POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE

La violence sexuelle, arme de destructions multiples



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Sophie Sutrich, responsable Violence sexuelle au Comité international de la Croix-Rouge. (Photo: Patricia Pitsch/Maison Moderne)

À l’occasion de son passage à Luxembourg, Sophie Sutrich, responsable Violence sexuelle au sein du CICR, rappelle que la violence sexuelle utilisée comme arme de guerre engendre des destructions multiples qui nécessitent une réponse adaptée à la diversité des problèmes soulevés.

«La violence sexuelle est une arme de guerre qui détruit le corps et l’esprit. Et dans un certain nombre de sociétés, elle détruit aussi le tissu social: quand la femme retourne dans son foyer et que cela s’apprend, son mari l’abandonne, elle perd contact avec ses enfants, sa famille, son village, sa communauté. La solidarité qui pouvait exister à l’intérieur du groupe social peut disparaître.»

C’est ainsi que Sophie Sutrich, responsable Violence sexuelle au sein du Comité international de la Croix-Rouge  (CICR), qui intervient dans des contextes de conflit afin de faire respecter le droit international humanitaire défini par les conventions de Genève, et Vincent Ruck, chargé de communication à la Croix-Rouge luxembourgeoise , exposent la problématique des violences sexuelles.

Ce sujet très sensible avait été abordé récemment au Grand-Duché lors du forum «Stand Speak Rise Up!» organisé à l’initiative de la Grande-Duchesse. «Beaucoup de conférences ont lieu à ce sujet, admet Sophie Sutrich. Mais ce forum fut différent. La Grande-Duchesse a vraiment réussi à impliquer les victimes, ce que peu parviennent à faire.» Le livre blanc de l’événement, paru le 25 juin dernier, reprenait les interventions courageuses des victimes.

Les femmes sont en effet les premières victimes des violences sexuelles. En zone de conflit, elles les ressentent comme le premier risque. Mais les hommes aussi sont exposés. «La croyance est justement que cela ne leur arrive pas, que l’homme perd quelque chose s’il est victime. Cela touche à leur identité. Quand la violence sexuelle est une stratégie, elle est donc utilisée à cette fin. Ils peuvent aussi se voir forcés d’être témoins des violences sexuelles perpétrées contre leur famille. Même parfois forcés de violer quelqu’un, ce qui en fait aussi des victimes.»

Les violences sexuelles, très fréquentes en détention, peuvent être utilisées comme moyen de torture pour soutirer des informations.

Aucun espace où se confier

Et puis le silence. Parfois, les risques de parler sont élevés, du fait de la stigmatisation ou d’une justice inadaptée. «Ce n’est pas par blocage culturel. Dans de nombreuses sociétés, les victimes n’ont pas d’endroits où elles peuvent aller se confier. La présence du CICR offre cette possibilité», explique Sophie Sutrich.

Dans de nombreuses sociétés, les victimes n’ont pas d’endroits où elles peuvent aller se confier.
Sophie Sutrich

Sophie Sutrich,  responsable Violence sexuelle,  Comité international de la Croix-Rouge

Mais il ne suffit pas d’attendre que les personnes viennent. Selon Sophie Sutrich, «partir du principe que les cas existent est une nécessité. Notre approche consiste à être proactifs, car sinon, nous ne les verrons jamais. Il faut entrer en contact avec la communauté, car ce sont ses membres qui savent le mieux. Puis partager les informations et faire le travail petit à petit. À la fin, nous trouverons toujours des victimes. Faire parler n’est pas si compliqué, car cela dépend pour l’essentiel du contexte, de l’atmosphère.»

Une prise en charge adaptée aux besoins

Une fois la victime identifiée, la prise en charge est complexe: puisque les violences sexuelles ont des effets destructeurs multiples, le traitement doit s’adapter à cette diversité de problèmes soulevés.

«On ne va pas traiter juste l’agression sexuelle, mais la personne, et traiter celle-ci sous toutes ses dimensions», explique Vincent Ruck. Ce qui signifie une réponse holistique, avec une aide médicale dans les domaines physique et psychologique, mais aussi un soutien économique en cas de besoin. Le CICR peut aussi bien fournir un abri à une personne isolée ou qui court toujours un risque qu’adopter un comportement de facilitateur auprès de la communauté afin de réintégrer la personne en son sein.

Mais cette réponse se doit d’être adaptée à la situation et de répondre à des besoins spécifiques.

