ENTREPRISES & STRATÉGIES — Artisanat

Business en famille (6/10)

Chez les Grosbusch, une transmission sous protocole



Frère et sœur travaillent ensemble dans l’entreprise familiale. Après une transmission sous contrôle. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

Frère et sœur travaillent ensemble dans l’entreprise familiale. Après une transmission sous contrôle. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

Transmission, gestion quotidienne… Cet été, Paperjam vous emmène dans les coulisses d’entreprises familiales luxembourgeoises. Après 104 ans d’existence et quatre générations aux commandes, le grossiste Grosbusch connaît l’importance d’une bonne communication interne.

Dans une autre vie, le nom de Goy Grosbusch vous dirait peut-être quelque chose parce que vous l’entendriez tous les matins à la radio. «J’aime parler, je suis curieux, tout sujet m’intéresse», se définit-il. À la place, il dirige, depuis deux ans, l’entreprise familiale dont il porte le nom. Au fil des années, l’épicerie, basée à Ellange et fondée en 1917 à Differdange par son arrière-grand-père, Jean-Pierre Grosbusch, s’est transformée en un grossiste luxembourgeois spécialisé dans les fruits et légumes frais, au chiffre d’affaires annuel de 60 millions d’euros.

Depuis la salle de réunion, dont la grande baie vitrée donne sur une serre installée sur le toit, le jeune dirigeant de 34 ans raconte son parcours, pas si lointain. «Ma sœur (Lynn Grosbusch, ndlr) et moi avons intégré la société en 2012. Ce n’est pas notre père qui nous a forcés. Au contraire, il nous a plutôt dit que c’était un métier complexe, où il faut se lever tôt, quitter tard.» Avant cela, tous les deux ont été diplômés d’un bachelor en business administration, avec déjà en tête une place dans la société familiale. Même si, juste avant, Goy Grosbusch a aussi effectué un bachelor en web design et informatique. «Mes amis disaient: ‘C’est simple, ton père est là. Quand il quitte, tu reprends sa chaise et tu gagnes ta vie’. Donc je voulais montrer que j’étais capable de faire autre chose.» Pourtant, «j’ai simplement vu que j’aimais l’interaction et que tout ce sens du commerce, que je n’avais pas en programmant derrière un PC, me manquait.»

Parcours d’intégration

Son goût pour le contact et les fruits et légumes prend donc le dessus. Il enchaîne plusieurs expériences professionnelles, du marketing à la cueillette de melons dans le Gers (France) et de fraises en Californie. «C’était assez dur, mais c’est toujours quelque chose qui me motivait», témoigne-t-il. Des expériences nécessaires pour confirmer son souhait de travailler dans l’entreprise familiale, présent depuis bien longtemps. «Le fait de vouloir, c’est une chose. Savoir qu’on peut en est une autre», résume-t-il. «Je l’ai toujours voulu, en voyant mon père. C’était une inspiration de se dire qu’il gère tout cela.» Il se souvient aussi ses premiers contacts avec le terrain, en 1990, alors qu’il avait trois ans, lors de l’ouverture de l’établissement à la Cloche d’Or. «On sent encore l’odeur quand on passe près des marchés en ville, qui nous rappelle l’ancien dépôt, où tout a commencé pour nous». Pour sa sœur, de deux ans son aînée, l’envie s’est confirmée en travaillant chez un grossiste en Suisse.

Goy Grosbusch est devenu administrateur délégué en août 2019.  (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Avant de devenir un grossiste luxembourgeois, Grosbusch était une épicerie de fruits et légumes à Differdange. (Photo: Grosbusch)

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Le site de la Cloche d’Or ouvre en 1990. (Photo: Grosbusch)

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Avec ses camions de l’époque. (Photo: Grosbusch)

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L’entreprise a, depuis, installé son siège dans la zone d’activités économiques d’Ellange. (Photo: Romain Gamba/Maison Moderne)

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Et réalise un chiffre d’affaires annuel de 60 millions d’euros.  (Photo: Grosbusch)

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Mais les deux enfants du patron n’ont pas eu leur place en un claquement de doigts. Ils ont dû suivre deux ans d’intégration. «Nous avons nettoyé le dépôt, passé le permis pour conduire le camion, travaillé à la comptabilité, au marketing… Tout le monde nous connaît, nous connaissons tout le monde.» Un moyen d’établir une relation de confiance avec les employés. «C’est complexe de travailler avec des personnes que nous connaissons depuis 30 ans. Nous avons fait ces stages avec elles et, dix ans après, on devient leurs responsables.» Ils ont ensuite occupé des fonctions commerciales et administratives jusqu’à la reprise des rênes officielles, en 2019.

