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Stratégie

Clearstream se diversifie



Philippe Seyll – Le CEO de Clearstream investit toujours davantage dans les technologies liées à l’intelligence artificielle et à la blockchain. (Photo: Edouard Olszewski)

Philippe Seyll – Le CEO de Clearstream investit toujours davantage dans les technologies liées à l’intelligence artificielle et à la blockchain. (Photo: Edouard Olszewski)

Clearstream s’ouvre aujourd’hui à d’autres métiers et investit dans les nouvelles technologies pour prendre de court de potentiels nouveaux entrants sur son marché.

Cet article est paru dans l’édition d’avril 2019 de  Paperjam .

«Nous n’allons pas demain torréfier du café!», lance avec humour Philippe Seyll, CEO de Clearstream. Mais il compte bien développer les métiers historiques de l’entreprise. Filiale de Deutsche Börse, dont le siège est à Luxem­bourg, Clearstream réalise aujourd’hui 955 millions d’euros de revenus, dont 60% sont issus des métiers de conservation et de règlement-livraison, 20% des métiers de gestion et emp­runts de titres, de gestion du collatéral et de cash services, et 20% de ceux de souscription-rachat de parts de fonds.

Dépositaire central

Souvent estampillé chambre de compensation, ce métier ne représente pourtant qu’une infime partie de ses activités, et Philippe Seyll préfère définir Clearstream comme un «conservateur de titres». Il dépeint son métier principal, difficile à décrypter pour le profane, ainsi: «Imaginez la situation ubuesque suivante: 190 États dans le monde et toutes les sociétés qui émettent; bref, des milliers d’acteurs auxquels devraient être connectés des milliers, voire des millions d’investisseurs. Ce que nous pouvons faire, c’est avoir un endroit où tous les émetteurs se rencontrent pour émettre la dette, et immobiliser cette dette auprès d’un dépositaire central. Nous sommes ce dépositaire central.» Et ses dépôts atteignent la somme colossale de 13.600 milliards d’euros.

Clearstream permet également à des tiers d’emprunter des titres sur sa plate-forme. Le CEO aime ainsi à dire qu’il prête chaque soir environ 50 milliards d’euros... Il y a 14 ans, Clearstream se lançait aussi dans les services de souscription-rachat de parts de fonds en construisant un système permettant d’investir dans 200.000 fonds dans le monde (FCP, hedge funds et ETF) et en se plaçant dans une position d’«intermédiaire facilitateur». Quelle que soit l’activité, les clients de Clearstream sont toujours des institutions financières, jamais des particuliers.

Nouveaux entrants

Démesurés, les montants déposés ou prêtés font forcément de Clearstream un acteur atypique – mais pas protégé de la concurrence pour autant. Son défi majeur: intégrer les technologies de la blockchain et de l’intelligence artificielle à ses métiers pour augmenter son efficacité.

«Nous entrons dans une ère d’informatique qui change fortement nos métiers. Nous avons de plus en plus de tâches répétitives, qui sont en outre potentiellement génératrices d’erreurs, et qui vont être organisées avec l’aide de l’intelligence artificielle ou de la robotique à l’avenir», explique Philippe Seyll. Pour ce faire, Clearstream a par exemple investi en 2018, par le biais de sa maison mère, dans la start-up HQLAx: «Cette société, aujourd’hui hébergée au Lhoft, offre des possibilités de prêt-emprunt de titres à travers la technologie de registre distribué (Distributed Ledger-Technology ou DLT)», signale Philippe Seyll. Avant d’ajouter: «Nos métiers évoluent et nous remarquons l’arrivée de nouveaux entrants, qui arrivent par le biais des nouvelles technologies, en particulier la DLT. Ils ont un potentiel de désintermédiation de la finance, de la banque et même du métier de dépositaire central.»

Investissements

En fin de compte, Clearstream investit en moyenne 65 millions d’euros par an dans l’informatique. «Nous ne pensons pas que nous serons victimes d’une ‘ubérisation’ de nos métiers, parce que nous accompagnons le changement activement et que nous investissons pour cela», déclare Philippe Seyll. Au quotidien, l’intelligence artificielle peut par exemple permettre à Clearstream d’automatiser la saisie de données via la lecture et l’interprétation des caractères lors de la réception de demandes de souscription-rachat. «Qui dit détention de titres, dit vie de titres: nous recevons des informations sur les événements sur titres que nous devons interpréter. Là encore, l’intelligence artificielle peut nous aider», précise Philippe Seyll.

Clearstream collabore aussi depuis 2018 avec l’Université du Luxem­bourg et son Interdiscipli­nary Centre for Security, Reliability and Trust (SnT). Objectif du partenariat de recherche: «S’assurer qu’un besoin exprimé dans un langage humain est bien représenté ensuite dans le langage des programmeurs. Un travail sur le métalangage permet de s’assurer d’une certaine cohérence», atteste Philippe Seyll. Le but étant de «développer réellement ce que l’on veut développer», ce qui permet ensuite à l’entreprise d’arriver plus rapidement au résultat escompté.

Nouveaux prospects

Outre ses efforts en matière d’innovation, Clearstream cherche toujours à diversifier ses métiers. C’est ainsi qu’elle a acquis Swisscanto Funds Centre en octobre dernier: «En plus d’offrir des services de souscription-rachat de titres, nous allons pouvoir proposer de l’intermédiation-distribution. En pénétrant ce nouveau métier, nous avons de nouveaux concurrents qui ne sont pas forcément des institutions financières», souligne Philippe Seyll.

Et qui dit nouveaux métiers et nouveaux concurrents, dit nouveaux prospects. «Nous cherchons à développer nos métiers ‘frontières’: nous ne sommes jamais aussi bons que lorsque nous pouvons appliquer des processus de centralisation, c’est-à-dire faire en gros ce que les autres font tout seuls, mais en petit», résume Philippe Seyll, qui compte bien aller démarcher de nouveaux clients institutionnels, comme les banques centrales ou les fonds souverains.

Le Brexit peut enfin l’aider à gagner de nouveaux clients: certains établissements financiers basés à Londres, qui se redomicilient en Europe, commencent à revoir leur manière de travailler avec leur dépositaire central, ce qui constitue pour Clearstream de nouvelles opportunités d’affaires dans la majorité des cas.