«Les ONG internationales établissent trop de programmes définis, estime Sophie Sutrich. Une fois dans le pays, leur mise en œuvre ne répond pas forcément aux besoins. Il faut trouver des solutions qui ont un sens pour la population. Ainsi, parfois, les communautés recommandent des choses auxquelles on n’aurait pas pensé.»

Il faut trouver des solutions qui ont un sens pour la population.
Sophie Sutrich

Sophie Sutrich,  responsable Violence sexuelle,  Comité international de la Croix-Rouge

L’aide apportée peut aussi consister en des conseils juridiques afin de permettre des poursuites, voire une réparation de la victime.

«Mais la loi peut se révéler davantage un obstacle qu’une aide pour les victimes», se désole Sophie Sutrich. Les exemples sont multiples: la loi prévoyant l’exonération du coupable d’un viol s’il se marie avec la victime; celle qui condamne pour adultère la femme victime d’une agression; celle qui n’inclut pas les hommes en tant que possibles victimes dans la définition de viol; celle qui condamne l’homosexualité et donc criminalise l’homme victime d’une agression; ou encore celle qui oblige un hôpital à en référer à la police si une victime y vient se faire soigner.

Un travail de conseil auprès des États

Le CICR, pour prévenir ce problème, doit ainsi agir auprès de l’État en tant que conseil juridique pour l’engager à adapter ses lois et à mieux respecter les droits de la victime.

La méthode de la Croix-Rouge, qui consiste à adopter une position neutre et impartiale vis-à-vis de tous les acteurs du conflit, lui permet de conserver la possibilité de dialoguer avec toutes les parties.

«Notre rôle n’est pas politique. Il ne s’agit pas de dire qui fait bien ou qui fait mal. Il est humanitaire: nous soignons toutes les victimes, civiles ou militaires», explique Vincent Ruck.

«C’est la partie de notre travail qui me plaît le plus, car nous avons la possibilité de discuter avec des gens qui ont des responsabilités et le pouvoir de changer les choses», confie Sophie Sutrich.

Nous avons la possibilité de discuter avec des gens qui ont des responsabilités et le pouvoir de changer les choses.
Sophie Sutrich

Sophie Sutrich,  responsable Violence sexuelle,  Comité international de la Croix-Rouge

Et donc de mettre en place des plans de prévention. Cela peut avoir une visée éducative, en formant les groupes armés ou les autorités étatiques pour qu’eux-mêmes, à leur tour, forment leurs troupes. «Si la femme a peu de valeur dans la société, cela a des conséquences, explique Sophie Sutrich. Dans certains contextes, les hommes croient que puisqu’ils sont partis à la guerre loin de leur femme, c’est un droit pour eux de prendre une autre femme sur place.»

Le CICR est là pour rappeler aux belligérants que la guerre a des règles. «Parfois, nous réussissons à établir un code de conduite qui pose des interdits, continue-t-elle. Mais notre simple présence sur place peut aussi avoir un effet préventif. Ce n’est pas mesurable, mais je suis persuadée que le fait d’être là et que les autorités le sachent a des conséquences.»

Des experts dédiés aux violences sexuelles

La réalité de cette action reste parfois frustrante. «Pour être honnête, on n’a pas encore le niveau de réponse souhaité, avoue Sophie Sutrich. En 2013, on a commencé à considérer comme une priorité institutionnelle le fait de se concentrer sur les violences sexuelles. Mais c’était aussi la reconnaissance que nous étions absents. Ces cinq ou six dernières années, nous avons fait davantage, et nous parlons de plus en plus de ce sujet, mais cela reste récent.»

Le plus difficile est de s’assurer que tout ce qu’il faut faire dans un contexte spécifique est réalisé. «Par exemple, si des hôpitaux de Médecins sans Frontières bien équipés peuvent répondre aux cas de violences sexuelles, on dirige les gens vers ceux-ci, illustre Sophie Sutrich. Ce n’est pas à nous de faire la même chose. Il faut donc analyser l’environnement.»

D’où le recours, depuis cette année, à des experts en violence sexuelle, qui observent l’environnement dans son intégralité et s’assurent que les différentes réponses sont cohérentes entre elles.

Concernant les prochaines années, une stratégie sur cinq ans a été établie, qui s’étire jusqu’à 2022. «L’objectif est de faire mieux dans nos 14 zones prioritaires. Mais nous n’avons pas un programme défini. Il s’agit plutôt d’avoir toutes les capacités et l’expertise nécessaire pour pouvoir répondre de la meilleure des manières», conclut Sophie Sutrich.