POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

Digitalisation du domaine de la santé

L’AMMD rompt le dialogue avec l’Agence eSanté



Alain Schmit, le président de l’AMMD, n’a pas été tendre avec l’Agence eSanté.  (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne/archives)

Alain Schmit, le président de l’AMMD, n’a pas été tendre avec l’Agence eSanté.  (Photo: Matic Zorman/Maison Moderne/archives)

L’AMMD, l’Association des médecins et médecins-dentistes, a annoncé ce mercredi avoir rompu le dialogue avec l’Agence eSanté, qu’elle taxe de nombreux «dysfonctionnements graves».

Il y avait de la tension dans l’air, ce mercredi, au siège de l’AMMD (Association des médecins et médecins-dentistes), non loin du centre de la capitale. «Nous avons eu la confirmation que la vision globale de la digitalisation du domaine de la santé que nous avons développée depuis trois ans, celle que nous avons toujours essayé de véhiculer, d’argumenter, de sensibiliser auprès de l’Agence eSanté, eh bien, cette dernière n’en veut pas...», lance Alain Schmit, président de l’Association des médecins et médecins-dentistes. «Le dialogue est rompu entre elle et nous!»

Un constat dur pour une situation qui ne semble pas moins l’être. En cause, une différence de vision donc entre, d’un côté, l’agence dont la mission est d’élaborer et de mettre en place les solutions digitales qui peuvent rendre le système de soins plus performant, et de l’autre, l’association médicale.

«On regarde plus l’écran que le patient»

Avec, au centre du débat, le fameux DSP (dossier de soins partagés), le dossier de santé électronique personnel et sécurisé.

«Soit une base de données où les documents médicaux d’un patient arrivent et sont stockés. Mais l’idée de base, pour nous, n’était pas de stocker ces documents. Plutôt de parvenir à partager ceux-ci entre le patient et les professionnels de santé qui en ont besoin. Or, cette idée de partage a été, à notre sens, oubliée», souligne Alain Schmit. «Aujourd’hui, c’est davantage une sorte de coffre-fort qui n’a rien de ‘vivant’. Rien de convivial. Tout simplement parce que la conception a été laissée à des informaticiens qui ne savent pas comment travaille un médecin. Tout est beaucoup trop lourd au niveau des démarches à effectuer. Le docteur finit par passer plus de temps à regarder son écran d’ordinateur que son patient. Ce n’est pas pour rien que l’utilisation du DSP est aujourd’hui minimale...»

Des griefs

Pour donner une idée de la fracture qui semble s’être créée entre l’Agence eSanté et l’AMMD, cette dernière a listé et développé, ce mercredi face à la presse, sept griefs essentiels qui démontrent, selon elle, les «dysfonctionnements graves actuels» de l’agence.

Cela va du reproche de «n’avoir rien développé elle-même» (eSanté a fait appel à des prestataires étrangers et en est donc dépendante) à la non-utilisation «d’une solution créée par les médecins au bénéfice des citoyens», tout en n’oubliant pas de mettre en avant l’absence de signature électronique dans les documents présents sur le DSP.

«L’Agence eSanté dit que ces documents ont été identifiés et qu’elle sait qui les a fournis. C’est vrai! Du moins tant qu’on reste dans cette bulle qu’est le DSP. Par contre, si vous sortez un document, il perd de sa validité puisqu’il n’est pas signé», explique encore Alain Schmit.

Une situation qui s’envenime depuis longtemps…

Si ce conflit AMMD-Agence eSanté n’était pas encore vraiment sorti sur la place publique, il ne semble pas récent. Et se cristallise notamment au niveau de la relation entre les deux directions. «L’affaire avait été un peu étouffée, mais, en 2018, nous avions demandé la démission du directeur de l’agence, Hervé Barge. Ce dernier avait ouvert 23.000 DSP sans base légale. Pour nous, c’était inconcevable», raconte ainsi M. Schmit. Ajoutant qu’aujourd’hui, le même directeur de l’Agence eSanté est «confiné dans son monde, dépendant de la firme française (l’AMMD pointe Maincare, un créateur de logiciels santé et solutions digitales, ndlr) qui lui livre ses solutions technologiques, sans lui donner sans doute celles dont nous aurions vraiment besoin.»

La relation entre les deux semble donc totalement rompue…

«La situation s’est détériorée avec le temps…», ajoute Alain Schmit. Mais, selon ses dires, ce dernier gardait toujours l’espoir de voir s’imposer la vision de la digitalisation du domaine de la santé de l’AMMD. Du moins, c’était le cas jusqu’à la réception d’un mail, voici deux ou trois semaines, qui lui a clairement enlevé ses dernières espérances. «On s’est alors dit qu’on se devait d’avertir le (grand) public», conclut Alain Schmit. C’est désormais chose faite.

Ce dernier espère maintenant que cette sortie médiatique permettra enfin de faire bouger les choses dans le sens espéré par son association.

Les arguments de défense du directeur Hervé Barge

Déjà mis en cause lors d’une conférence de presse du LCGB, Hervé Barge, directeur de l’Agence eSanté, avait ensuite répondu point par point et défendu bec et ongles son travail en ce qui concerne le DSP.

«Parler d’un flop n’a aucun sens. Qu’est-ce qu’un flop? Qu’est-ce qu’un succès? Par rapport à quoi et à qui?», avait-il répliqué à Paperjam en octobre dernier.

«Le politique m’a donné pour mission de déployer 850.000 DSP en deux ans. Cela a été fait en un an. Je ne vais pas parler de succès, mais ce premier indicateur est au vert. Dans le cas d’un déploiement, si ce premier indicateur n’est pas bon, alors on peut parler d’échec. Ici, ce n’est pas le cas. (…) Au Luxembourg, nous avions provisionné 1,5 million de documents en 18 mois. Actuellement, nous sommes à 4,4 millions de documents partagés au sein du DSP. Donc ce deuxième indicateur a explosé puisque l’on a presque triplé notre objectif avec un rythme de croissance très positif. Là encore, sans parler de succès, cet indicateur est plus que positif», disait-il encore.

Quant à l’utilisation du DSP, troisième indicateur: «Six mois après la phase de généralisation, nous étions en moyenne à 270 consultations par jour. 18 mois plus tard, nous sommes à 10.000 consultations par jour. Une évolution de 270 consultations à 10.000 consultations par jour en 18 mois, je trouve que ce n’est pas mal.»