PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Guy Hoffmann (président de l’ABBL)

«375 millions en garanties, c’est une somme importante»



Guy Hoffmann estime que les banques ont fait d’importants efforts pour soutenir le tissu économique luxembourgeois. (Photo: Mike Zenari/archives)

Guy Hoffmann estime que les banques ont fait d’importants efforts pour soutenir le tissu économique luxembourgeois. (Photo: Mike Zenari/archives)

Les banques font partie des interlocuteurs privilégiés par l’État pour tenter de juguler les effets d’une crise inédite. Elles doivent aussi, dans le même temps, répondre aux inquiétudes de leur clientèle professionnelle et maintenir leur cap. Entretien avec le président de l’ABBL et CEO de Raiffeisen, Guy Hoffmann.

Le projet de loi 4575, qui prévoit l’octroi de prêts bancaires garantis par l’État et par sept banques commerciales du pays – BCEE, BGL BNP Paribas, Bil, Raiffeisen, ING, Bank of China et Banque de Luxembourg –, a été voté samedi 18 avril par la Chambre.

L’État accordera des garanties pour 2,5 milliards d’euros, et les banques pour 375 millions (15%). Le président de l’ABBL, Guy Hoffmann, également CEO de la Banque Raiffeisen, détaille pour Paperjam le rôle des banques dans la crise actuelle.

Le projet de loi sur les prêts garantis est voté. Qu’est-ce que cela implique exactement pour les banques?

Guy Hoffmann . – «C’est une étape extrêmement importante. Au niveau des banques qui financent traditionnellement les entreprises, nous voulions pouvoir proposer une solution pour les aider. Même si, depuis le début du confinement, les banques sont en contact avec les entreprises et différentes mesures ont déjà pu être proposées.

L’initiative des prêts garantis émane des banques?

«On doit plutôt parler d’une initiative commune. Les banques ont tenu à jouer un rôle à l’égard du financement de l’économie pour éviter une dégradation trop importante du tissu. Mais, en même temps, elles devaient faire attention à ne pas importer le risque économique des entreprises de façon démesurée dans leurs bilans. Nous devons éviter que cette crise sanitaire se transforme en crise bancaire par la suite. D’où cet arrangement où l’État assure une garantie pour 85% et les banques interviennent pour le reste, soit 15%. Ce n’est certainement pas rien, mais c’est gérable.

L’Union européenne préconise plutôt un rapport 90%/10%...

«C’est exact. Mais, avec l’État, nous avons pris la décision de nous montrer un peu plus courageux. Il faudra désormais voir comment la situation évolue dans le temps. Si jamais le confinement devait durer plus longtemps que prévu et que d’autres enveloppes devaient être décidées, ce serait plus compliqué. Nous avons déjà largement puisé dans nos possibilités. Mais ce scénario n’est pas à l’ordre du jour actuellement.

Ces 15% de garantie représentent un risque maximal de 375 millions d’euros pour les six banques impliquées. Un montant déjà conséquent?

«Oui, c’est une somme importante. Premièrement, parce que nous avons très peu de visibilité quant aux cash-flows futurs des entreprises. Deuxièmement, dans la mesure où il s’agit de crédits qui pourront être étalés sur six ans, nous disposons de peu de visibilité quant à la garantie. Troisièmement, il s’agit d’engagements qui viennent en supplément de ceux que nous avons déjà pris. Il faut bien garder à l’esprit que ces 375 millions pourraient peser lourdement dans les ratios de solvabilité des banques.

Qui choisit les entreprises à financer? Êtes-vous liés à certaines obligations?

«C’est la banque qui accorde le crédit ou prend la décision d’accorder un moratoire. Les banques doivent prendre leurs responsabilités au niveau de l’analyse des dossiers et assurer qu’elles ne financent pas des clients qui étaient déjà confrontés à des difficultés financières avant la crise. Elles doivent aussi voir avec le client s’il a déjà épuisé les autres mesures proposées par l’État et les banques.

Quelles sont les aides les plus demandées actuellement?

«Ces prêts bénéficiant d’une garantie partielle de l’État ne font pas encore de grands volumes aujourd’hui. C’est logique, les acteurs économiques n’ont pas besoin d’une trésorerie importante alors que leur volume d’affaires est, lui, fortement réduit. Des mesures comme le chômage partiel ou le report des cotisations fiscales, qui les aident actuellement à réduire leurs frais, sont plus populaires. Mais les demandes les plus importantes actuellement concernent les moratoires sur les lignes de crédit.

Je ne dispose pas des chiffres agrégés, chaque banque transmettant ses données au Trésor, mais un chiffre de 7.000 à 8.000 dossiers me paraît tout à fait raisonnable. Cela représente quand même déjà une enveloppe de 2,5 milliards d’euros, c’est un montant important. Quant aux nouveaux prêts garantis, je pense que leur heure viendra plutôt au moment du déconfinement, lorsque les entreprises recommenceront à s’approvisionner et que la chaîne de production globale repartira. Pour l’instant, la demande à ce niveau est très faible.

L’année 2020 sera une année très difficile pour le secteur bancaire au Luxembourg?

«Nous devons gérer cette crise sanitaire, tout comme les autres entreprises. Une grande partie des agences sont fermées depuis cinq semaines. Nos clients ont actuellement d’autres priorités et la vente de produits est quasiment à l’arrêt. Si on ajoute à ceci les importantes chutes boursières qui pèseront aussi sur nos résultats, je ne m’attends évidemment pas à ce que l’année 2020 puisse être en ligne avec les années précédentes. Nous prévoyons une réduction importante de la profitabilité. Elle ne sera sans doute pas nulle, mais moins importante que ce que nous avions initialement prévu.

Je ne m’attends pas à un retour à un rythme normal avant septembre ou octobre.
Guy Hoffmann

Guy Hoffmann,  président,  ABBL

Le secteur bancaire a-t-il déjà prévu des mesures pratiques par rapport au déconfinement?

«Non, pas pour l’instant. Mais dans notre secteur d’activité, la plupart des gens pratiquent actuellement le télétravail et cette manière de fonctionner peut être rapidement transformée. Lorsque le déconfinement sera à l’ordre du jour, nous pourrons pratiquement retrouver notre rythme de travail habituel du jour au lendemain.

C’est donc plus facile que dans l’industrie. Mais, il ne faut pas se leurrer, le déconfinement général risque de se produire au cours de la période des vacances d’été. Je ne m’attends pas à un retour à un rythme normal avant septembre ou octobre.

Le gouvernement envisage de lancer un emprunt jusqu’à 3 milliards d’euros. Les banques seront intéressées par un tel produit?

«Il existe toujours une grande demande de la part des investisseurs institutionnels pour de tels produits. Les emprunts notés ‘AAA’ ne sont pas fréquents et la demande sera forte du côté des institutionnels. Les banques seront intéressées pour la structuration de leur bilan, mais moins que les assureurs ou les fonds de pension. Cet emprunt ne devrait pas poser de problème, il sera facilement souscrit.»