POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Zéro déchet: la Chambre des métiers (3/4)

«Comment peut-on faire une loi quand il n’y a pas de solution?»



Après avoir parlé avec la ministre de l’Environnement, nous donnons la parole à Anne Majerus et Tom Oberweis de la Chambre des métiers. (Photos: Archives Maison Moderne/Anne Majerus)

Après avoir parlé avec la ministre de l’Environnement, nous donnons la parole à Anne Majerus et Tom Oberweis de la Chambre des métiers. (Photos: Archives Maison Moderne/Anne Majerus)

Pour la Chambre des métiers, les projets de loi visant à réduire les déchets manquent de solutions concrètes. Après avoir donné la parole à la ministre de l’Environnement, Anne Majerus et Tom Oberweis nous livrent une vision plus critique, dans le cadre de notre série dédiée à ce thème.

«Oui à la protection des ressources, non à l’excès de zèle au détriment des PME artisanales». Le 1er mars 2021, la Chambre des métiers publiait un communiqué de presse sous ce titre. Elle y résumait ses différents avis émis sur les projets de loi relatifs aux déchets et emballages . Quelques mois plus tard, des échanges ont eu lieu, mais aucun changement concret. Les doléances restent les mêmes. Anne Majerus, en charge des affaires environnementales à la chambre professionnelle et son président Tom Oberweis , administrateur de la pâtisserie du même nom, nous les précisent.

Aujourd’hui, comment se passe l’évacuation des déchets pour les entreprises au Luxembourg?

Anne Majerus. – «Dans la loi telle qu’elle existe, on a la notion de déchets ménagers, produits par les ménages, collectés par la commune. Puis les déchets assimilés qui en taille, nature et volume sont similaires aux déchets ménagers. Ce sont ceux produits par des petites entreprises par exemple. Là aussi, la commune s’occupe de leur collecte. Enfin, il y a les déchets non ménagers qui sont différents en taille, volume et nature de ceux des ménages (industrie, grands commerces ou restaurants, etc.). C’est le marché, libre, des collecteurs qui s’en occupe.

Il y a un système à part géré par Valorlux pour certains emballages. Un boulanger qui vend des Coca-Cola en cannette par exemple paie un certain montant à Valorlux pour remplir son devoir de recyclage. L’entreprise les collecte ensuite via les sacs bleus.

Combien cela coûte-t-il?

A.M. – «Cela dépend du nombre d’emballages mis sur le marché.

Et quel volume de déchets l’artisanat produit-il en moyenne chaque année?

A.M. – «Nous n’avons pas ces chiffres.

Que prévoient les différents projets de loi dans la collecte de demain?

A.M. – «La notion de déchets assimilés va disparaître et au lieu de ça, la notion de déchets ménagers va être élargie. Maintenant, on considère que tous les établissements du commerce, de l’artisanat, produisent des déchets ménagers. Ce sera donc à la commune de s’occuper de ces déchets. À première vue, cela ne change pas grand-chose. Mais avant, avec le libre marché, le client pouvait négocier son prix, ce qu’il ne peut plus faire si c’est la commune qui vient. Il y a aussi une partie d’entreprises qui vont perdre ce marché. Il n’y a pourtant pas de problèmes au niveau de la collecte à notre connaissance. Nous ne voyons pas pourquoi nationaliser une partie d’un marché qui fonctionne. Même les communes ne sont pas nécessairement d’accord. Les plus petites n’ont pas les camions nécessaires, elles devront donc sous-traiter aux entreprises qui le faisaient déjà avant.

Selon le ministère, ce serait plus efficace. Nous n’en sommes pas sûrs. Il y a des collecteurs qui ont par exemple des projets très innovants, où ils mettent des capteurs dans les bennes de poubelle et qui vont seulement les chercher s’il y a un certain niveau de remplissage, au lieu d’aller voir chaque semaine si elle est pleine.

