POLITIQUE & INSTITUTIONS — Institutions

GRANDE INTERVIEW DE NORA BACK (2/2)

«Trouver des accords, c’est toujours mieux»



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Idéologie – Nora Back a le cœur à gauche, mais ne veut pas faire de politique. (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Elle n’a pas encore 40 ans, mais va devenir la femme la plus puissante du pays. Fraîchement élue à la Chambre des salariés ce jeudi, Nora Back prendra aussi les rênes de l’OGBL en décem­bre. Revue de priorités dans un long entretien accordé à Paperjam.

Retrouvez ici la première partie de cette interview.

Salaire social minimum, jour de congé payé en plus, jour férié légal en plus... Ce sont autant de victoires pour vous?

Nora Back. – «Oui, car ce sont aussi les premiers succès des campagnes que nous avons menées. Notre volonté était que quelque chose se fasse à ce niveau, notamment pour harmoniser un peu mieux vie de famille et vie professionnelle. On a donc négocié. Le patronat avait une position très dure et disait: 'Pas de diminution du temps de travail.' Il y avait nous, qui voulions une diminution.

Et Nicolas Schmit (LSAP), ministre du Travail à l’époque, qui tentait de jouer au médiateur. Il a finalement légiféré et obtenu un consensus. On n’a pas dit qu’on avait écrit la loi, qu’elle répondait à 100% de nos demandes, mais elle en contient au moins une bonne partie.

Vous comprenez l’amertume du patronat qui évoque les revendi­cations «dures» des syndicats?

«Bien entendu que l’on comprend des patrons qui demandent plus de flexibilité. Mais ils voulaient un pouvoir de décision unilatérale. Or, le travailleur devait faire partie du dialogue. Son temps de travail, c’est aussi son temps de vie.

Mais il est normal qu’un patron d’une petite entreprise, qui prend des risques, ait aussi envie d’avoir son mot à dire?

«Tout à fait, et c’est pour cela qu’il faut faire la différence entre les petites et les moyennes entreprises, par rapport aux très grosses. Oui, il est normal que le patron d’une société de 15 salariés dise qu’il a besoin de plus de flexibilité. Et nous avons donc fait des ouvertures à ce sujet. Mais ça, ils ne l’avouent jamais. On est là au cœur des choses: on a dit que c’était OK pour une certaine flexibilité, mais qu’en contrepartie, on introduisait des jours de congé en compensation.

Pour nous, il est hors de question de toucher à l’âge de la retraite.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL

Vous vouliez une sixième semaine de congés...

«Et ce qui a été obtenu, les jours de congé payés qui passent de 25 à 26 et le férié légal, est un pas dans la bonne direction. 

La loi a été votée. Mais son application coince tout de même dans le secteur bancaire, des assurances...

«Dans celui de la santé aussi. Dans les hôpitaux, on l’aura, car la convention collective fait référence au Code du travail. Mais dans celle de la SAS, le secteur d’aide et des soins, il est juste indiqué que 'le salarié a droit à X jours', et là, on ne l’aura pas automatiquement. Ça n’a pas beaucoup de sens que ce soit la terminologie de la convention collective qui joue, et on va donc se battre là-dessus.

Il y a la durée du temps de travail, mais aussi celle de la carrière. Va-t-on inéluctablement vers des carrières plus longues?

«Pour nous, il est hors de question de toucher à l’âge de la retraite. On a un système des retraites qui est équilibré, une réserve de 19 milliards d’euros... Quel est l’intérêt de faire travailler plus les salariés? D’autant qu’on peut financièrement se permettre de poursuivre le système tel qu’il existe.

Vous ne croyez pas au «mur des pensions»?

«Je n’y crois pas. C’est le discours patronal. Quand, dans le cadre d’une négociation de convention collective, on leur demande des projections de chiffres à trois ans, ils ne savent pas les donner. Si ce n’est pas possible à trois ans, ils ne peuvent pas non plus le faire à 60 ans. Les propos tenus ne sont pas logiques, et les chiffres le démontrent. Le fameux 'mur', enquête après enquête, ne cesse de reculer.

On est tout de même dans une situation confortable qui fait qu’il est normal de faire quel­que chose en faveur des salariés qui ont beaucoup payé lors de la crise.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL

Mais toutes ces mesures sociales ne sont-elles pas les raisons pour lesquelles le gouvernement prend des risques au niveau budgétaire?

«On ne voit pas de danger dans la situation actuelle. L’OGBL a toujours défendu une répartition équitable des richesses et la lutte contre les injustices. Les revendications que l’on pose le sont en fonction des moyens budgétaires de notre pays. On est tout de même dans une situation confortable qui fait qu’il est normal de faire quel­que chose en faveur des salariés qui ont beaucoup payé lors de la crise. Il est incroyable que l’on doive encore légitimer la revendication d’un salaire social minimum revalorisé dans notre situation.

Je me souviens de Nicolas Henckes , qui était encore à l’Union des entreprises luxem­bourgeoises (ancien secrétaire général de l’UEL et actuel directeur de la Confédération luxembourgeoise du commerce, ndlr), qui disait que les gens au salaire social minimum ne sont pas obligés d’aller deux fois par an en vacances. C’était insultant à l’égard de ces personnes qui travaillent 40 heures par semaine, qui font des métiers lourds...

Le problème ne tient pas qu’au salaire. Il y a aussi le logement et les prix dans l’immobilier...

