POLITIQUE & INSTITUTIONS — Europe

Selon la Cour des comptes européenne

«La 5G a besoin d’un booster!»



Si les Européens ont découvert le poids de la technologie chinoise dans les réseaux 5G, 64% l’utilisaient déjà pour la 4G sans y avoir trouvé quoi que ce soit à redire… (Photo: Shutterstock)

Si les Européens ont découvert le poids de la technologie chinoise dans les réseaux 5G, 64% l’utilisaient déjà pour la 4G sans y avoir trouvé quoi que ce soit à redire… (Photo: Shutterstock)

Membre de la Cour des comptes européenne, Annemie Turtelboom a présenté, ce lundi, un rapport spécial qui met en évidence le retard pris dans le déploiement de la 5G en Europe, le flou autour de la qualité du service rendu et le problème de la sécurité.

L’Europe pourrait-elle rater la meilleure opportunité économique des dix prochaines années? Selon les experts, la 5G pourrait apporter jusqu’à 1.000 milliards d’euros (ou 7,9% du PIB) de valeur d’ici 2025 et entraîner la création de jusqu’à 20 millions d’emplois.

Sauf si les Européens ne se donnent pas les moyens de cette ambition, a dit en substance Annemie Turtelboom, membre de la Cour des comptes européenne (ECA) et responsable du rapport spécial sur la 5G, publié ce lundi.

«La 5G a besoin d’un booster!», a martelé la Belge au cours d’un briefing des journalistes. Non seulement les opérateurs de télécommunications vont devoir injecter 400 milliards dans l’infrastructure liée à cette évolution de la technologie – quatre seulement sont financés par l’Union européenne – mais, pour l’instant, seuls 11 pays – dont le Luxembourg – sont en ligne avec les objectifs fixés en Europe pour 2025 et complétés en mars 2021 par la volonté d’une couverture universelle.

Le Luxembourg dans le top 11

Et encore, le cas du Luxembourg permet-il de pointer une des difficultés qui se posent: sur la carte de la couverture 5G au Grand Duché figurent quelques zones de la capitale, ce qui permet au pays de répondre à l’objectif d’amener de la 5G dans au moins une ville de chaque État membre de l’UE à fin 2020. Mais c’est assez différent d’Helsinki, où toute la ville est déjà couverte, et de Chypre, la Lituanie, Malte et le Portugal, qui ont raté cet objectif.

«La Commission européenne a fixé des objectifs… sans être assez précise», a regretté la membre de la Cour des comptes européenne.

La Commission européenne estime que, pour 16 pays de l’UE, la probabilité que l’objectif de 2025 soit atteint est, au mieux, moyenne (Autriche, Tchéquie, Estonie, Allemagne, Irlande, Lituanie, Malte, Pays-Bas, Pologne, Portugal et Slovénie) et, au pire, faible (Belgique, Bulgarie, Croatie, Chypre et Grèce). En novembre 2021, 23 États membres n’avaient toujours pas transposé la directive de l’UE qui fixe, entre autres, les délais d’attribution des bandes de fréquences pionnières pour la 5G. En fin d’année, seuls 53% des fréquences nécessaires avaient été attribués.

Huit pays mieux connectés que l’UE

«Si les autres blocs vont plus vite que nous, à terme, cela nous pénalisera d’un désavantage concurrentiel», a encore dit la représentante du «gendarme financier de l’UE». Car, selon l’association mondiale des communications mobiles, «51% de l’ensemble des connexions mobiles en Amérique du Nord reposeront sur la 5G à l’horizon 2025, mais en Europe (y compris les pays non membres de l’UE), ce chiffre ne devrait être que de 35%.» Les Européens seront aussi doublés par l’Australie, le Japon, Singapour et la Corée du Sud (53%) ainsi que par la Chine, Macao, Hong Kong et Taïwan (48%).

Comme la Commission européenne n’a pas défini d’objectifs précis en matière de débit minimal ni de latence, la Cour des comptes européenne redoute aussi une fracture en Europe entre ceux qui seront prêts et les autres. Ce qui risque aussi de poser un problème d’itinérance, puisque le consommateur d’un État membre ne sera pas sûr de retrouver la même qualité d’offre quand il bouge en Europe.

L’ECA a eu du mal à se faire une idée de la situation: «Les rapports trimestriels de la Commission européenne ne sont pas toujours fiables», écrit-elle, en citant les exemples de la Finlande – où le nombre de communes disposant de la 5G n’est pas de 70, mais de 40 – et de la Pologne – pour laquelle le dernier rapport ne dit pas que la vente des fréquences a été repoussée…

La sécurité, un enjeu-clé

L’imprécision de Bruxelles, alors même qu’elle a réussi à se doter d’une «toolbox», fait peser de nouvelles menaces: notamment celle de la sécurité des réseaux et de l’exposition aux cyberattaques d’infrastructures sensibles (réseaux d’énergie, d’eau ou hôpitaux).

Six des huit fournisseurs d’équipements ne sont pas Européens et ne respectent pas forcément les standards européens, au point que la moitié des États membres – mais pas le Luxembourg – ont voté des mesures qui éliminent des fournisseurs comme Huawei de ces marchés stratégiques. Se posent des enjeux de sécurité, mais aussi de cybersécurité ou encore de protection des données personnelles.

«En 2019», a rappelé Mme Turtelboom, «les deux tiers des clients européens utilisaient des réseaux de télécommunications basés sur des équipements 4G provenant de fournisseurs chinois». Depuis, avec l’interpellation d’Huawei aux États-Unis puis en Europe, le chiffre a légèrement changé: 60% du réseau d’accès radio pour la 5G sont européens (contre 49% pour la 4G) et 40% sont du cœur de réseau (contre 42% pour la 4G).

Selon une étude, imposer des restrictions pour un vendeur de matériel coûterait 24 milliards d’euros au cours de la décennie – étude citée par le rapport… et réalisée à la demande de Huawei.

Deux des trois recommandations de la Haute Autorité visent, d’ici la fin de l’année, à mettre en place une approche coordonnée de la sécurité des réseaux et à harmoniser le suivi des approches par chaque État membre. La «toolbox» devrait peut-être aussi comporter des outils juridiquement contraignants, ce qui implique une autre démarche des 27.