PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Perspectives économiques des marchés émergents

Le bon moment pour investir



Patrick Zweifel, chef économiste chez Pictet Asset Management. (Photo: Pictet Group)

Patrick Zweifel, chef économiste chez Pictet Asset Management. (Photo: Pictet Group)

Patrick Zweifel, chef économiste chez Pictet Asset Management, voit le différentiel de croissance du PIB entre les marchés émergents et les marchés développés se creuser en 2021.

En 2020, les pays émergents ont connu une contraction de leur croissance. Comme tous les pays du monde. Mais cette contraction a été moins sévère que celle connue par les pays développés: -6,4%, contre -12,1%. Et, surtout, la reprise a été plus rapide. Pour Patrick Zweifel, chef économiste chez Pictet Asset Management, cela laisse présager une forte croissance du PIB sur les marchés émergents en 2021, «ce qui creusera encore davantage l’écart avec les marchés développés».

La croissance sera menée par l’Asie hors Japon (8,5%), suivie de la région EMEA (Europe, Moyen-Orient et Afrique, 4,5%), puis de l’Amérique latine (3,6%). De fait, les principaux indicateurs d’activité des marchés émergents ont déjà rebondi au-delà des niveaux d’avant la pandémie, à l’exception des «services», dont le poids dans les économies émergentes est moins élevé que sur les marchés développés.

Serait-ce donc le bon moment pour investir?

Question de timing

Traditionnellement, sur les marchés actions, les prévisions de croissance plus favorables aux pays émergents ne se sont que rarement traduites par des rendements supérieurs par rapport au monde développé. Patrick Zweifel reconnaît que les marchés émergents ont perdu une décennie pour ce qui est des performances, tandis que l’économie américaine, alimentée par les mesures de relance, a pris de l’avance. Mais «de nombreux actifs des marchés émergents − actions, obligations, devises — semblent aujourd’hui très bon marché». Il juge le moment propice à l’investissement pour au moins cinq raisons.

D’abord, à cause de la faiblesse du dollar et des maigres rendements espérés aux États-Unis. «Les devises émergentes se situent à des niveaux historiquement bas par rapport au dollar. Notre scénario de base table sur un affaiblissement du dollar américain après des années de vigueur, ce qui profitera aux marchés émergents, en particulier ceux qui affichent des dettes libellées dans la devise américaine.» Ces devises peuvent-elles descendre encore plus bas? «Deux scénarios pourraient faire dérailler cette vision consensuelle d’un affaiblissement du dollar américain: une profonde dégradation de la situation mondiale ou des performances meilleures aux États-Unis que dans le reste du monde», estime Patrick Zweifel.

Il relativise en ce qui concerne le premier scénario: «Nous pensons qu’à l’échelle mondiale, le pire est derrière nous, et en particulier pour les marchés émergents. Le déploiement des vaccins favorise des perspectives économiques constructives, sauf en cas de nouveau cygne noir exogène.» Mais il ne sous-estime pas le deuxième scénario, celui d’une croissance américaine supérieure à celle du reste du monde sous l’administration Biden, c’est «une possibilité». «Une forte croissance américaine pourrait pousser les taux américains et le dollar à la hausse, ce qui affecterait la dette des pays émergents les plus vulnérables. Pourtant, ce risque reste contenu, car la Fed s’engage à maintenir des taux bas pendant longtemps, et les déséquilibres des marchés émergents sont généralement faibles, puisque seulement deux pays affichent des vulnérabilités: la Turquie et l’Afrique du Sud.»

Deuxième argument favorable aux marchés émergents: un commerce mondial qui paraît de nouveau solide. «La production industrielle des marchés émergents a rebondi, tandis que les marchés développés sont toujours en pleine crise. Cela s’explique en partie en raison des marchés émergents qui répondent à la demande de biens issus de marchés développés confinés, où les aides publiques ont soutenu la consommation des particuliers. La croissance des exportations affiche également une tendance positive. Le leadership asiatique dans la technologie semble en être le moteur et nous pensons qu’il s’agit d’une tendance structurelle à long terme. De plus, la croissance des marchés émergents étant deux fois plus sensible au commerce mondial que celle des marchés développés, nous pensons que la reprise synchronisée actuelle sera l’un des principaux facteurs qui expliquent l’élargissement de l’écart de croissance entre les deux régions.»

Nous prévoyons que la croissance réelle du PIB chinois passera de 2,3% en 2020 à 9,5% en 2021.

Patrick Zweifel ,  chef économiste,  Pictet Asset Management

Troisième argument: une Chine toujours solide. «Un autre moteur fondamental de la surperformance des marchés émergents est le rôle toujours plus important de la Chine sur le plan des liens commerciaux et financiers. Tous les principaux indicateurs d’activité de la Chine sont supérieurs aux niveaux prépandémiques en raison d’une forte demande intérieure et étrangère. La consommation, qui était à la traîne, s’est accélérée grâce à une amélioration de la situation du marché du travail. L’impulsion du crédit reste expansionniste. Nous prévoyons que la croissance réelle du PIB chinois passera de 2,3% en 2020 à 9,5% en 2021.»

Le volontarisme politique joue à plein dans cette dynamique de croissance. Le 14e plan quinquennal et les objectifs à long terme pour 2035 montrent que la Chine a pour ambition d’atteindre un statut de «pays à revenu élevé» d’ici 2025 et de doubler son PIB réel par habitant d’ici 2035.

Quatrième argument: l’évolution des cours des matières premières qui devrait s’inscrire dans une tendance positive. «La vigueur des cours des matières premières est un autre élément-clé pour soutenir la surperformance des marchés émergents, étant donné la dépendance de nombreux pays émergents aux exportations (Amérique latine, Russie, Afrique du Sud, Indonésie). Deux des facteurs-clés pour les cours des matières premières sont le dollar américain et la croissance du PIB mondial. Comme indiqué ci-dessus, nous voyons un affaiblissement du billet vert. Et toute baisse de 1% du dollar (par rapport aux principaux partenaires commerciaux des États-Unis) entraîne une hausse des prix des matières premières de 2%. Nous sommes également optimistes au sujet de la croissance du PIB mondial.»

Le Covid derrière

Dernier point: l’Asie, principal moteur de la croissance des pays émergents, semble avoir passé la deuxième vague de Covid. «Le nombre de nouveaux cas confirmés quotidiennement en Asie représente seulement 5,7% du total mondial, contre 36% au mois d’octobre, quand il était au plus haut. À titre de comparaison, il s’élève à 15% pour la région EMEA et à 18% pour l’Amérique latine.» De quoi laisser présager que le pire est derrière, selon Patrick Zweifel.

Tout scénario économique a ses risques. Outre le principal, un dollar plus solide que prévu, l’économiste mentionne une dégradation de la situation sanitaire, de possibles troubles sociaux suite à l’augmentation des inégalités de revenus au sein des marchés émergents et un retour de l’inflation.