Je voulais montrer que j’étais capable de faire autre chose.
Goy Grosbusch

Goy Grosbusch,  administrateur délégué,  Grosbusch

«Nous étions en vacances ensemble, sur un bateau de bois en Turquie, quand nous avons discuté et pris la décision.» Les rôles ont été facilement définis: responsable du département [email protected]  puis, depuis son lancement en pleine crise, de [email protected] pour la sœur, qui souhaitait privilégier sa vie familiale. Et administrateur délégué en charge de la société pour le frère.

«Il y a quatre ans, mon père a racheté les parts de mon oncle», explique-t-il. Les cousins n’étant «pas forcément intéressés». Deux ans plus tard, «ma sœur et moi avons repris à 100%. Une suite logique qui fait que notre père s’est retiré. Mais il ne veut pas parler de retraite. C’est difficile de donner son bébé à quelqu’un et de dire: ‘je n’y touche plus’.» Ainsi, René Grosbusch participe toujours aux conseils d’administration, en plus d’administrateurs externes. «Nous avons une superbe entente avec notre père. Nous nous voyons tous les week-ends. Nous ne passons pas nos dîners à parler de la société, mais s’il y a des décisions à prendre, nous en discutons rapidement ensemble. Il ne nous a jamais bloqués en mettant son veto, il nous fait confiance.» Ils profitent de son expérience et ajoutent une vision plus moderne en termes de digitalisation des services.

Une charte familiale pour prévenir les conflits

Les repreneurs pensent déjà aux générations futures. L’entreprise pourrait, un jour, passer aux mains des jumelles de quatre ans de Lynn Grosbusch, du fils de deux ans de Goy Grosbusch ou de sa fille d’un an. Même si «nous voulons leur laisser le choix», insiste-t-il.

C’est complexe de travailler avec des personnes que nous connaissons depuis 30 ans. Nous avons fait nos stages avec elles et, dix ans après, on devient leurs responsables.
Goy Grosbusch

Goy Grosbusch,  administrateur délégué,  Grosbusch

Pour éviter les disputes au moment venu, ils ont mis en place une «charte familiale». Elle rend obligatoire le parcours d’intégration, en plus d’un certain niveau d’études et d’expériences externes, ou la validation de la nomination par un comité de direction. «Nous avons vu avec, les expériences des dernières années, que le seul moyen de remédier à tout cela, c’est la communication.» Sans laisser filer de détails, il avoue que «toute entreprise familiale arrive toujours dans des situations un peu compliquées quand on parle de transmission d’une génération à l’autre. Les relations directes entre frères et sœurs, c’est une chose. Mais quand on parle de cousins, avec un autre ‘background’, c’est souvent compliqué de se retrouver sur une même piste. Idées, argent… On peut rapidement entrer dans un univers toxique quand on ne parle pas assez tôt» de qui veut faire quoi.

La charte évoque aussi une «fixation salariale, pour que tout le monde sache que si je commence par nettoyer le dépôt, je ne vais pas toucher le salaire d’un directeur, mais je vais toucher le salaire de quelqu’un qui nettoie le dépôt». On y mentionne aussi l’impossibilité de travailler avec son époux pour «éviter tout conflit» qui pourrait mettre en péril l’avenir de la société. La femme de Goy Grosbusch travaille dans une étude d’avocats, le conjoint de sa sœur dans une entreprise de fitness.

Crise et reprise

La période n’a pas été la plus simple pour reprendre l’entreprise, avec une chute d’activité due au Covid-19, un an après l’arrivée aux commandes de Goy Grosbusch. Pourtant, ce dernier ne regrette rien. «Au contraire, c’était un beau challenge. On a revu pas mal de choses, on était encore plus soudés avec nos équipes». L’entreprise a, par exemple, développé [email protected] pour pallier le manque d’activité de [email protected], dû au télétravail. Pour la suite, «nous avons pour projet de travailler sur des appels d’offres d’envergure en Europe et de nous concentrer sur l’export international, notamment aux Émirats arabes unis. Tout en maintenant un niveau de qualité des produits et du service.» Le format familial permettrait des prises de décisions plus «flexibles», selon lui.

Il n’oublie pas non plus la «responsabilité sociale énorme» qui pèse sur ses épaules. «Nous avons 250 personnes, avec parfois deux générations d’une même famille» parmi les employés. La «pérennité» sans «prendre de risques énormes» donc, pour préserver les nombreuses familles de ce business familial.