Autre concurrence aux entreprises privées selon vous: les centres de recyclage transformés en centres de ressources…

A.M. – «C’est une idée qu’on peut comprendre, que les gens pensent que ce qu’ils jettent peut être une ressource pour quelqu’un d’autre. Mais ils changent la définition de ces centres de ressources en disant qu’ils peuvent faire du réemploi, c’est-à-dire de la réparation et du nettoyage. Si demain quelqu’un a quelque chose à réparer, au lieu d’aller chez l’artisan et payer, ira-t-il au centre de ressources pour que la commune le fasse gratuitement? Cela ne me semble pas très correct, alors qu’un artisan doit avoir un brevet de maîtrise pour ouvrir son atelier, tout un nombre d’autorisations… Maintenant, on nous a répondu que ce n’était pas du tout le but.

Tom Oberweis . – «Dans ce cas, notez-le dans le texte, car cela laisse la porte ouverte. Sinon, tout à coup, une commune qui a les moyens et veut se faire une bonne publicité pourra dire ‘venez faire réparer vos objets’ et débaucher nos électriciens.

Dans votre avis, vous soulignez également des mesures difficiles à mettre en œuvre concernant les produits réutilisables et le système de consigne. Lesquelles?

A.M. – «En général, nous sommes très favorables à tout ce qui est réemploi, réutilisation, réparation. Cela fait partie de l’ADN de l’artisanat, utiliser les ressources locales, réparer. En tant qu’artisans, nous sommes durables. Mais nous devons aussi vivre.

Nous avons un problème avec la nécessité d’utiliser des contenants réutilisables dans la vente à emporter. Première question: quel contenant utiliser? Pour l’instant, il y a l’écoboxe . Cela marche bien. Elle est verte, elle est ronde, je peux y servir des soupes, des salades, des pâtes. Mais des sushis, une pizza, un éclair, cela devient difficile.

Autre question, celle de l’hygiène et du stockage. Dans une entreprise alimentaire, il faut séparer le flux propre et sale . Par exemple, dans un restaurant, je ne peux pas prendre une assiette de la table d’un client et l’emmener dans la cuisine où on est en train de préparer les repas. Les deux flux doivent être séparés. Un boucher qui mettrait la viande des clients dans des contenants réutilisables n’aura peut-être pas la place pour stocker ceux qu’ils lui ramènent. Chaque boulangerie n’a pas forcément de salon de consommation et donc de machine à laver adaptée à ce genre de contenants. Ce n’est donc pas possible pour tout le monde d’appliquer cela pour l’instant.

En tant qu’artisans, nous sommes durables. Mais nous devons aussi vivre.
Anne Majerus

Anne Majerus,  En charge des affaires environnementales,  Chambre des métiers

Il y a aussi la question de la logistique. Quelqu’un installé à la gare sortira beaucoup de petits contenants le matin et récupérera peut-être, le soir, tous les grands contenants des repas du midi. Est-ce que cela vaut le coup de tout mettre en réutilisable si après des camions doivent traverser la ville pour la récupération des contenants?

Et si chaque entreprise a son propre système de consigne?

A.M. - «Si le client ne peut retourner son contenant que dans l’entreprise où il a consommé, cela devient peu intéressant. Et cela serait coûteux. Pour l’écoboxe, c’est sa conception qui a coûté plus cher que sa production».

L’un des projets de loi parle aussi de consignes pour les boissons…

A.M. – «Aujourd’hui, je mets ma cannette dans le sac bleu Valorlux. Avec la consigne, si je dois ramener toutes mes cannettes au magasin, cela m’ajoute un trajet que je n’avais pas avant. Quelqu’un à qui il en resterait une seule pourrait être tenté de la mettre discrètement dans la poubelle avec les autres déchets. On a un système qui fonctionne bien, le sac bleu, qui va être élargi à d’autres types de plastique. Je le mets devant ma porte, un camion vient le chercher. Cela me semble plus efficace pour le consommateur.

Avec une consigne, il pourrait récupérer le prix de l’emballage…

A.M. – «Est-ce que 10 centimes vont vraiment faire aller au supermarché?

T.O. – «En Allemagne, où un système de consignes est en place, il y a des marchandes de bouteilles laissées dans la rue. La récupération des consignes devient un commerce.

