PLACE FINANCIÈRE & MARCHÉS — Marchés financiers

Chronique des chefs économistes

Vers une bulle du prix des actifs?



Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg, s’interroge sur les effets de la nouvelle stratégie de la Fed. (Photo: Maison Moderne/archives)

Alexandre Gauthy, macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg, s’interroge sur les effets de la nouvelle stratégie de la Fed. (Photo: Maison Moderne/archives)

Lors de la réunion virtuelle de Jackson Hole, la Fed a décidé de laisser filer doucement l’inflation au-delà de 2% sans faire remonter les taux d’intérêt. Macroéconomiste chez Degroof Petercam Luxembourg, Alexandre Gauthy s’interroge sur la possible formation de bulles.

L’indice des actions mondiales a enregistré des plus hauts historiques ces dernières semaines, sous l’impulsion du marché américain, qui pèse pour plus de la moitié de l’indice. Pendant ce temps, mis à part en Chine, l’activité économique aux États-Unis et en zone euro n’a toujours pas atteint son niveau qui prévalait avant la survenance de la crise. La chute inégalable de l’activité économique de la première partie d’année se fait ressentir dans les résultats des sociétés cotées. Selon les dernières estimations, le bénéfice des sociétés faisant partie d’un indice boursier mondial devrait baisser d’environ 20% cette année par rapport à ceux de 2019. Les marchés financiers sont-ils dès lors déconnectés de la réalité économique?

Pas tout à fait. Les bourses anticipent la situation économique future. Leur bonne performance depuis avril dernier n’a fait que devancer le rebond de l’activité économique. En effet, la réouverture progressive des économies, les avancées sur une solution médicale, ainsi que les diverses mesures de soutien budgétaire et monétaire, ont alimenté le rebond économique.

L’interventionnisme des banques centrales et son effet sur les taux d’intérêt peuvent expliquer une bonne partie de la hausse des marchés.
Alexandre Gauthy

Alexandre Gauthy,  macroéconomiste,  Degroof Petercam Luxembourg

Parmi les facteurs précités, l’interventionnisme des banques centrales et son effet sur les taux d’intérêt peuvent expliquer une bonne partie de la hausse des marchés. Les différentes actions entreprises dernièrement par les banquiers centraux, que ce soit sous forme de baisses des taux directeurs, d’achat d’actifs et de renforcement de leur guidance sur les taux futurs, ont fait baisser le taux d’intérêt sans risque à long terme.

Or, ce taux sans risque est un paramètre-clé qui intervient dans la valorisation de tout actif financier. Lorsque les taux baissent, le prix des actifs risqués a tendance à augmenter et vice-versa, toutes choses restant égales par ailleurs. Étant donné la dégradation du chiffre d’affaires et de la rentabilité de la plupart des entreprises, la hausse des indices boursiers de ces derniers mois a entraîné une progression des multiples de valorisation. En d’autres termes, les investisseurs sont prêts à payer un prix plus élevé qu’auparavant.

Des bulles risquent de se développer

La redéfinition de l’objectif d’inflation de la Réserve fédérale lors de la réunion annuelle des banquiers centraux à Jackson Hole marque un tournant important dans la politique monétaire américaine. Désormais, la banque centrale vise une inflation moyenne de 2% sur une période non définie. Étant donné que l’inflation passée américaine a été trop souvent inférieure à cet objectif de 2%, la Fed a explicitement déclaré qu’elle tolérera (et visera) pendant un certain temps une inflation sensiblement plus élevée que sa cible de 2%. Par conséquent, la Fed laissera son taux directeur au niveau plancher actuel lorsque l’inflation réapparaîtra. Il est donc probable que les taux d’intérêt réels (les taux nominaux auxquels on soustrait les attentes d’inflation du marché) restent en territoire négatif pendant de nombreuses années.

Les actifs financiers qui offrent encore un surplus de rendement par rapport aux attentes d’inflation pourraient continuer de s’apprécier. Ce comportement des banques centrales, qui s’efforcent à tout prix de raviver l’inflation par leurs outils monétaires, risque de conduire à la formation de bulles spéculatives. Le rendement réel négatif offert par les bons du Trésor américain et par la dette de l’État allemand, fruit de l’action des banques centrales, force les investisseurs à trouver d’autres investissements à rendement réels positifs, ce qui fait grimper les valorisations des actifs risqués. Est-ce donc une aubaine pour les investisseurs? Lors de la revue de sa politique monétaire, la Fed a rappelé son troisième objectif, qui coexiste avec ses deux objectifs principaux de stabilité des prix et de plein emploi: la stabilité financière.

Vers une collision inévitable entre le nouvel objectif d’inflation et la stabilité financière?

Afin d’atteindre ces deux objectifs de nature économique, la Réserve fédérale doit veiller à ce que la stabilité financière soit maintenue. L’instabilité financière a souvent émergé après des périodes prolongées de taux d’intérêt bas. La dernière en date fut la période du début des années 2000, marquée par la frénésie sur le marché immobilier américain qui a mis au bord du gouffre le système financier mondial. En modifiant son objectif d’inflation, la Fed stipule expressément son intention de laisser l’inflation dépasser 2% sans pour autant resserrer sa politique monétaire. Ce comportement risque d’alimenter des excès sur les marchés financiers, dont certains sont déjà visibles aujourd’hui.

La Fed, en redéfinissant son objectif d’inflation, sera probablement tôt ou tard confrontée à la formation de bulles dont elle sera la principale responsable.
Alexandre Gauthy

Alexandre Gauthy,  macroéconomiste,  Degroof Petercam Luxembourg

La Fed, en redéfinissant son objectif d’inflation, sera probablement tôt ou tard confrontée à la formation de bulles dont elle sera la principale responsable. Le risque pour l’économie américaine est que l’institution monétaire relève ses taux dans le but de freiner ces excès, à un moment où l’économie ne se sera pas encore totalement relevée de la crise actuelle.

La Fed va devoir faire des choix difficiles lors de ses prochaines décisions de politique monétaire. Elle devra choisir entre, d’une part, supporter la reprise économique post-Covid en vue d’atteindre ses objectifs d’inflation et de plein emploi, ce qui implique de laisser les taux aux niveaux actuels, voire d’augmenter son degré d’interventionnisme monétaire, et d’autre part, tenter de limiter la prise de risque excessive des investisseurs, qui mettrait en péril son troisième objectif de stabilité financière.