage ont atteint leurs limites. (Photo: Shutterstock)

Vu la faiblesse de la demande en pétrole, les capacités mondiales de stockage ont atteint leurs limites. (Photo: Shutterstock)

Le pétrole, en chute libre depuis le début de la crise sanitaire, navigue depuis le début de cette semaine dans des eaux jamais atteintes. Le WTI américain reste sous les 20 dollars le baril et a même connu un épisode de prix négatifs. Philippe Ledent, expert économiste chez ING Belux, ne le voit pas remonter la pente rapidement, même en cas de déconfinement généralisé.

Comment expliquer l’effondrement des prix actuels du pétrole?

Philippe Ledent – «La crise du coronavirus entraîne une crise économique brutale et non anticipée. Celle-ci provoque à son tour une chute de la demande de pétrole, qui n’a pas non plus été anticipée par l’offre, qui reste abondante. Ce déséquilibre provoque logiquement un déséquilibre sur le marché. Le tout est accentué pour le moment par le confinement, qui réduit encore plus la consommation de pétrole.

Dès lors, les capacités inutilisées de stockage deviennent rares, et plus personne ne veut se faire livrer du pétrole en mai faute de pouvoir le stocker. Cela a créé l’incident de ce lundi 20 avril, lorsque le baril a été momentanément coté à des prix négatifs aux États-Unis.

Dans quelle proportion se situe la réduction de la demande?

«Dans son dernier rapport, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) considère qu’en raison des mesures de confinement prises, à des degrés divers, dans 187 pays, la demande de pétrole et autres produits assimilés devrait baisser sur un an de 29 millions de barils/jour en avril et de 26 millions en mai. La demande globale étant de 100 millions de barils/jour, nous connaissons donc actuellement une réduction de l’ordre de 25% à 30%. Une reprise de l’activité en deuxième partie d’année ne permettra pas non plus de ramener la demande à son niveau antérieur. Selon l’AIE, elle devrait globalement baisser de 9,3 millions de barils/jours en 2020, ce qui est du jamais-vu.

Les pays producteurs sont pourtant parvenus à un accord de réduction de la production...

«Effectivement, les pays de l’OPEP+ ont conclu un accord pour réduire drastiquement la production. Par rapport à un point de référence, les pays (sauf le Mexique) vont réduire leur production globale de 9,7 millions de barils/jour en mai et juin, de 7,7 millions de barils/jour dans la seconde moitié de l’année et de 5,8 millions de barils/jour entre janvier 2021 et avril 2022. Ce sont des réductions inédites, mais le choc sur la demande est tellement fort qu’elles auront du mal à directement stabiliser le prix du pétrole.

Le déconfinement devrait relancer progressivement la demande de pétrole.
Philippe Ledent

Philippe Ledent,  expert économiste,  ING Belux

Quelle devrait être l’évolution des prix au cours de la période de déconfinement qui s’annonce?

«Le déconfinement devrait relancer progressivement la demande de pétrole. Parallèlement, la réduction de la production au niveau de l’OPEP+ devrait permettre d’un peu équilibrer le marché. Concrètement, nos analystes tablent sur une remontée progressive des prix du pétrole, sans toutefois revenir au niveau d’avant-crise. Nous estimons qu’un prix moyen de l’ordre de 37 dollars/baril serait possible au troisième trimestre, et de l’ordre de 50 dollars/baril au quatrième trimestre.

À des niveaux de prix pareils, certains producteurs vont arrêter des productions devenues non rentables. Existe-t-il un risque de voir le pétrole fortement augmenter en cas de reprise rapide des activités?

«À court terme, c’est peu probable. Les stocks sont importants et devront d’abord être purgés. Les capacités inutilisées pourraient aussi jouer le rôle d’amortisseur. Par contre, la question est plus pertinente à plus long terme: les compagnies pétrolières prévoient de réduire leurs investissements en exploration et production de pétrole de 32% selon l’AIE. Ceci serait le plus faible niveau d’investissement depuis 13 ans. Cela veut dire qu’à terme, si nos économies restent dépendantes du pétrole, ce qui peut se discuter évidemment, on risque d’avoir des tensions sur le prix.

Mais le cycle du pétrole est un cycle plutôt long, c’est aujourd’hui que se décident les capacités de production à l’horizon de 5 ou 10 ans. C’est donc à ce moment qu’on pourrait ressentir les effets de la situation actuelle.

Le monde a-t-il toujours autant besoin de pétrole?

«Les économies restent, malheureusement – tant pour des raisons écologiques que politiques –, dépendantes du pétrole. Les choses changent et évoluent, mais le mouvement est forcément progressif. Il est difficile de bien comprendre, pour l’instant, si l’évolution vers des énergies renouvelables, et donc une moindre dépendance au pétrole, va s’accélérer ou connaître un coup d’arrêt en raison de la crise actuelle. D’un côté, des changements de comportement vont probablement s’accélérer en raison de la crise: plus de réunions à distance, de télétravail, d’utilisation locale des biens et services, ce qui réduit la consommation d’énergie. De plus, la relance économique pourrait être centrée sur de nouveaux objectifs, comme le développement durable.

Ceci étant, d’un autre côté, le prix faible du pétrole est un frein au développement d’énergies alternatives et à l’utilisation raisonnée de l’énergie, et il sera difficile pour les gouvernements de faire le choix d’abandonner à leur sort certains secteurs énergivores, comme le transport aérien. L’évolution est donc incertaine.»