«C’est vrai, et on va d’ailleurs commencer une action à ce sujet, même s’il est encore trop tôt pour en évoquer les détails. Mais il ne faut pas non plus mélanger les choses. Une étude du Statec avait démontré que le salaire minimum était d’environ 10% inférieur à ce qu’il faut pour vivre décemment au Luxembourg.

Donc, pour vous, il faut encore revoir le salaire minimum?

«Pour nous, il faut les 10%, pour au moins correspondre au minimum pour vivre décemment. Donc un peu plus de 200 euros. Au-delà du simple argument 'ce qu’il faut pour bien vivre', c’est une question de justice sociale. Le gouvernement a fait un pas dans la bonne direction, et c’est une part du résultat de la lutte de l’OGBL.

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Nora Back: «La libéralisation totale des heures d’ouverture des commerces, c’est une ligne rouge, infranchissable.» (Photo: Jan Hanrion/Maison Moderne)

Et on ne lâche pas. On va mener des actions pour que ce salaire augmente et mettre la pression pour que cela ne soit pas oublié par le gouvernement, d’autant que cette évolution est prévue dans l’accord gouvernemental.

Donc l’OGBL a l’oreille du gouvernement?

«Si c’était aussi simple que cela...

Pourtant, il semble que vous n’avez pas de grandes difficultés à faire passer vos idées?

«Ah bon? Pour le salaire minimum, on demandait 10%, et on a eu 0,9%! Si j’obtenais un tel résultat dans le cadre d’une négociation de convention collective, je ne serais pas fière.

Quid du travail le dimanche?

«La libéralisation totale des heures d’ouverture des commerces, c’est une ligne rouge, infranchissable. On propose des primes pour travailler le dimanche, mais les travailleurs ont surtout envie d’être en famille.

Ne faudrait-il pas laisser les travailleurs décider?

«C’est de la poudre aux yeux. C’est le patron qui décide, notamment dans les grandes entreprises. C’est ce qui remonte du terrain. Laisser le choix aux salariés est illusoire.

Le patron, c’est donc forcément l’ennemi?

«Non, pas forcément. Par exemple, dans la foulée des élections sociales, on a souvent des moments très forts au niveau du dialogue. Les délégués sont nouveaux, motivés, soutenus par les autres salariés. Là, on a de vrais rapports avec les patrons, et cela évite souvent bien des conflits.

C’est beau de dire qu’on essaie de dialoguer, mais lorsque les positions sont vraiment opposées, c’est difficile.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL

Nicolas Buck, nouveau président de l’UEL, demande un dialogue social plus structuré. Vous êtes prête à revoir la manière dont ce dialogue est mené au niveau national et à faire renaître le fameux consensus à la luxembourgeoise?

«Ce qui est certain, c’est que nous sommes ouverts au dialogue, et que trouver des accords, c’est toujours mieux. Mais si cela ne marche pas et que nos revendications sont écartées, il faudra aussi savoir lutter.

Mais vous constatez tout de même que le patronat vous tend un peu plus la main que par le passé?

«Difficile à juger pour le moment. On a eu la réunion du Semestre européen, et cela a été assez constructif. On avait des positions opposées, mais il n’y a pas eu de ba­garre, pas de cris... Mais si, à la fin, il avait fallu mettre un accord sur papier, je pense que cela n’aurait pas été possible.

Donc c’est beau de dire qu’on essaie de dialoguer, mais lorsque les positions sont vraiment opposées, c’est difficile. Il est cependant évident que nous avons des intérêts communs: que la productivité soit bonne, que le pays se porte bien... Même sur le dossier du compte épargne-temps, on avait des points communs. Tout dépend des sujets à vrai dire.

Les patrons vous appellent-ils un peu plus, maintenant que vos futures fonctions sont connues?

«Non, je n’ai pas reçu un seul appel.

Nous retrouver face à de nouveaux types de contrats de travail, avec une plus grande précarité.
Nora Back

Nora Back,  secrétaire générale de l’OGBL

Quel est le plus grand danger qui guette l’économie luxembourgeoise et qui pourrait mettre à mal l’état social?

«Il faut un équilibre général. Le plus grand danger est, hélas, déjà là: c’est une répartition des richesses qui est encore trop inégale et qui suscite des tensions, car les gens sont légitimement frustrés.

Où voyez-vous le plus grand défi de demain pour votre syndicat?

«L’évolution du monde du travail, qui va au-delà de la seule digitalisation. Nous avons tous dû nous adapter, mais en tant que syndicat, on va aussi devoir adopter d’autres méthodes. Nous allons, par exemple, nous retrouver face à de nouveaux types de contrats de travail, avec une plus grande précarité.

Vous êtes une femme de gauche?

«Je n’ai pas de carte de parti, et je ne fais pas de politique. Je n’ai jamais voulu en faire. Mais mes idées politiques sont plutôt de gauche. C’est quelque chose qui me tient à cœur, car cela correspond à une société plus juste. Ce sont mes convictions.

Le déficit démocratique au Luxembourg et les étrangers, toujours plus nombreux, qui n’ont pas le droit de vote, c’est une chose à changer, pour vous?

«Oui, et on l’a toujours dit. L’électorat est de plus en plus restreint, et ce n’est pas cet électorat qui constitue toute la vie active au Luxembourg.

Le référendum est tombé à un mauvais moment, a été contre-­productif. Mais il ne faut pas lâcher sur ce sujet. C’est pour cela que l’on aime à dire que l’élection à la CSL est la plus grande élection démocratique du pays.»