Et comment un système comme cela pourrait-il fonctionner au Luxembourg alors qu’il y a énormément de gens qui viennent d’Allemagne, de France, de Belgique. Si on n’a pas un système européen, des gens travaillent, viennent la journée, ils ramènent leur bouteille dans un autre pays le soir. C’est compliqué à gérer.

A.M. – «Le problème, on met la loi en place, sans délai, mais il n’y a aucun système. Quand on demande à la ministre, elle ne sait pas encore. C’est un peu prématuré d’écrire quelque chose dans la loi si on n’a aucune idée de comment ce sera mis en place.

T.O. – «À côté de cela, on ne parle pas de tous les emballages (carton, plastique…) quand on commande sur Amazon.

Combien cela coûterait aux entreprises de se mettre aux emballages durables ou réutilisables?

A.M. «Je n’ai pas de chiffre. Il y a la production et l’achat des boxes, même si on les a déjà avec les contenants qui ne sont pas réemployables. Viennent ensuite les coûts de stockage, d’hygiène, de formation du personnel.

La baisse des coûts liés aux déchets ne pourrait-elle pas compenser les investissements?

A.M. – «C’est difficile à dire. Je ne sais pas si les gens se font une réflexion à long terme. Aujourd’hui, l’entreprise, en train de sortir d’une crise sanitaire dure, voit les coûts d’investissement qu’elle doit faire. Elle doit payer maintenant le salaire de ses employés.

Quelle alternative proposez-vous?

A.M. – «Nous aimerions faire cela différemment. On peut garder les délais, mais avec un système volontaire d’abord. Nous sommes sur le bon chemin, nous participons à des réunions pour développer un nouveau format d’écoboxe justement pour les pizzas, etc. Quand on a mis un système en place qui fonctionne, alors on peut penser à créer une obligation légale.

C’est un peu prématuré d’écrire quelque chose dans la loi si on n’a aucune idée de comment ce sera mis en place.
Anne Majerus

Anne Majerus,  En charge des affaires environnementales,  Chambre des métiers

T.O. – «C’est aberrant. Comment est-ce qu’on peut faire une loi où, clairement, il n’y a pas de solution. Les petits producteurs locaux ne pourront jamais faire cela. Ce qu’on demande c’est de s’en tenir à la directive européenne, rien que la directive.

Il faut aussi que chaque consommateur puisse payer. Je suis d’avis que ce soit abordable pour tout le monde, les gens et les sociétés.

Je travaille dans le domaine de l’alimentation, et nous sommes aussi confrontés à des obligations d’étiquetage pour les produits préemballés : allergènes, valeurs nutritionnelles, date limite de consommation… Certains emballages sont aussi là pour la sécurité alimentaire. On ne sait plus que quel pied danser.

Certaines mesures concernent aussi les déchets issus de la construction…

A.M. – «Il y a des obligations supplémentaires pour le tri. On a juste un petit problème sur les petits chantiers chez les gens, où il n’y a pas toujours la place pour le faire. Mais en général, la construction fait déjà beaucoup le tri. Le problème c’est qu’il n’y a pas assez de décharges pour les déchets inertes (la terre, NDLR).

On pourrait les utiliser pour faire des remblais sur les routes. Mais pour faire du concassage ou du broyage, il faut des autorisations qui, souvent, prennent du temps, on ne peut pas le faire à une certaine distance des habitations, etc.

Où en sont vos discussions avec le ministère de l’Environnement?

T.O. – «Nous avons parlé avec la ministre, mais aussi avec différentes fractions comme la Fedil, la Chambre de commerce… Chaque secteur est différent, il est important de faire attention à toutes ces nuances, on ne peut pas tout résumer en une ligne. C’est bien de faire des lois, mais quand elles deviennent idéologiques, cela devient dangereux.

En conclusion, diriez-vous que Carole Dieschbourg  (Déi Gréng) est consciente des réalités de votre secteur?

A.M. – «Nous lui avons parlé, elle a répondu à certaines de nos préoccupations, comme pour le centre de ressources. Nous demandons maintenant que la loi soit changée sur ce point. Nous ne pouvons pas dire qu’elle n’écoute pas du tout, mais bien sûr, elle a un autre point de vue que nous.»